La Blogothèque » MP3blog http://www.blogotheque.net Fri, 24 May 2013 10:35:48 +0000 fr-FR hourly 1 http://wordpress.org/?v=3.5.2-alpha Judah Warsky et les antidouleurs http://blogotheque.net/2012/01/04/judah-warsky-et-les-antidouleurs/ http://blogotheque.net/2012/01/04/judah-warsky-et-les-antidouleurs/#comments Wed, 04 Jan 2012 17:13:55 +0000 Chryde http://blogotheque.net/?p=16631 Il aurait presque pu arriver il y a trois jours ce morceau. Cela aurait été parfait. On se souvient très bien de ce matin là, il ressemble à tous les matins portant la même date, tous les ans. La lumière y est toujours basse, les horizons brumeux, les envies et les muscles engourdis, le réveil tardif, la tête douloureuse.

On aurait pu se trouver dans cet état. Trop de mélanges. Du coton rêche entre nous et le monde. Un corps de vieux, précautionneux dans ses mouvements. Et cet étrange bien-être vaporeux – tant qu’on ne nous force pas à prendre conscience qu’on est une entité physique, que l’on va choquer, percuter quoi que ce soit.

On aurait cette voix mal assurée, bizarrement aigüe. On aurait l’impression de chanter comme Robert Wyatt. On ressasserait, et on laisserait les nappes prendre de l’ampleur, le brouillard devenir plus dense et confortable, jusqu’à nous étourdir totalement. Plus qu’une ivresse, donc. Un coma symbolique et volontaire.

“Painkillers and Alcohol” est le premier extrait de l’album du même nom, de Judah Warsky. Je pensais ne pas le connaître, ce Judah, alors que je ne l’aurai juste jamais imaginé se présenter comme cela. Il a collaboré avec les Chicros, Turzi. Puis il s’est cassé un ongle, n’a pu jouer que du synthé, a lancé un nouveau projet (il l’explique très bien sur Green Cat Babies).

Ce morceau, c’est une version branlante du “Holes” de Mercury Rev, Casiotone for the Painfully Alone qui aurait quitté son dogme lo-fi. Une chanson étourdissante, profonde, qui réussit à prendre à contrepied sans perdre sa force. Elle donne envie d’en entendre plus, comme si elle ouvrait des possibles. On pourrait se défoncer jusqu’à début mars (le 5, pour être précis, chez Pan European Recordings), pour attendre.

Photo by f2b1610

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Baxter et la fille, par la fille http://blogotheque.net/2011/09/01/baxter-et-la-fille-par-la-fille/ http://blogotheque.net/2011/09/01/baxter-et-la-fille-par-la-fille/#comments Thu, 01 Sep 2011 08:44:11 +0000 Chryde http://blogotheque.net/?p=14392 Il y a 3 semaines, elle ne savait pas qu’elle pouvait chanter. Elle ne le savait sans doute pas il y a deux heures, et alors qu’elle se trouve collée à ce micro, elle se le demande encore. Elle n’a qu’une certitude, et elle n’est pas sienne : il avait l’air si convaincu quand il l’a invitée, qu’elle a dit oui malgré elle.

Et la voilà, raide, belle, impressionnée et téméraire, comme si elle s’apprêtait à sauter de trop haut. Il est là, juste derrière elle. Il n’y a d’abord qu’une phrase à répéter, il lui a dit de faire comme si elle s’en foutait, de ne rien pousser. Elle pose une voix blasée, mais c’est comme si elle s’époumonait. Elle découvre sa voix, et sa main à lui qui se pose sur sa hanche. Il n’est plus derrière elle, il est contre elle. Elle le sent contre ses fesses, elle sent sa joue qui s’approche. Il ne l’avait pas prévenue, le voilà qui chante avec elle.

Le couplet terminé, il s’éloigne sans dire mot. Elle chante le refrain, elle pourrait pleurer, puis pester, elle est en même temps grisée. Même quand il se met à rire comme un fou, elle ne s’arrête plus. Elle se dit que ça devait être un peu comme ça, d’être Jane Birkin en 68.

Photo de tête : Maeva P.

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The Shakes, ‘You ain’t alone’ http://blogotheque.net/2011/07/29/the-shakes-you-aint-alone/ http://blogotheque.net/2011/07/29/the-shakes-you-aint-alone/#comments Fri, 29 Jul 2011 13:59:40 +0000 Chryde http://blogotheque.net/?p=13835 Cela devait faire cet effet là, d’entendre Janis Joplin ou Otis Redding la première fois. D’acheter un vinyle sur les conseils d’un ami, d’un disquaire (oh, souviens-toi, un disquaire), de poser l’aiguille, et de prendre sa claque. Une voix que l’on sentirait presque physiquement vibrer sur les sillons, une voix qui enfle doucement, qui n’a besoin que d’un gémissement pour prendre son élan et charrier tout sur son passage, portant avec elle la sueur, les muscles tendus, les yeux plissés à s’en faire mal, l’oubli.

Oh, ils ont été nombreux à nous jouer ce tour, ces derniers temps; la perfection rétro, un son à vous demander en quelle année nous sommes, Mon Dieu où ai-je mis cette satanée chemise à jabot ? Mais il y a autre chose ici, avec ce groupe, The Shakes, et cette chanson, ‘You ain’t alone’.

Une composition parfaite, une chanson qui ne cesse de prendre sa respiration pour devenir plus forte encore. Un son sali juste comme il faut. Surtout, une chanteuse incroyable, à la voix puissante et abîmée, mariage improbable des deux voix sus-citées. Elle geint, se brise, se relève comme une Janis Joplin. Elle a le sens des envolées, des pauses et des accélérations digne d’un Otis Redding. Blessée, caressante, écorchée, hurlante, abîmée, violente, lourde, aérienne, vindicative, épuisée, vivante, tout ça en quatre minutes.

The Shakes viennent d’Athens, dans l’Alabama. Ils ne prétendent rien faire d’autre que du ‘soul revival’. Ils jouent dans les pubs et des salles des fêtes, se font photographier au flash, ne semblent rien chercher d’autre que le plaisir de jouer.

Plaisir partagé, donc.

Update : Ils s’appellent désormais ‘Alabama Shakes’

Merci à Aquarium Drunkard pour la découverte.

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Petits jeux de mains http://blogotheque.net/2011/07/19/petits-jeux-de-mains/ http://blogotheque.net/2011/07/19/petits-jeux-de-mains/#comments Tue, 19 Jul 2011 16:20:05 +0000 Chryde http://www.blogotheque.net/?p=13691 Il n’y a quasiment pas de batterie sur ce disque. Mais des rythmes partout, des tambours, des langues qui claquent contre le palais, des chuchotements syncopés en guise de balais, des objets martelés sur le sol, du sable sur une caisse claire.

Il y a des les jeux d’enfants de ‘Teeth’. Cela commence par deux mains seules, qui tapent l’une contre l’autre et sur une table. Thao commence à chanter avec un timbre cassé, des respirations appuyées entre chaque mot qui rappellent les débuts de Blonde Redhead.

Il y a une guitare, deux, sans doute, mais on n’en a cure : le rythme mène le jeu et c’est un jeu d’enfant. Une autre paire de mains arrive, suit la cavalcade. Puis les gamines se mettent face à face : on tape sur les cuisses, on fouette les paumes, qui à chat, qui à toi, je tape dans mes mains, je tape dans les tiennes, je martèle ce tambour, mes paumes galopent sur mes cuisses, allez un dernier tour, c’est fini.  C’est une tribalité enfantine. L’étourdissement joyeux d’un martèlement répété jusqu’à ce qu’on n’y pense plus, qu’il ait pris possession de nous. C’est l’apogée d’un jeu de filles, sous la coupe d’une maîtresse experte en possessions.

Thao & Mirah - Thao and Mirah
Thao & Mirah - Thao and Mirah

En entrée d’album, Merril Garbus avait posé sa marque : sur ‘Eleven’, Thao et Mirah ont beau assurer tour à tour les couplets, on les sent sous la coupe de leur productrice. Elles sont samplées, tranchées, syncopées, empilées sur fond de rythme tribal, et comme poussées par les hurlements de tUnE-YarDs. C’est un pied posé sur ses victimes allongées : le premier morceau de l’album de deux filles est celui d’une troisième. Il fallait sans doute cela pour qu’ensuite elle s’efface, et laisse les deux voix douces s’amuser seules.

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En arrière toute! http://blogotheque.net/2010/10/01/en-arriere-toute/ http://blogotheque.net/2010/10/01/en-arriere-toute/#comments Fri, 01 Oct 2010 13:44:37 +0000 Garrincha http://www.blogotheque.net/2010/10/01/en-arriere-toute/ Mon ami, mon frère,

si tu as besoin d’une chanson qui sonne comme la disparition d’une angoisse, comme le moment où la tristesse accepte de se retirer, de laisser le champ libre à autre chose, si tu veux une ballade pour ces moments où les choses se remettent à fonctionner comme elles devraient, si parfois tu te dis que pour une fois l’univers se comporte comme il devrait, et que tu voudrais savoir comment on chante ce sentiment là, si aux grandes épopées tu préfères les petites histoires bien tournées, surtout si elles concernent des époques et des gens que tu n’as pas connus, si parfois tu te rends compte que tu sais faire des choses que tu avais oubliées (nager, courir, séduire, rire, retrouver la trace d’une vieille joie, abandonner)

Alors écoute cette chanson. Elle frémit, elle sait qu’elle va devoir bondir, elle ne procède que par petits sauts. Elle est nuageuse et lumineuse. Elle hésite mais elle est impétueuse, aussi. Elle est rétro et aventureuse. Elle a quelque chose de très petit et de vertigineux en même temps.

Et elle est déjà finie.
- le myspace des rétro-aventuriers de Shimmering Stars
- Shimmering Stars sur Delicious Scopitone
- Photo de Phil Spector et Nedra Talley, trouvée sur le myspace du groupe

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Ghulam Hassan Shaggan, a soul man http://blogotheque.net/2010/09/03/ghulam-hassan-shaggan-a-soul-man/ http://blogotheque.net/2010/09/03/ghulam-hassan-shaggan-a-soul-man/#comments Fri, 03 Sep 2010 15:17:32 +0000 Ulrich http://www.blogotheque.net/2010/09/03/ghulam-hassan-shaggan-a-soul-man/ C’est une histoire de désert. Celle qu’on entend à la tombée de la nuit, lorsque la chaleur laisse place peu à peu au froid. Celle qu’on chante, lorsque serrés les uns contre les autres, autour d’un feu de camp, les hommes reprennent en choeur le chant d’un autre âge, comme pour se donner le courage d’affronter une étendue devenue froide mais toujours hostile, sous la blancheur de la voie lactée.

C’est une histoire d’homme ou plutôt d’un vieillard. Un homme qui fait partie d’un monde à part et dont la voix a rarement franchi les murs de l’Occident. C’est l’histoire d’un homme, âgé aujourd’hui de 82 ans et vénéré dans son pays, le Pakistan. Il ne se produisit que trois fois à l’étranger, à Delhi en 1963, à Fez en 1967 et en 2001 en Hollande. Autant dire que je ne le verrai jamais chanter en live, à moins de me déplacer à Lahore, sa ville de résidence, ou de me poser quelque part en Pakistan. Ustad Ghulam Hassan Shaggan a connu la gloire et reçu tous les honneurs et il est une des voix reconnues, au côté de ses célèbres compatriotes comme Ustad Salamat Khan, Ustad Bary Fateh Ali Khan et l’immense et regretté Nusrat Fateh Ali Khan.

C’est l’histoire d’un artiste qui décida de chanter dans un autre style que celui de ses illustres compagnons. Il s’engagea sur la voie du classique et des chants râgas issus de la musique hindoustani, en se concentrant plus particulièrement sur le Khayal — chants modaux courts qui reposent sur une improvisation mélodique totale, mettant ainsi en avant les qualités de virtuose de son interprète. Le chant d’Ustad Ghulam Hassan Shaggan a pour caractéristique d’être très lent et de remplir peu à peu un espace invisible, celui qu’on ne perçoit pas entre le silence du début et l’accompagnement instrumental. L’artiste pakistanais excelle à cet endroit, il maîtrise parfaitement les trois composantes de chant. On dit de lui qu’il est passé maître dans l’art du Alap (la partie qui présente à l’auditoire le râga), utilise dans un art raffiné le Akar (chant sans paroles) pour sublimer l’ambiance, et sait parfaitement amener les paroles dans un contexte de très grande mélodie. Oui, on dit tout ça sur Ustad Ghulam Hassan Shaggan. Un magicien du chant au style incomparable mais qui est toujours resté très fidèle à la tradition, imposant à ses interprétations une dignité incomparable. La légende dit de lui qu’il serait la réincarnation de Mian Ten Sen, le plus grand chanteur de Dhrupad, celui qui, en chantant, faisait rire et pleurer en même temps.

C’est une histoire de désert. Autour de ce feu de camp, je m’imagine alors un conte des mille et une nuits, dans lequel on me raconte comment un homme hérita, avec la permission et la bénédiction des Dieux, d’une musique millénaire — l’hindoustani — créée par un demi-dieu, Amir Khusrau. J’entends dans un écho lointain les balbutiements de ce dernier lorsqu’il construisit et accorda le premier sitar et plus tard le premier tâbla, ces instruments qui révolutionnèrent la musique indienne et plus tard la nôtre. J’entends le souffle des Djinns qui me vante les mérites de cet éternel étudiant qui étudia sous les ordres de Nizzamuddin Awliya, considéré comme le pinacle du Chishti Tariqa — la voie du Soufi — qui modela la musique et la culture indienne. On me fait comprendre qu’Ustad Ghulam Hassan Shaggan est le riche héritier de cette tradition religieuse et musicale, que nous avons tant de mal à appréhender ici en Occident, lorsque nous ne la dédaignons pas. Oui, nous autres, qui avons oublié le sacré en musique, ne comprenons pas que ce frêle homme a pour seul et unique but de faire parvenir à nos oreilles de profanes, le chant de Dieu. Oui, l’Islam a insufflé et développé une tradition musicale qui résonne encore aujourd’hui. Oui, en Occident, on aime oublier en quelle haute estime ces musiciens sont tenus, de l’Afrique de l’Ouest à la Turquie. Non, il ne nous est pas demandé de tomber à genoux et de prier la gloire d’un créateur. Non, car dans sa quête incessante de la note juste, cet héritier nous explique que sa démarche s’inscrit dans une volonté permanente d’humilité et de dépouillement face au divin.

C’est une histoire d’homme ou plutôt d’un vieillard. Un homme, qui en passant du grave à l’aigu avec une facilité déconcertante et en trois octaves, sait nous promener d’un état de veille à un état de rêve. Un homme qui, par son chant si caractéristique, hérité d’une vieille et belle tradition soufiste, sait nous toucher au plus profond de notre âme. Véritable empathe, il nous prend à témoin de ce qu’il voit à chaque fois qu’il chante.

L’oeuvre de cet artiste est pléthorique mais très peu disponible dans nos contrées. Mais lorsqu’on a la chance de croiser sa musique et sa voix, au hasard des pérégrinations, on comprend mieux ce qu’est la “Soul Music” et comme chacun d’entre nous a une âme, Ustad Ghulam Hassan Shaggan est un de ces rares prodiges qui sait nous toucher là, au plus profond du coeur. Et que vous soyez d’accord ou pas avec sa vision du monde, c’est au final peu important.


- Ecouter sur Spotify Ustad Ghulam Hassan Shaggan
- Crédit photo adatta1461
- Crédit Bandeau Alda Cravo Al-Saude

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When We Were Kings http://blogotheque.net/2010/08/24/when-we-were-kings/ http://blogotheque.net/2010/08/24/when-we-were-kings/#comments Tue, 24 Aug 2010 16:40:54 +0000 Garrincha http://www.blogotheque.net/2010/08/24/when-we-were-kings/ C’était un mardi gorgé de soleil. J’avais croisé un de mes plus vieux potes par hasard, lui cintré dans son costume d’avocat et moi en sandales, dans un quartier que nous ne fréquentions pas quand nous étions étudiants. Il n’existait même pas pour nous, et s’y rendre aurait été comme se rendre dans un pays étranger peu attrayant. C’était avant. Nous n’avons pas beaucoup de temps, ni lui ni moi. C’est le lot de nos vies effrénées de trentenaires épuisés, qui doivent prendre rendez-vous des semaines à l’avance pour avoir une chance de se voir. Tout à la joie de se voir on s’étreint, ravis de découvrir un peu d’imprévu dans nos vies désormais réglées au millimètre. Il a le temps de raconter que le week-end précédent, une femme l’a agressé dans un café de Manhattan parce qu’il lisait un roman qui s’appelle Fuck America.

Au soir tombé, j’avais pris un taxi pour la proche banlieue. A deux pas des Lilas, j’avais passé la soirée sur une terrasse pas finie, parpaings encore visibles et lumières diffusées par des guirlandes de noël sauvées d’un carton pas encore défait, avec une ribambelle d’amis du temps d’avant.

En se passant les plats par la fenêtre, la conversation roule sur les enfants, les babysitters, les week-ends à l’étranger, les prêts immobiliers, les envies de tout plaquer ou – plus raisonnablement – de passer à quatre cinquième. Comme nous sommes entre gens de goût, personne ne parle voiture ou sicav. L’un dit qu’il se mariera quand son troisième sera né. La deuxième est arrivée quelques jours plus tard. Il repart tôt, parce qu’il rentre en RER dans son pavillon de banlieue. Avant qu’il s’en aille, on lui fête son anniversaire par surprise, avec quelques disques et un gâteau maison surmonté de deux bougies qui crépitent.

On parle de nos amoureuses passées. D’une Leila que je n’ai pas connue mais que ceux qui étaient au lycée ensemble se remémorent avec émotion. Sauf un, mais les autres l’accablent, le traitent de menteur. On prend des nouvelles des épouses des uns, des copines des autres, de quelques ex-femmes et du chaos qui prévaut dans la vie de certains. On prend le temps d’expliquer à l’un qu’il faut qu’il arrête de se plaindre, parce que c’est finalement lui qui les choisit plutôt très compliquées. On parle de leurs rides, qu’on trouve charmantes. Il y en a même un qui dit « plus elle vieillit, plus elle est belle ». On se moque gentiment mais au fond on l’envie.

Avant ça, cette journée avait couleur de boue et goût de cendre. J’exagère. Elle n’avait juste pas assez de couleurs et sans doute un goût trop fade. C’est parfois suffisant pour me plonger dans l’incertitude. J’en avais assez d’attendre que les choses prennent corps, qu’elles tournent dans mon sens. Un peu comme quand t’appuies douze fois sur le bouton de l’ascenseur alors que tu sais très bien qu’il est déjà en train de descendre. Très lentement. J’étais frustré, impatient. Tout simplement en train de me confronter au réel, comme aurait pu le dire un professionnel. Front contre front, en vérité.

Ce qu’on m’a donné, c’est sans doute précisément ce qu’il me fallait. Un rappel de la jeunesse et de ses éclats. Une belle évocation de nos rudes apprentissages, de nos courtes défaites, de nos pénibles victoires. De nos instants de grâce. J’avais besoin d’un piano qui dégringole en quelques notes mais qui s’imprime, comme pour rappeler que le temps qui passe laisse toujours des traces. J’avais besoin d’une voix jeune mais lasse, comme pour me rappeler que je me sentais parfois déjà vieux bien avant de l’être réellement. Et que je ne me suis jamais senti aussi jeune qu’après mes trente ans. J’avais besoin de cette guitare bancale, qu’on sent grattée, forcée, contrainte, à moitié étouffée, mais qui tient la route, pour peu qu’on soit d’accord que les belles routes ne vont jamais tout droit.

J’avais besoin de cette chanson qui dit que le vin de la jeunesse n’est jamais complètement bu.
- The Felice Brothers
- Acheter Yonder Is The Clock

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Un petit air de mizik ayisyen http://blogotheque.net/2010/08/03/un-petit-air-de-mizik-ayisyen/ http://blogotheque.net/2010/08/03/un-petit-air-de-mizik-ayisyen/#comments Tue, 03 Aug 2010 15:43:38 +0000 Ulrich http://www.blogotheque.net/2010/08/03/un-petit-air-de-mizik-ayisyen/ En Haïti, une semaine avant Pâques, le pays se transforme en un vaste dancefloor. Un peu partout apparaît sur les routes une foule bigarrée et composée essentiellement de joyeux fêtards, percussionnistes, chanteurs, danseurs et autres tapeurs de bambou, tous sous l’emprise d’un alcool local, le fresko. La musique et les chants envahissent les rues, il y est question de joie, de ferveur religieuse et de retrouvailles fraternelles. Loin des clichés misérabilistes dont les médias occidentaux se repaissent, il est temps de découvrir qu’Haïti est une terre de contrastes culturels assez marqués où la musique joue un rôle prépondérant. Il existe dans ce petit pays plus d’une dizaine de courants musicaux portant des noms aussi évocateurs que Fèy, Mèringue ou Rara. Si nous rajoutons à cela une bonne dose de créole qui cimente la vie du pays et nous voilà plongés dans une ambiance musicale hors-norme et hors-temps.

Les historiques

«La Choucoune» (Petit Oiseau en français) est un des chants historiques et populaires d’Haïti. La chanson fut adaptée d’un poème écrit par Oswald Durand, figure légendaire, en 1883 qui vante les mérites et la beauté d’une femme haïtienne qui portait ce surnom. C’est un des deux piliers de la culture haïtienne, l’autre étant l’hymne national. Ce titre connut une carrière internationale. Lorsque le Calypso devient un genre populaire aux Etats-Unis, la chanson connut une seconde jeunesse lorsque Norman Luboff la réa-rangea et ré-écrivit les paroles (avec Alan Marylin Bergman) en anglais en rajoutant ici et là quelques strophes. Ainsi naquit «Yellow Bird», standard parmi les standards qu’Harry Belafonte reprendra (en y apportant aussi sa touche personnelle) ainsi que Chris Isaak.

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Le Rara est la principale composante musicale des fêtes de Pâques en Haïti depuis les temps coloniaux et célèbre les racines africaines du peuple haïtien. Chanté en créole, ce rythme musical se caractérise essentiellement par ses percussions issus du vaudou et suit un un rituel religieux très précis. Après quelques dévotions dans un temple vaudou, les orchestres Rara, emmenés par une clique formée de colonels et autres présidents — qui forment une hiérarchie aussi ancestrale que mystérieuse — passent de maison en maison pour collecter quelques piécettes. Et s’ils rencontrent un autre orchestre Rara, ça se termine généralement en bonne bagarre. Véritable pierre angulaire de la musique en Haïti, le Rara est aussi la mémoire vivante et en marche d’Haïti.

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All That Jazz

Si la musique éthico-équito-durable en Haïti existait alors le Jazz en serait le père nourricier et le Compas, le fils putatif. Dérivé de ses grands frères européens et africains, le Compas (ou Kompa) est considéré comme la musique nationale d’Haïti. Le genre fut développé dans les années 50 conjointement par Nemours Jean Baptiste et Webert Sicot, tous deux musiciens de jazz. Basé essentiellement sur l’improvisation, le Compas diffère du jazz traditionnel par l’incorporation de rythmes populaires et surtout des instruments à vent. Ce genre devint vite populaire auprès de la jeuness haïtienne, entraînant dans son sillage une querelle des modernes et des anciens. En effet, le Compas supplanta un mouvement surnormmé le Jazz des Jeunes qui sévit dans les années 20/30 avec des gloires locales comme Celia Cruz.

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Comme tout genre qui se respecte, le Compas évolua et passa à la jurisprudence Bob Dylan en s’électrifiant. En introduisant basse, guitare électrique, batterie et saxophone, le mini-jazz transforma radicalement le son en provenance d’Haïti. Qui plus est, il s’accompagna d’une autre révolution : jusqu’alors, la capitale d’Haïti, Port-au-Prince, était naturellement le centre culturel de l’ïle. Mais le centre névralgique se déplaça le temps d’une décennie à Pétion-ville, là où naquit le Mini-Jazz, avec le groupe emblématique Shleu Shleu.

The show must go on…

La musique en Haïti peut être aussi une affaire de famille. Prenez le cas, par exemple, de Charles Dorismond, fils d’Andre Dorismond qui fut le chanteur de Webert Sicot. Comme son père, le petit Charles a toujours voulu devenir grand et dans la musique, si possible. Bigga Haitian ne fit pas que devenir grand, il dépoussiera la musique de son pays en regardant non plus du côté de Cuba ou de l’Afrique mais plutôt vers la Jamaïque. En mariant le reggae au Compas, Bigga Haitian donna naissance à un nouveau genre qui porte son propre nom.

Bigga Haitian ouvrit grand les portes de la modernité à la musique haïtienne. Avant que Wycleaf Jean ait des ambitions présidentielles, celui-ci ne ménagea pas sa peine pour revendiquer l’influence de son aîné sur la musique des Fugees, tout comme le Hip Hop. Cependant, le Kreyol Hip Hop ne ressemble pas à son grand frère américain. Tout d’abord, il est caractérisé par un usage intensif du créole et emprunte volontiers ses rythmes et autres samples à la tradition mucicale haïtienne. Entendez par là qu’un bon morceau de Kreyol Hip Hop puisera dans le Rara, le Compass et tous les autres courants haïtiens. Celui qui donna ses lettres de noblesse à ce nouveau genre musical est Master Dji, véritable icône en son pays, mort trop jeune pour voir l’énorme influence qu’il eut sur la musique de son pays, à l’instar de Bigga Haitian.

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Tout le long de son histoire, la musique haïtienne privilégia toujours le fond à la forme, s’attachant plus à écrire des morceaux dont la portée littéraire serait reconnue et reprise par les futures générations. La simplicité formelle des rythmes et autres éléments musicaux n’en est pas moins complexe mais elle permet à l’auditeur de s’attacher à un univers qui n’est pas forcément le sien à l’origine. Entre exotisme et modernité occidentale, les haïtiens ont construit leur propre cathédrale musicale. On ne peut parler ici de folk, de rock ou de rap, aux sens classiques des termes. Non, la musique de ce petit bout du monde est à l’image de son pays : tourmentée, explosive mais aussi infiniment joyeuse et pleine d’espoir.


- «Choucoune» de Celia Cruz, extrait de Grandes Exitos de Celia Cruz
- «Yellow Bird» de Chris Isaak, extrait de Baja Sessions
- «Rara», extrait de l’anthologie de Soul Jazz Records
- «A Pali Papa» de Nemours Jean Baptiste, extrait de A Visit To Haiti
- «Pan Gin Pane» de Webert Sicot, extrait de Gina
- «Boutilliers» de Shleu Shleu, extrait de Haïti Terre de Soleil
- «Binghi Mon» de Bigga Haitian, extrait de Binghi Mon
- «Petite Fille des Trottoirs» de Master DJI, extrait de l’album homonyme
- «Yaya» de Mr OK, extrait du EP Men Mwen
- Crédits photos : Karnava (Soul Jazz Records), Nemours Jean Baptiste (charliegillett.com), Master DJI (haitianmusicindustry.com)
- Bandeau : Rara in Haiti, Soul Jazz Records

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En pleine hypernuit http://blogotheque.net/2010/07/20/en-pleine-hypernuit/ http://blogotheque.net/2010/07/20/en-pleine-hypernuit/#comments Tue, 20 Jul 2010 11:15:57 +0000 Garrincha http://www.blogotheque.net/2010/07/20/en-pleine-hypernuit/ Bertrand, je ne veux pas que tu m’expliques. Je ne veux pas que tu te dévoiles, et que les détails que tu me donnes noient dans leur imperfection la belle et imprécise impression que j’emporte avec moi. Je ne veux pas que tu me dises comment tu as trouvé ce mot, cette belle parabole. Hypernuit. Je ne veux surtout pas que tu me dises à quoi tu penses quand tu le chantes. Je le perçois comme un mot estival et brûlant, à deux milles lieux des longues nuits d’hiver solitaire par lesquels les voyageurs … Non, il m’évoque plutôt du bitume brûlant, des insomnies fiévreuses, quelque chose de sexuel. Ça m’embêterait que tu me démontres le contraire, ou même que tu nuances mon propos. C’est le jeu, c’est comme ça, c’est toi qui donnes mais c’est moi qui reçois.

Je ne veux pas non plus comprendre comment tu l’as construite cette chanson, qui sonne d’aujourd’hui, mais un aujourd’hui vieux comme la mer et ses ressacs, vieux comme une course des jours d’avant.Si jamais je te vois un jour la jouer en concert, il faudra sans doute que je me détourne, que je regarde ailleurs. Je ne veux aucune indication, je ne veux pas voir tes doigts qui grattent le manche et discerner un accord de do. Je veux rester dans le flou.

Je ne veux pas savoir quelle idée t’as pris de parler de lait, en plein milieu de ce texte qui n’a jusque là rien de lacté. Je ne veux pas savoir si tu te rends compte que tu as écrit une sorte d’hymne, une chanson parfaitement accomplie, comme une ode au grand ouest mais vu par des yeux anciens, un regard de vieux sage sur la folk song américaine, une version tellement française qui rappelle simplement que tout roadtrip est aussi une geste.

Je voudrais être certain mais je n’oserais jamais te le demander de peur que tu me détrompes, que cette chanson est sortie toute seule, venue d’ailleurs en quelque sorte, et qu’elle a jailli de tes doigts et de ta voix, sans que tu aies à te départir une seule seconde de ta nonchalance un peu dandy, de ton petit quant à soi mi-grave mi-léger.

Tu vois, je ne veux rien, je ne veux que des petites touches de couleurs pour ensuite me raconter une belle histoire, la faire mienne. L’enjoliver ou la griser si je veux. Y revenir quand ça me plait. La dépoussiérer si je le sens. C’est qu’il y a sans doute mille et une manières de percevoir ta chanson, simple comme une ritournelle et vaste comme un océan. On peut la fendre, la prendre, la survoler, l’enjamber. On peut s’y perdre et y plonger. On peut la vivre triste ou la danser ivre. Je n’aime pas avoir à choisir, et ça m’ennuierait qu’on restreigne toutes ces possibilités.

Et pour toi, lecteur, c’est pareil, il faut sans doute que je me taise maintenant et que je n’en dise pas trop. Juste que Bertrand Belin a atteint, le temps d’une chanson, une sorte de perfection, avec suffisamment de retenue et de brio pour à la fois vous captiver et vous laisser y voir ce que vous souhaitez.


- Si Hypernuit le disque ne sort qu’en septembre, “Hypernuit” la chanson est téléchargeable gratuitement ici
- Bandeau : Winslow Homer / Summer Night

Bonus track : découvrez également “Tout a changé”


Bertrand Belin – Tout a changé

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You don’t want me http://blogotheque.net/2010/07/16/you-dont-want-me/ http://blogotheque.net/2010/07/16/you-dont-want-me/#comments Fri, 16 Jul 2010 11:14:09 +0000 Garrincha http://www.blogotheque.net/2010/07/16/you-dont-want-me/ Je sais dès les cinq premières notes que c’est bon, que c’est gagné, que tout est dit. Il ne me reste plus qu’à espérer qu’ils ne vont pas fléchir. Il y a quelque chose dans cette ligne mélodique qui m’emporte d’emblée. Un naturel qui s’impose sans coup férir. Pas le temps de réfléchir, pas l’occasion de se demander si c’est raisonnable, pas le loisir de s’attarder, de bien considérer les choses. Subitement, on s’en fout, de la considération, de la prudence et du reste. La fièvre prend d’emblée. Surtout qu’au bout de 15 secondes, la fanfare prend une ampleur soudaine, fait céder les digues et nous envoie valser plus haut que Babel. T’as les larmes aux yeux, là ? Comme une envie de pleurer mais sans être triste ? Je crois bien que c’est normal.

Et ce chanteur qui endosse les habits du crooner le fait tellement bien, avec cette absence de retenue si classe qui est la sienne depuis toujours. Souviens toi de” The Rat”, des reprises de Leonard Cohen, du fabuleux You & Me . On n’est pas très loin de ce dernier, d’ailleurs. La ligne mélodique rappelle celle que le groupe siffle pour faire exploser “On The Water” en vol ; les cuivres jetaient déjà leurs feux dans la bataille sur “The Blue Route”. Finalement, le groupe reprend les choses là où il les avait laissées sur “I Lost You”. Quand Hamilton Leithauser force sur “you don’t want me”, c’est comme s’il se fissurait et s’envolait en même temps. La chanson bondit, ralentit, repart encore, prend une grande respiration, laisse de l’espace puis le reprend, dégringole magnifiquement… et ton pauvre cœur s’emballe au moindre souffle de ces fous, s’entête à les suivre. On se croit dans un studio de chez Sun, mais pas avec des faussaires ou des archivistes qui ne feraient que remettre au goût du jour de vieilles recettes. Non, vous êtes bien avec The Walkmen, l’un des groupes les plus touchants et les plus consistants des dernières années, qui complète avec Spoon et The National la trinité du rock américain moderne. On a l’impression d’y être, tellement le son est beau. Ça sent la prise live, le one take de génie presque.

Tout du long, on a le sourire idiot de ceux qui ne veulent pas vraiment réaliser ce qu’ils sont en train de vivre. On a envie que cela ne s’arrête jamais, tout en étant curieux de savoir comment ils vont boucler la boucle. On est comme dans un rêve : tout tombe à la perfection, au bon moment, sans qu’on sache trop à quoi s’attendre. On subodore parfois, on se doute un peu… et à chaque virage on s’abandonne. C’est qu’il y a là trop de tendresse contrariée et, comme sur “Four Provinces”, cette furieuse envie qui déborde, impétueuse et inarrêtable. Ça donne envie de bondir, de danser, de boire, de courir, d’embrasser, de se foutre à poil, de dire tout ce qu’on pense vraiment, de crier de jolies choses, d’en murmurer d’autres, de pleurer aussi, de laisser aller, de ne plus calculer. “Envoyer ça aux étoiles perdues”, chantait un autre.

C’est sans doute ça un coup de foudre.


- Lisbon sort le 14 septembre
- 3 autres morceaux sont en écoute par là

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