La Blogothèque http://www.blogotheque.net Fri, 05 Feb 2016 16:20:22 +0000 fr-FR hourly 1 http://wordpress.org/?v=3.8.1-alpha Long distance Cole http://blogotheque.net/2016/02/02/crescendo-la-cle-des-songes/ http://blogotheque.net/2016/02/02/crescendo-la-cle-des-songes/#comments Tue, 02 Feb 2016 10:03:23 +0000 http://blogotheque.net/?p=24478 Il y a des petits miracles, parfois. C’est l’hiver, la luminosité ne dépasse pas celle d’un néon de gare et l’on rêve à en crever d’un long-courrier, d’un atterrissage de nuit à L.A., de respirer l’air californien, ce mélange d’essence d’eucalyptus, de chlore des piscines et de cannelle des cuisines. Et c’est à ce moment précis que l’on vous envoie le ticket. A neuf mille kilomètres de chez moi, Gregory Cole (comment ne pas trouver ce nom cool quand on a passé son adolescence à écouter Lloyd ?) se réveillait.

A quelle heure les musiciens se réveillent-ils en Californie ? Je pense que c’est comme partout. Ils se réveillent quand il fait trop jour et qu’ils ont pensé à racheter du café. Ils se réveillent quand trop de mélodies, de bouts de phrases, de débuts de lignes de basse se sont accumulés pendant leur sommeil. Il se trouve qu’en plus de tout ça, Greg Cole a vu le message d’un petit Français qui aime bien son boulot et lui dit que justement, en ce moment, il écrit sur Los Angeles, et que cette musique colle parfaitement aux palmes de Venice Beach, au moelleux coïtal des berlines sur Sunset. Qu’il y croit autant qu’aux histoires de Brett Easton Ellis ou de Larry Clark et que pour cela, il veut le remercier. Greg a répondu aussitôt. Il venait de se lever, de se faire un café – et son groupe de boucler un deuxième album.

On a discuté un peu. Je l’imaginais assis sur les marches d’une maison en bois, avec un minuscule jardin, un skate contre la palissade, le ronronnement d’un highway au loin. On a parlé musique. Comme moi il attendait le prochain Wild Nothing. Jack Tatum l’avait beaucoup inspiré, tout autant que Marble Arch, dont en tant que Français, je me devais d’être fier. On a parlé de Paris, aussi, et de choses un peu moins belles, comme le mois de novembre dernier. Il m’a demandé si je connaissais de bons festivals en France. Je lui en ai cités quelques uns.

Il est bien, ce Ricain, j’ai pensé. Pas du genre à croire que les grands espaces se limitent à son beau pays.

A un moment, il m’a dit “Tiens, je t’envoie ça, dis-moi ce que t’en penses. A ton avis, ça ferait un bon single ?

Le titre en question s’appelait “Softly”. Il était là, mon petit miracle. Qu’un type que je ne connaissais pas la veille m’envoie sans prévenir – allez, cadeau – une chanson que j’allais adorer. Une noix d’huile solaire dreampop posée sur un shoegaze aux verres teintés. Où la basse est grise comme un ciel de Manchester. Où la voix en nuit américaine de Cole, à la fois grave et fragile – très frères Reid – répond à celle, surexposée, d’Olive Kimoto – qui ferait, elle, songer à une Molly Rankin adolescente. Où les mélodies se répondent comme deux plans d’un vieux film de vacances. Où le tout est emballé des saturations brumeuses de Jess Rojas et d’un discret gimmick ritournelle qui rentre dans la tête pour les 20 prochaines années. Où c’est beau comme avant Instagram, beau comme le premier jour d’été en 87, mais aussi comme tous les souvenirs qu’il nous reste à goûter encore.

Unless, l’album, vient juste de sortir. Un véritable carnet de douze tickets pour une Californie entre soleil et smog, palmes frissonnant au vent et chambres de Motel 6.  Tour à tour, on s’y sentira comme dans les virages sans fin des échangeurs (“Repulsor” et ses guitares en urgence, “Pressure”, giclante, dégoupillée avec l’aide de Frankie Soto de Craft Spells, “Yet”, frondeuse et souffreteuse comme après cinq Valiums) ou serein comme après un session de surf (“Haunted”, beauté lacrymale et animale).

La pop atmosphérique de The Radio Dept. n’est jamais très loin, tout comme les mélodies fauves et faussement complexes de Wild Nothing. Chez Crescendo, on ne se prend pas la tête. Les titres s’achèvent quand ils ont dit ce qu’ils avaient à dire, c’est carré, innocent, parfois flottant, et si les grattes embrument leur monde, le reste est clair comme aux sommets des collines. C’est peut-être ce que l’on éprouve en écoutant Unless. On s’y sentira comme sur Mulholland, de nuit, regardant la ville au loin ressembler à cent millions de microprocesseurs dont on n’attend pas de réponse. C’est juste que le paysage est beau.

Comme l’hiver sera encore là pour quelques semaines, j’aime à croire que plonger dans cet album sera la plus belle manière de colorier en rose pale les néons de nos quais de gare. Je ne doute pas non plus, qu’avant l’arrivé du printemps, Greg l’angelino saura sans problème placer sur une carte les bons festivals de notre pays. Je l’inviterai à prendre un café. Ce sera le moins que je puisse faire.

 

www.1800crescendo.com
wwnbb.bandcamp.com/album/wwnbb-077

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Woodpigeon & Belle Arché Lou http://blogotheque.net/2016/02/01/woodpigeon-belle-arche-lou/ http://blogotheque.net/2016/02/01/woodpigeon-belle-arche-lou/#comments Mon, 01 Feb 2016 14:46:39 +0000 http://blogotheque.net/?p=24488 Je vous ai déjà parlé des amitiés nouées en musique, mais spécifiquement sur la route ?
Certes, ce n’est pas notre lot quotidien mais ça arrive, parfois. Des amitiés étranges, soudaines, fugaces; on croise des gens, on fabrique des moments d’images et de sons, on discute beaucoup. C’est passionnant, et puis on se perd de vue, jusqu’à se recroiser, et retrouver à nouveau cette bizarre magie, cette fraternité chancelante.

Mark est l’un de mes amis comme cela. Peu croisé, mais énormément apprécié. Nous voulions le faire jouer dans l’intimité de l’appartement, à Paris. Je cherchais quelque chose d’un peu spécial, un autre groupe avec qui partager l’affiche et quelques chansons. Nous avions pensé à Belle Arché Lou, un trio instrumental emmené par Alexis dont on vous parlais il y a peu. Alexis, je le connaissais sans le connaître, par d’autres connaissances, lointaines et pourtant fortes, elles aussi. J’étais ravi de voir Alexis et Marc réunis, ça me semblait plutôt coller, en fait.

En 2015, nous avons eu beaucoup de choses électriques, électroniques, pétaradantes et musclées, ici. Alors se plonger dans les images et les sons de cette soirée, ça faisait du bien, ça procurait de l’air frais, ça m’a rappelé la soirée de poche Bowerbirds, un truc d’innocence bête, mes premiers trucs avec cette vénérable Blogo. Il y avait quelques amis, débauchés pour filmer ça avec les moyens du bord, enregistrer sur un coin de table, j’avais fait des cakes salés, les gens avaient apporté à boire. Qu’importe si je donne dans le Delerm et sa première gorgée de bière ; ce soir-là ça sonnait vrai, ça sonnait doux.

 

Nous avions fait une discrète campagne pour proposer à une quarantaine de personne de venir, choisies principalement au hasard parmi les mails reçus. Je me souviens avoir découvert, d’abord furieux puis finalement conquis, qu’un groupe d’amis avait trusté quasiment toutes les places de Woodpigeon par une attaque qui ressemblait au déni de service : sous tout un tas d’identité ils étaient parvenus à joyeusement investir l’appartement de François et ses collocs. Qu’importe, ils avaient visiblement apprécié cette première partie qu’ils découvraient, et ils attendaient religieusement Mark.

Ce dernier m’avait demandé de filmer « An Entanglement of Weeds », que je n’avais jamais entendu – bravo l ’ami fugace – et qui allait devenir mon opium triste de ces 2 dernières années. Deux ans ? Pourquoi avoir autant attendu pour cette jolie fête simple ? À cause de ce morceau, trop beau dans l’interprétation, mais filmé à une seule caméra car notre manque de préparation et l’absence totale de budget avait temporairement mis hors service les deux autres. À cause du triturage de cerveau pour le garder coûte que coûte, le refilmer, le re-éclairer, monter le seul plan séquence que nous avions, ce fragment précieux que nous avons exploré jusqu’au pixel, sans en cacher les faiblesses.

Il en ressort quelque chose d’étrange. Il en ressort un truc âpre, un peu cassé. Mais la chanson, si belle, parle d’un fait divers si sordide, une histoire horrible, qui continue de me hanter.

Car la ritournelle “An Entanglement of Weeds” raconte ce fait divers anglais d’un garçon qui a plongé pour sauver son ami de la noyade, et qui s’est finalement retrouvé prisonnier des algues de la rivière. Dépouillée, bouclée sur elle-même comme un serpent s’entre-dévorant, la chanson joue et j’en perds les mots.

 

Tout s’est bien fini, cakes, chansons, collaborations. Belle Arché Lou a rejoint Woodpigeon pour Robin Song ; avec Mark nous avons discuté jusqu’à tard, nous nous sommes quittés, nous nous sommes revus, il a refait un disque, son plus beau disque, il va sortir. J’ai aussi revu Alexis, nous avons fait une autre vidéo pour un autre projet, et il va partir autour du monde. Finalement, deux ans c’est court.

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Blondy Brownie, épisode 2 http://blogotheque.net/2016/02/01/blondy-brownie-episode-2/ http://blogotheque.net/2016/02/01/blondy-brownie-episode-2/#comments Mon, 01 Feb 2016 10:55:52 +0000 http://blogotheque.net/?p=24482 On vous en parlait en janvier : chaque mois, tout au long de cette année, le duo féminin Blondy Brownie va inviter un garçon en featuring sur l’un de leurs titres, lequel sera publié via le label Luik Records, sous la forme d’un album judicieusement intitulé Almanach.

pochettejohn-626 © Olivier Donnet

 

Après Timothée Philippe de BRNS, c’est, comme promis, au tour de John McEntire, le batteur de Tortoise, de rejoindre Aurélie et Catherine pour un nouveau morceau, “Vilain Tigre”, que vous pouvez écouter ci-dessous.

À noter que ce dimanche commencera la tournée européenne de Tortoise, que Blondy Brownie suivra les 7 février (Copenhague), 8 (Hambourg), 9 (Berlin), 10 (Anvers), 11 (Utrecht) et 16 (Vienne).

Crédit photo : © Olivier Donnet

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O http://blogotheque.net/2016/01/29/o/ http://blogotheque.net/2016/01/29/o/#comments Fri, 29 Jan 2016 09:43:52 +0000 http://blogotheque.net/?p=24473 Il s’appelle Olivier, c’est un garçon à la fois très discret et très présent. On l’a vu un peu partout, accompagnant nombre de groupes en homme de l’ombre qui semblait à chaque fois s’être faufilé là sans vouloir trop faire de bruit, mais que l’on remarquait toujours. Sa discrétion était une élégance, en harmonie avec sa stature, sa voix.

Puis Olivier a pris ce nom, O, qui résume le gracile paradoxe, la légèreté et la boucle, une lettre qui flotte mais qui s’affirme, aérienne et finie. Sous ce nom, il a sorti un album au titre fort – “Un torrent, la boue” – et à l’évidente ambition, plein d’épopées synthétiques, d’harmonies virevoltantes, de mélodies pures agrémentées de douces étrangetés.

Olivier regarde autour de lui sans trop dire. Il est avec nous dans une grande piscine, une grande et magnifique piscine : Molitor, qui a vu petits baigneurs en costumes de bains et fêtes sauvages, qui a hébergé les extravagances d’un siècle entier, qui nous offre aujourd’hui majesté et réverbération. O est serein. Ses chansons, si riches sur album, sont aussi belles mises à nues. Tout flotte. Et quand, en fin de tournage, O et ses musiciens se lancent dans une reprise d’une pièce d’Offenbach, tout fait sens, dans la beauté. L’histoire, les petite baigneurs, l’eau, O.

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Foals en direct de l’Olympia http://blogotheque.net/2016/01/28/foals-en-direct-de-lolympia/ http://blogotheque.net/2016/01/28/foals-en-direct-de-lolympia/#comments Thu, 28 Jan 2016 15:38:03 +0000 http://blogotheque.net/?p=24456 C’est notre première captation de l’année, et on en est pas peu fiers : le mercredi 3 février, nous poserons nos caméras et nos micros dans le beau cadre de l’Olympia pour que vous puissiez voir et écoutez le deuxième show de nos chéris Foals à Paris – les Anglais y donnent deux concerts consécutifs déjà complets.

Le live sera diffusé sur Arte Concert à partir de 21h15 très exactement, puis en replay, et vu la teneur de leur dernier album en date, What Went Down, on vous conseille fortement de vous échauffer avant de crowdsurfer comme Yannis dans votre salon.

Le concert sera aussi intégralement diffusé sur la chaine Arte un peu plus tard dans l’année.

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Mix : Fractured Air x Blogothèque – S01E01| Janvier 2016 http://blogotheque.net/2016/01/26/fractured-air-x-blogotheque-01-january-mix/ http://blogotheque.net/2016/01/26/fractured-air-x-blogotheque-01-january-mix/#comments Tue, 26 Jan 2016 13:46:56 +0000 http://blogotheque.net/?p=24452 Et si je vous dis que c’est un peu grâce à Cillian Murphy que notre rencontre avec Craig et Mark a eu lieu ? Originaires de Cork, les frangins créateurs du site musical Fractured Air se sont, il y a plusieurs années, liés d’amitié avec l’acteur irlandais. Ce dernier a réalisé plusieurs mix pour eux, que nous avions cités dans le premier épisode de Music is my radar paru en fin d’année dernière.

La magie d’Internet aidant, nous sommes mis à discuter avec Craig et Mark, et c’est aujourd’hui avec grand plaisir et des petits papillons dans le ventre que nous les accueillons sur La Blogo pour un tout nouveau rendez-vous.

Chaque mois, Fractured Air postera en effet sur notre site un mix concocté par les deux frères, célébrant à la fois la musique indé et ses nouveautés.

Le premier mix est à écouter ci-dessous – on vous laisse découvrir son chouette tracklisting. Et rendez-vous le mois prochain pour l’épisode 2.

Fractured Air 01 – January 2016 [La Blogothèque Mix]

01. fLako - “The Opening / Purple Trees” (Five Easy Pieces)
02. Ennio Morricone - “La Musica Prima del Massacro” (The Hateful Eight OST, Decca/Third Man)
03. Mogwai - “Hungry Face” (Les Revenants OST, Rock Action)
04. David Bowie – “Warszawa” (RCA Victor)
05. Eduard Artemiev - “Listen to Bach (The Earth)” (Solaris OST, Superior Viaduct)
06. Brian Eno – “Some of Them Are Old” (Island)
07. Lucrecia Dalt - “FLOTO” (Care Of Editions)
08. WRY MYRRH - “TWO” (Soundcloud)
09. Nicolas Jaar - “Fight” (R&S)
10. Mick Jenkins - “Alchemy” (Cinematic Music Group)
11. Four Tet - “Evening Side” (excerpt) (Text)
12. Rocketnumbernine - “Two Ways” (Border Community)
13. Animal Collective - “FloriDada” (Domino)
14. Tortoise – “Gesceap” (Thrill Jockey)
15. The Space Lady – “Major Tom” (NightSchool)
16. Molly Nilsson – “Tomorrow” (Dark Skies Association, NightSchool)
17. Charlie Cocksedge - “Corrour” (excerpt) (Soundcloud)
18. Linda Scott - “I’ve Told Every Little Star” (Mulholland Drive OST, Milan)
19. Jonny Greenwood - “The Golden Fang” (Inherent Vice OST, Nonesuch)
20. Scott Walker - “Duchess” (Philips)
21. Tindersticks - “Hey Lucinda” (City Slang, Lucky Dog Recordings)

© Fractured Air

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Mix compilé par Fracture Air, janvier 2016. Le copyright de ces morceaux et extraits de morceaux appartient aux artistes et/ou labels mentionné dans le tracklist. Si vous aimez certains titres, supportez ces artistes en allant acheter leurs album. 

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Bill Ryder Jones http://blogotheque.net/2016/01/20/bill-ryder-jones/ http://blogotheque.net/2016/01/20/bill-ryder-jones/#comments Wed, 20 Jan 2016 14:16:36 +0000 http://blogotheque.net/?p=24421 On oublie souvent que, malgré son visage poupin, ses cheveux d’angelot et ses faux airs de Leonardo DiCaprio période Romeo + Juliet, Bill Ryder Jones a déjà seize ans de carrière derrière lui, soit la moitié de sa vie. Oui, Bill a 32 ans, et oui, quand je passais le bac blanc de français, Bill regardait déjà les jeunes Kings Of Leon jouer en première partie de son groupe, The Coral, il tournait avec les Strokes, et s’amusait certainement des nombreuses reprises de “Dreaming of You” qu’il était alors de bon ton de faire dans le petit milieu indé – en tête celle des Libertines filmée à l’arrière d’un van pourri au fin fond de l’Espagne.

On oublie aussi que depuis son départ de The Coral en 2008, Bill ne s’est jamais arrêté : des BO de films, des collaborations avec les Arctic Monkeys, The Last Shadow Puppets, Graham Coxon ; un premier album solo, sublime adaptation musicale et orchestrale de Si par une nuit d’hiver un voyageur d’Italo Calvino ; A Bad Wind Blows in My Heart, second disque en forme de déclaration d’amour à la musique de Bill Callahan sorti en 2013.

C’est quelques semaines avant la sortie de son troisième album, West Kirby County Primary, que nous avons rejoint Bill à la terrasse d’un bar du XIe arrondissement. Il portait un improbable pantalon en velours kaki élimé, une chemise sans âge et une veste de jogging colorée que les années 90 ont par la suite demandé de récupérer. Il fumait des cigarettes mal roulées et parlait avec cet accent que j’ai toujours adoré dont chaque sonorité criait “Nord de l’Angleterre”. Il affichait aussi encore et toujours ce visage sur lequel le temps ne semble pas avoir d’emprise, ces boucles enfantines qui tombaient de manière désordonnée dans ses yeux, et cette allure de sale gosse qui va faire un mauvais coup sur un parking Tesco de la banlieue de Liverpool.

 

Ce qui est fascinant chez Bill, c’est le fossé qui existe entre son apparente nonchalance et sa musique, profonde, bouleversante, nue. Il ne savait pas ce qu’il allait jouer. Il n’avait pas non plus de sangle pour sa guitare, mais il s’en fichait pas mal. Il s’est assis là, dans cette petite ruelle bucolique, et s’est mis à chanter le très touchant “Wild Roses” de sa voix apaisante, pas vraiment apaisée, comme si la vie autour de lui n’avait plus grande importance. Il y avait le vent dans ses cheveux, le vent qui s’immisçait dans ses notes de guitare, le vent encore comme second instrument de cette drôle de comptine folk à la troublante et fausse simplicité. Et ce n’est que lorsqu’il a joué “Put it Down Before You Break It” en marchant dans la rue jusqu’à la Poste voisine que les bruits de la ville nous ont tous ramené à une certaine réalité qu’il nous avait momentanément fait quitter.

 

West Kirby County Primary est disponible chez Domino. Bill Ryder Jones sera en tournée européenne dès la fin du mois de janvier et sera de retour à Paris en première partie de Mumford & Sons au Zénith les 22 et 23 mai. Toutes les dates de concerts sont sur son site

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Saudaà Group se casse en vadrouille avec son orgue de barbarie http://blogotheque.net/2016/01/15/saudaa-group-se-casse-en-vadrouille/ http://blogotheque.net/2016/01/15/saudaa-group-se-casse-en-vadrouille/#comments Fri, 15 Jan 2016 13:24:30 +0000 http://blogotheque.net/?p=24411 Bonjour Alexis, peut-être que tu pourrais commencer par te présenter ?

J’ai deux casquettes : musicien et « gestionnaire » de projets culturels. J’ai un projet musical avec mon frère depuis 6 ans, Bel Arché Lou, qui combine le vibraphone et la guitare classique. Et j’ai monté ce projet à l’orgue mécanique il y a 2 ans. Ma deuxième casquette est celle d’acteur culturel : en 2008 j’ai monté Humanist Records et le festival du même nom, qu’on a fusionné plus tard avec S.K Records, le label lyonnais. J’aime bien que les deux pans de mon activité se nourrissent mutuellement, tout cela reste hyper lié pour moi. Et je pense que j’aurais du mal à me contenter uniquement de la musique ou simplement de l’activité d’acteur culturel.

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Voilà pour le cadre général. Et plus précisément, c’est quoi Street Organ Ritornellos ?

C’est un projet qui se base sur un instrument que l’on nomme « orgue automatique à carton perforé », qu’on appelle plus couramment « orgue de barbarie ». C’est un instrument qui date du XVIIe siècle et qui est lié, historiquement, à la transmission de la musique de cour au peuple. C’est cet orgue de barbarie qui a permis au gens du peuple – qui n’avaient pas accès à la musique savante – d’entendre leurs premières symphonies, les premières pièces pour orchestre en version réduite. L’instrument a également une histoire liée au nomadisme, il était joué par les saltimbanques, les colporteurs, de village en village. C’est d’ailleurs de là qu’il tient son nom :  « barbarie » ça vient de « barbaros » qui en grec signifie « l’étranger ». Sa particularité c’est que c’est un instrument mécanique qui dans sa conception allie des éléments qui viennent de la facture d’orgue liturgique, de l’horlogerie et de la mécanique. Il permet à n’importe qui de pouvoir jouer de la musique. Le rapport à cet instrument diffère de celui que l’on peut avoir à une guitare ou un piano : il n’exige aucune connaissance de la musique ou dextérité. Tout le monde est à égalité face à lui.

En cela est-ce qu’on peut considérer cet objet à la fois comme un instrument de musique et l’ancêtre de l’émission de musique enregistrée ?

C’est clairement le premier support de musique enregistrée. La carte perforée, tu peux la voir comme une cassette ou un disque vinyle. À ceci près que ça ne restitue pas l’audio. La carte est un pilote pour jouer les flûtes.

Concrètement, comment ton orgue fonctionne ?

Alors. Il y a un sommier qui contient une soufflerie composée de 4 soufflet et d’une réserve d’air. Il y a une boîte à soupapes reliée à tous les tuyaux qui enregistrent les notes. La manivelle entraîné tout le système. Les perforations dans la carte entraîne des différences de pressions dans les soupapes qui libèrent un son. C’est l’ancêtre du MIDI en fait. Cet orgue là a d’ailleurs quelque chose de particulier : il est également équipé d’un système MIDI. C’est exactement la même chose mais le système pneumatique est remplacé par un rack d’electro-aimants qui agissent de la même manière que l’air sur les soupapes. C’est juste le pilotage qui est différent.

Ça peut en revanche permettre de créer en live, ce que tu ne peux pas faire avec les cartes.

Tout à fait. Combiner les 2 techniques : le carton plus le clavier, c’est possible aussi mais c’est hyper compliqué à gérer. Parce que la manivelle agit également sur le tempo. Alors qu’en MIDI c’est le logiciel qui décide du tempo. C’est un instrument technique fabriqué par des artisans d’art.

 Tu as bossé avec qui pour le concevoir ?

Avec un facteur d’orgue qui s’appelle Sébastien Schuetz . Il a été formé à l’école de facteur d’orgues de Liewsbourg en Allemagne et s’est ensuite spécialisé dans les instruments de musique automatique. Mais sur mesure. Il aime bien que les instruments soient utilisé ailleurs que dans le domaine où on les attend. Mon orgue c’est le fruit d’une collaboration. Pour autant, le principe n’est pas unique. Le système MIDI pour piloter le système est une technologie qui existe depuis 20 ou 25 ans. Mais mon orgue reste unique en raison d’un certain nombre de modifications qui y ont été intégrées, notamment pour réduire la taille et le poids.

 On parle de MIDI depuis le début, est-ce que tu pourrais préciser de quoi il s’agit en fait ?

Le MIDI c’est tout simplement le codage informatique de la musique. C’est comme ça qu’un système d’exploitation informatique va écrire la musique. Mais ce n’est pas de l’audio, c’est juste de l’information. Cette information a besoin d’une interface pour être transmise. Un clavier midi par exemple va avoir besoin d’un ordinateur qui lui, va interpréter l’information et traiter le son. Pour avoir un son de flûte avec un clavier MIDI par exemple, c’est au niveau de l’ordinateur que ça va se jouer dans l’interprétation de l’information transmise par le clavier. Ça a révolutionné la musique électronique. Avec simplement un clavier qui envoie des fichiers extrêmement légers (on mesure en dizaines de Ko) on peut avoir un ensemble symphonique. C’est du binaire : 0/1, ce qui fait écho aux cartons de l’orgue.

 Ces cartons, c’est toi qui les conçoit ? Comment ça se passe ?

Je les conçois sur ordinateur et j’envoie les fichiers à Antoine Bitran dont c’est le métier depuis plus de 30 ans. Il a commencé à la main mais a fini par fabriquer une machine pour perforer automatiquement, directement depuis un fichier MIDI.

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Voilà pour l’instrument. Qu’est ce que tu avais d’en faire avec ton projet musical ? 

L’idée de départ c’est de moderniser le rapport que l’on peut avoir à la musique mécanique. Moi j’ai toujours été fasciné par cet instrument qui semble avoir une vie propre, un peu comme s’il devenait lui-même une autre personne, un membre du groupe. L’idée c’est d’apporter un regard nouveau sur l’instrument par divers moyens. Déjà, en utilisant l’orgue différemment : mon idée c’est plus de travailler sur des drones, des textures (car il a des qualités acoustiques exceptionnelles) et jouer avec des musiciens en plus. Par ailleurs je souhaite élargir sa dimension nomade à l’échelle du monde.

C’est un instrument strictement européen ?

Tout à fait, c’est italien, allemand ou encore français. On en trouve quelques uns dans les pays de l’Est mais cela reste très peu connu dans le reste du monde. Mis à part les pays qui ont été colonisés par la France ou l’Allemagne. Voire même l’Espagne éventuellement : on va en apercevoir quelques-uns au Chili par exemple. Et c’est là que réside tout l’enjeu de mon voyage  je veux confronter la musique mécanique à d’autres cultures et de parler d’autre chose. En s’appuyant sur un instrument peu ou jamais vu là-bas, et qui attisera la curiosité. Je le vois aussi comme un médiateur pour rencontrer les gens. Ensuite, mon objectif est de laisser un témoignage sur ce qu’est la musique automatique au XXIe siècle. Ça s’inscrit aussi dans ma recherche artistique et musicale personnelle.

Concrètement, un voyage d’un an avec un orgue de barbarie, ça se prépare comment ?

Il y a eu 2 phases. Il faut savoir que n’étant pas un artiste contemporain soutenu par une fondation ou un agent, ou en commande pour d’autres organismes, j’ai dû tout faire moi-même De la logistique à la conception de l’orgue que j’ai suivie et supervisée en passant par l’aspect artistique du projet qui reste ce qui m’intéresse le plus. Ça m’a pris 2 ans. Le première année a surtout consisté à commander et suivre la construction de l’instrument, et puis commencer à écrire ce que je voulais faire. Une fois l’orgue prêt, il a fallu que j’apprenne à m’en servir. Ré-envisager ma manière de composer aussi, car c’est un instrument qui n’a aucune dynamique, aucun sustain, donc tu oublies la notion de nuances et celle de réverbération. C’est note ou pas note, aussi simple que ça. Ça limite les choses et ça te demande de repenser ton écriture. Et puis je l’envisage comme un élément d’un tout, qui va entrer en symbiose avec d’autres instrument, alors que ce n’est pas sa fonction de départ. Je rajoute moi même un peu d’harmonium ou d’orgue électronique déjà.
La partie reloue du projet est évidemment le côté administratif : trouver des gens un minimum intéressés pour relayer le projet. C’est compliqué de vendre un projet quand il n’y a pas de matière, pas encore de musique à écouter. Mais si j’attendais d’avoir du tangible satisfaisant pour me lancer on n’était plus à 2 ans de préparation mais 4. Et je ne voulais pas ça. Et puis la question du transport, des assurances, du fret, de la logistique… Trouver quels pays, pourquoi, mais aussi des lieux de résidence. L’orgue coût 7900 €, j’ai dû passer par un financement participatif, même si je ne suis pas fan de ce genre de méthodes.  Au final, le budget global, sans parler de l’orgue avoisine quand même les 20 000 euros. J’ai un financement de la part de la fondation Agnès B mais j’ai échoué dans pas mal de dossiers. Je pourrais considérer que je n’ai pas assez de tunes pour partir mais je me suis dit que j’y allais quand même, sachant que je suis encore au chômage.  Et même si je prends le risque de me faire radier je me dis que ce système est aussi une forme de soutien à ceux qui ont un projet en marge d’une économie capitaliste. Mais là, à 2 semaines de partir, je remplis encore des dossiers de financement. J’ai pris la décision de partir en sachant que je peux, contraint, m’arrêter au milieu.

Et il vaut mieux que ça dure 8,6 ou 3 mois que 0…

Voilà. L’autre solution c’est d’attendre mais ça veut pas dire que dans 2 ans j’aurais plus d’argent. Là mon projet est prêt, il faut y aller même si c’est difficile financièrement. Et puis je crois beaucoup aux rencontres. T’es jamais à l’abri de tomber sur une personne qui va te mettre sur la piste d’une autre personne qui par rebond va te conduire à te présenter pour une bourse ou autre. Tu ne peux jamais prévoir mais je sais que dans les expériences passées, des situations désespérées ont fini par se dénouer uniquement au travers de la bonne rencontre qui te fait rebondir vers du positif. Ca a pris six mois, voir un an parfois, mais je suis optimiste, je crois aux énergies.

Haha, malgré ce que tu disais dans la dernière interview, tu reste attaché à ce côté humaniste finalement.

Je crois aux forces de l’esprit comme disait Mitterand (rires)

Coin droit

On peut revenir un peu sur la manière dont tu envisages la façon dont va se passer ce voyage ? C’est quoi le programme pour cette année à l’étranger ?

Le principe de base c’est une tournée de 10 résidences consécutives dans une dizaine de pays. Avec à chaque étape la volonté de travailler sur un aspect culturel ou contextuel du pays et de le mètre en musique. Par exemple au Maroc je vais travailler sur la symbolique et la représentation de la grotte dans la culture berbère. L’idée c’est de faire une pièce avec l’orgue mécanique et des musiciens locaux. Le message c’est : moi, européen, j’arrive avec un instrument qui attise la curiosité et comment cet instrument permet de faire passer un message et de le réinterpréter. Il y a une dimension sociale, presque anthropologique et une dimension artistique. Concrètement au Maroc je vais aller enregistrer des sons dans des grottes, des bruits blancs, des silences, aller interroger des gens par rapport à ça. Puis je vais harmoniser une pièce par rapport à ça puis je vais demander à des musiciens marocains de se joindre à moi pour l’interpréter.

Des gens que tu vas rencontrer sur place ou que tu as contacté ? As-tu aussi choisi les pays en fonction des réseaux auxquels tu pouvais avoir accès ? Des gens que tu savais que tu allais trouver là-bas ?

Il y a des gens que je commence à contacter. Oui bien sûr j’ai aussi choisi les pays en fonction des gens, et des pays et des cultures musicales. L’Arménie, je tenais vraiment à y aller parce que le duduk est l’un de mes instruments préférés à la fois dans son timbre et dans ce qu’il représente pour le peuple arménien. Il s’agit d’une flûte à hanche double taillée dans de l’abricotier, qui est l’arbre le plus courant en Arménie. Son son est mélancolique mais chaleureux, et tient à la fois du violoncelle et du hautbois. C’est très peu cher, et cet instrumenta accompagné toutes les souffrances du peuple arménien : le génocide, la diaspora, le tremblement de terre…

 Mais tu avais des contacts au préalable ?

Très peu, j’ai fait beaucoup de candidature spontanée pour les lieux de résidence, et de fil en aiguilles tu finis par rebondir jusqu’à trouver un contact. C’est long, ça arrive parfois au bout de la cinquième personne. Mais maintenant j’ai une base d’une dizaine de contacts par pays qui me permettent de m’infiltrer dans les milieux de la musique contemporaine ou expérimentales. Les scènes sont plus réduites dans ces pays, on parle cinquante personnes qui se connaissent toutes.

L’issue de ces résidences, tu les envisages comment ?

J’aimerais pouvoir faire 3 restitutions à chaque fois : une dans mon lieu de résidence, c’est normal, c’est là où je suis, c’est là que je travaille, ce sont eux qui m’accueillent ; une dans la nature, pour produire quelque chose de plus hors du temps, au Maroc, typiquement : dans une grotte ; et une dans la rue, pour garder le côté traditionnel de l’instrument dont la vocation était d’être joué dans la rue. Et puis je pense que les cartons perforés à quelque chose d’intrigant qui peut engager des rencontres. Je vais aussi faire des ateliers avec des enfants. Je vais leur demander de faire des dessins par exemple sur les monstres qui vivent dans les grottes selon eux, et puis je vais perforer sur leurs dessins. Je vais donc jouer leur dessins et ensuite leur envoyer leurs cartons. C’est quand même plus intéressants pour les enfants de travailler sur le côté tangible que représente le carton que sur l’immatériel.

Et quelle est la chose qui te satisferait le plus à l’issue de ces rencontres ?  Ton objectif « suprême »par rapport à tout ça, quel est-il au delà de la rencontre et du côté artistique. Pour la faire courte, que souhaites-tu accomplir ?

J’aimerais bien que ce projet débouche sur un autre, qui serait un collectif de création autour de la musique mécanique et de l’orgue de barbarie. Une espèce de supergroupe, pas avec des stars, mais avec des musiciens – 3 ou 4 et un tourneur de manivelle non musicien afin de m’extraire de toute la partie exécution – que je pourrais réunir une fois par an pour une création, une tournée… Par contre je veux éviter l’écueil “cabinet de curiosité” : vas -y on met tous les instruments les plus bizarre ensembles issus de tous les pays les plus improbables… (Rires). Je suis conscient du risque du mauvais goût de la chose.

Un peu à la manière de ce que peu poursuivre Jordi Savall avec la musique baroque à l’échelle méditerranéenne mais autour de la création contemporaine et à l’échelle du monde en somme ?

Oui, à peu près. J’aimerais vraiment finir par utiliser l’orgue comme une instrument d’ensemble, au sein d’une formation, le sortir de son carcan traditionnel et symbolique.

 À la manière de ce qu’a pu faire Yann Gourdon avec France pour la vielle à roue ?

Oui voilà. Poser un regard un peu neuf sur l’instrument. Beaucoup de gens font déjà de la création contemporaine, mais ils se contentent de l’aspect “création” pour défendre le fait qu’il s’agit d’un nouveau regard. Alors que si tu ne l’utilises pas différemment, si tu ne lui donnes pas une autre fonction, tu ne modernises pas grand chose. Pour autant il faut que les pratiques traditionnelles de l’orgue automatique perdurent. J’aime l’idée que cet instrument ne requière aucune dextérité. Dans l’écriture un peu mais je compose des nappes, tout le monde ou presque pourrait le faire et ça dit quelque chose de proche de mon rapport à la musique : faire des choses pointues, mais accessibles.

TRN

On trouve plusieurs noms dans ton projet, Saudaá Group, Street Organ Ritornellos, tu pourrais clarifier tout ça ?

C’est vrai que ça a apporté un peu de confusion dans le projet. Le projet de voyage, de rencontre, c’est Street Organ Ritornellos. Au départ mon idée c’était juste d’adapter la musique de Bel Arché Lou à l’orgue. Et puis ça ne marchait pas. Ce n’était pas très beau, ça ne correspondait pas à ce que je voulais. Alors j’ai créé une entité artistique, au sein du projet : le Saudaá Group. C’est moi, c’est ce qui porte le projet. Je l’ai appelé « Group » parce que, même si je joue seul, je considère l’orgue comme une personne à part entière et j’ai 42 flûtes pour moi. Et le but est de jouer avec d’autres. C’est un projet solo, mais collectif. Je suis convaincu qu’il n’y a pas plus collectif que la solitude. Ça se joue à tous les niveaux. Je pars seul et je m’en remets aux artistes et acteurs locaux pour tout ce qui relève de la documentation (les films que nous allons retransmettre sur la Blogotheque pendant toute la durée du voyage d’Alexis par exemple – nda). C’est plus intéressant d’avoir le regard des locaux sur le voyageur que d’avoir l’œil du voyageur qui risque de faire, même malgré lui, des photos de touriste.

La dernière fois qu’on s’est vu pour le festival tu disais que tu allais dissoudre Humanist, et qu’il y avait à ça également un côté circonstanciel, du fait de ton départ. Tu viens de lancer Armures Provisoires, un nouveau label. Tire-t-il ses racines dans ce voyage ?

De toutes façons il y a toujours eu un lien entre tout ce que je faisais. Pour moi c’est un projet qui représente une période charnière dans ma vie. J’ai l’impression de toucher du doigt une forme de projet que j’ai toujours convoité : un projet solo qui a mis du temps à aboutir. J’ai vraiment l’impression de faire quelque chose qui me ressemble. Et c’est comme ça que j’envisage la création, hors des notions de technicité ou de puissance. Ce qui compte c’est juste de voir quelqu’un faire quelque chose qui le ressemble. Je préfère quelque chose de mauvais mais qui ressemble à la personne à quelque chose de virtuose mais qui n’a pas d’âme, pas de profondeur. Tout étant chamboulé, tout évoluant de manière très significative, je trouvais que ça n’avait plus de sens de continuer à mener ce label, qui est intimement lié à ce que je suis, alors que je m’engageais tellement dans un projet qui était plus que jamais personnel. J’avais envie de donner des nouvelles bases à toute ma pratique. Je me suis aussi rendu compte qu’en tant que tout petit label, sortir des LP n’était pas forcément pertinent. Le format album est intéressant quand tu as des gens qui ont la force de le défendre. Le 45 tours offre des choses intéressantes, à la manière du punk hardcore, il retranscrit un instant : tu fais de la musique, tu la sors. C’est presque immédiat et ça n’engage presque rien. Et puis c’est aussi un pied de nez par le détournement du format du single, qui est intimement lié à la variété, la musique commerciale. C’est intéressant de faire quelque chose d’ultra qualitatif mais sur un format de disque simple. Et puis c’est plus souple, c’est moins cher, je peux travailler avec plus de gens et ne serai plus obligé de refuser des choses pour des raisons financières. J’ai jugé bon de lancer Armure Provisoire maintenant pour laisser vivre le projet pendant un an, sachant que je peux m’appuyer sur le rayonnement, le réseau d’intérêt autour de Humanist Records comme première base de relais.

Une dernière chose, tu me disais que le nom de ton label Humanist était très lié à ta philosophie de l’époque. Armure Provisoire, ça fait résonance à quoi ?

En fait, c’est clairement un prolongement. L’idée derrière Humanist c’était que la musique contenait à la fois un potentiel de destruction et de protection. Elle nous protège, elle traverse les siècles en tant que production immatérielle. Personne ne peut l’attaquer en tant qu’elle même, au delà de la chair. J’ai ainsi toujours attribué à l’art, et à la musique cette puissance. Vu qu’elle nous protège, elle détruit aussi les aspects les plus morbide du monde. Pour moi la musique sert à l’épanouissement collectif des individus. L’idée d’Armures Provisoires c’est ça : la musique nous protège, et chaque nous elle œuvre musicale devient notre nouvelle armure.

Saudaà Group ou Street Organ Ritornellos (c’est vous qui voyez) sera en concert samedi à l’Olympic Café dans le cadre du STRN FEST BARBÈS organisé par – vous l’avez dans le mille- La Souterraine. Toutes les infos par ici. 

On l’a mentionné vite fait dans l’article mais on reparlera très vite du tour du monde d’Alexis dans nos colonnes. Plus d’infos bientôt. 

http://www.streetorganritornellos.com/ 

http://www.armuresprovisoires.com/

 

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Beach House : revoyez leur live au Pitchfork Paris http://blogotheque.net/2016/01/15/beach-house-revoyez-leur-live-au-pitchfork-paris/ http://blogotheque.net/2016/01/15/beach-house-revoyez-leur-live-au-pitchfork-paris/#comments Fri, 15 Jan 2016 09:31:44 +0000 http://blogotheque.net/?p=24408 Mieux vaut tard que jamais : cinq titres du show de Beach House au festival Pitchfork Paris 2015 sont désormais en ligne sur les sites de CultureBox et Dailymotion. L’occasion de profiter en live de la dream pop du duo américain lors de son dernier passage à Paris, et avant son retour en juin, au Casino de Paris.

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Oiseaux-Tempête (feat. G.W. Sok & Gareth Davis) http://blogotheque.net/2016/01/13/oiseaux-tempete-feat-gw-sok-gareth-davis/ http://blogotheque.net/2016/01/13/oiseaux-tempete-feat-gw-sok-gareth-davis/#comments Wed, 13 Jan 2016 14:15:21 +0000 http://blogotheque.net/?p=24381 Les Oiseaux-Tempête ont en effet choisi d’appeler leur deuxième album  Ütopiya ?, quittant les rivages de la Grèce [Un voyage en Grèce entrepris en 2013 avec le réalisateur/vidéaste Stéphane Charpentier avait été le point de départ du premier album des Oiseaux-Tempête.] pour pousser leurs investigations du vieux monde méditerranéen jusqu’à la capitale turque, un an après les manifestations de Gezi. Il y a avait le désir manifeste de prendre le pouls de cette société composite, d’interroger certains mythes et leur effectivité, comme celui de la rencontre entre l’Occident et cet Orient malmené, ce qu’il reste de l’héritage kémaliste, des formes variées de religiosité qui fleurissent au hasard des bricolages culturels personnels, souvent plus complexes qu’on veut bien le dire. Impossible de rester de marbre devant ce désir de se ré-emparer de l’espace public et de la vie politique qu’avait manifesté une jeunesse qui semblait être capable de recomposer des espaces d’échange et de dialogue, effaçant les clivages traditionnels et souvent sanglants de la société turque. Pendant un mois, elle s’était mise à rêver au futur tandis qu’elle allait rencontrer la violence d’un gouvernement ultra conservateur sur le plan des mœurs, et adepte d’un capitalisme sauvage sur le plan économique.

Je devais d’ailleurs tomber par hasard sur Frédéric D. Oberland à la faveur d’une averse aussi brutale que courte, sous un auvent de la Galatasaray Kartal sokak. Trempé jusqu’aux os, l’appareil photo ruisselant, il avait cette joie et cet enthousiasme quasi enfantin devant le caractère déraisonnable et inconstant des phénomènes météorologiques à Istanbul. Il faisait, quelques secondes auparavant, une chaleur étouffante. Celui qui aime rappeler combien l’idée d’Ornette Coleman tirant d’un vulgaire saxophone en plastique des sonorités inouïes lui semble la plus belle manière de penser la musique, trouvait la ville terriblement excitante : sa lumière, ces couleurs, ces sons qu’il collectait, peut-être pour le prochain disque mais sans plus d’intention que cela, l’intensité de son être au monde, dans le chaos et l’inachèvement, et la franche générosité des amis rencontrés. Les nuits longues. Les déambulations sans fin. Les conversations à bâton rompre. Il ne restait pourtant de Gezi que des braises chaudes. On en parlait beaucoup cet été-là, mais ce que l’on voyait surtout c’était la présence policière accrue dans les lieux même que cette jeunesse s’était réappropriée pour en faire des lieux de discussions, l’été d’avant. Ces lieux où elle sortait, dansait et buvait.

Curieusement, c’est une phrase de Cioran qui m’avait trotté dans la tête[Curieusement bien sûr parce que le penseur roumain est évidemment pleins de sarcasmes quand il évoque le concept dans « Histoire et Utopies »].. Avec insistance. Elle me semblait parler merveilleusement de la société turque, et de la seule chose que cette répression aveugle pouvait engendrer dans le futur, si l’étau ne se dé-serrait pas,  mais elle me parlait aussi d’un certain malaise que l’on sent chez nous de plus en plus lourdement. « Nous n’agissons que sous la fascination de l’impossible : autant dire qu’une société incapable d’enfanter une utopie et de s’y vouer est menacée de sclérose et de ruine ». J’imagine Cioran ricanant bien sûr. Pourtant, 2015 aura probablement eu pour seul tort de n’être que l’illustration d’une telle affirmation.

Dislocation en Turquie d’abord : l’attentat d’Ankara dont les responsabilités semblent peu clairement établies, les massacres de Kurdes à l’est du pays par l’armée, ces dernières semaines, l’explosion à Sultanahmet, hier. Un ami me disait récemment que les gens d’un bord ne peuvent plus entendre ceux des autres. Il y avait pourtant des gens très différents à Gezi. Ils n’essaient plus. Mais j’imagine que la concession grimaçante de Cioran peut nous ramener aussi à cet été et à l’échec de Syriza, en Grèce, qui est plus que l’échec d’une véritable tentative d’alternance politique : un coup d’arrêt à tout rêve européen, en l’état des institutions, et au regard des priorités que les états membre ont affirmées à cette occasion. Au Portugal, à l’automne dernier, on choisit pour premier ministre celui dont le parti vient d’être défait aux dernières élections législatives [Pedro Passos Coelho]. Il faudrait enfin évoquer, ici, ces réformes qui détricotent plus avant notre état providence, et le renvoient à cette catégorie de l’utopique, non plus pour en faire un horizon désirable, mais seulement pour affirmer son impossibilité. Un modèle (dé)passé qu’il faut moderniser. Comprenez, réduire à une peau de chagrin. Et puis, il y a eu Janvier. Et puis, il y a eu Novembre. On s’étonne que des partis dont le discours repose sur la division et la xénophobie aient le vent en poupe. On ne devrait pas.

Lorsqu’un peu plus de six mois plus tard, je devais tenir Utopiya? entre mes mains et que je commençais à parcourir les titres du regard : “Ütopiya/On Living”“Someone must shout we’ll build the pyramids”…  il m’avait semblé que nous avions vu la même chose : la menace du désastre, le désir de vivre, l’impossible qui fait vivre et agir et donne du sens à nos existences. Il y avait aussi cette incroyable pochette qui confirmait tout cela. Ce bateau éventré sur la grève de la rive orientale d’Istanbul, irréelle carcasse à quelques encablures du centre ville et du port, et derrière lequel on aperçoit dans une sorte de brume la Kız Kulesi, que les touristes appellent la  ”tour de Léandre”.

Tout le monde (ou presque) connaît cette légende qui parle d’une princesse qu’on enferme pour la protéger des dangers du monde. Il y a la nourrice dévouée, un panier de fruits et de viandes dans lequel une intention maligne a introduit un serpent, une morsure venimeuse, la mort de la chère enfant, et les larmes d’un souverain probablement trop cruel. L’épave, avec son “no smoking” dérisoire, excite le réflexe herméneutique. Ce bateau nous renvoie-t-il à l’état de nos utopies ? ou au contraire à nos sociétés sans utopies, réveillées soudainement dans leur tour d’ivoire ? L’alternative ici n’est probablement qu’un artifice rhétorique tant on sent qu’il n’y a pas besoin de trancher.

Le cliché est issu d’une série au long court que le jeune photographe turc, Yusuf Sevinçli, a réalisé entre 2008 et 2012, sur sa ville, Istanbul. Dans Good dog, ce promeneur de l’intranquillité, capte des instants de grâce fragile ou de mouvements perturbés : une ampoule irradiant sur un plafond écaillé, la maille fine d’une culotte sur un sexe féminin délicat et émouvant dans son exposition et son abandon, des enfants dispersés jouant sur les ruines avec leurs masques de chats en carton, un précipité d’ailes blanches zébrant une rue stambouliote, vieux konak en flammes, des constellations et des cicatrices sur des peaux surexposées qui sont aussi d’une extrême sensualité, les yeux fiévreux et égarés d’une toute jeune écolière en robe noire saisie dans un couloir. Les Oiseaux-Tempête ont rencontré par hasard le travail de Yusuf Sevinçli, lors d’un concert à Toulouse. Ils ne pouvaient pourtant pas mieux se trouver, partageant aussi bien un imaginaire apocalyptique que ce qui le traverse et lui résiste : la beauté d’un instant arraché au temps et au devenir, ces moments de tension ou de relâchement que connaissent les corps aux prises avec la matière, qu’elle soit musicale ou concrète. Ce corps à corps peut être magnifié dans sa puissance. Il peut tout aussi bien révéler la vulnérabilité. Les scènes sont traversées de lignes qui convergent avant de reprendre leur trajectoire propre, l’image est à la croisée de parcours dont on surprend la rencontre. La musique des Oiseaux-Tempête n’a pas d’autre qualité que celles-là. On se cherche avant de s’étreindre, les étreintes sont glorieuses ou douloureuses, brutales ou douces. Elles apparaissent. Elles s’évanouissent.

Yusuf inscrit ses pérégrinations “ubique” [Clin d'œil à la série photographique que Frédéric D. Oberland a réalisé pour Gazzar(r)a, et au disque du même nom accompagnant les photos. Yusuf a depuis travaillé à Marseille et à Vichy. Lorsque nous avons correspondu, il était en Inde.] dans le sillage de Fernando Pessoa. Le Bosphore rencontre le Tage pour réaffirmer cette croyance que la réalité matérielle ne veut rien si elle n’est pas traversée par des idées qui l’animent et l’investissent de significations. Pessoa écrit souvent que nous avons tort de penser qu’il y a une grande différence entre nos rêves et nos vies, et de penser que certaines sont plus réelles que d’autres : “ Il existe ainsi des âmes contemplatives qui ont vécu de façon plus intense, plus vaste, plus tumultueuse que d’autres qui ont vécu à l’extérieur d’elles-même. C’est le résultat qui compte. Ce qui a été ressenti, voilà ce qui a été vécu. On peut revenir aussi fatigué d’un rêve que d’un travail visible. On n’a jamais autant vécu que lorsqu’on a beaucoup pensé“.

Sur Ütopiya ?, c’est à un poète turc que les Oiseaux-Tempête ont pensé.  Ils ont confié des vers lumineux de Nâzım Hikmet à G.W. Sok, la voix incantatoire qui a officié pendant trente années au sein de The Ex. C’est sur l’un des morceaux-clé de l’album : “Ütopiya/On living”. Il n’est pas exactement celui par lequel on entre, mais il est celui qui vous attend juste derrière le seuil que vous venez de traverser et qui vous accueille, vous indiquant le chemin. Comme Virgile aux enfers. C’est par Scrabbling at the Lock, le premier disque que The Ex avait enregistré avec Tom Cora que Stéphane et Frédéric avaient découvert The Ex  au début des années 90.

Hikmet s’était fixé comme règle de “vivre comme si on ne devait jamais mourir“. Enfermé dans sa prison de Bursa en tant que prisonnier politique [Il y passerait un certain temps de son existence], il adressait à  sa femme  des poèmes. En 1948, dans “Voilà” (İşte böyle Laz İsmail”),  il lui disait que les quelques fragments du monde qui lui parviennent de sa cellule - la lumière, le parfum de fleurs fraîchement écloses, les ramures des arbres - suffisent à déréaliser tous les signes de sa captivité et de la maladie. Il conclut par cette formule lapidaire : « Et voilà, mon amour, et voilà, être captif, là n’est pas la question,/ la question est de ne pas se rendre ». En turc, cela donne : « İşte böyle Laz İsmail, mesele esir düşmekte değil, / Teslim olmamakta bütün mesele! ».

Ces vers, je les avais rencontrés pour la première fois sur l’affiche d’un concert qu’une légende de la musique populaire turque avait donné au théâtre de la rue Blanche au début des années 80. Tülây German avait été une des premières chanteuses de jazz dans les années 50, puis une conscience de gauche et une pop star dans les années 60 en réinterprétant selon d’autres modalités le patrimoine anatolien (notamment avec son titre “Burçak Tarlası”), avant de fuir en France, sous des menaces (physiques) et des intimidations (judiciaires et de groupes ultra nationalistes). Ici, elle avait tenté une carrière dans la “chanson française” avant de s’extraire d’un milieu qui l’avait mise au placard, pour tenter quelques expériences américaines, avant-gardistes et politiques, avec Ilhan Mimaroğlu, ou avec Charles Mingus, autour d’un projet consacré à Duke Ellington qui ne verra jamais le jour, le contrebassiste décédant avant qu’il ne soit achevé. Pourtant, elle devait réserver le meilleur de sa discographie pour le début des années 80, avec sa rencontre fortuite avec François Rabbath et les deux albums qu’elle publierait  sous les titres Toulaï  et François Rabbath et Hommage à Nâzim Hikmet . On retouverait sur l’un d’entre eux, Dere Geliyor Dere, un morceau que G.W. Sok connait bien. The Ex en avait enregistré en 1993 une version instrumentale à l’initiative du violoncelliste Tom Cora qui l’avait découverte par son ami Ismet Siral. On la retrouve sur All the weathermen shrug their shoulders. C’est Katherina qui en reprenait la ligne mélodique. Tülây, quant à elle, avait quitté la scène en 1987, en plein milieu d’une tournée européenne pour ne plus jamais réapparaître. Elle devait même cessé de communiquer avec le monde extérieur après la mort de son compagnon, Erdem Buri. On avait raconté l’histoire ICI. Nous avions cherché à la rencontrer. Elle avait décliné. Gentiment.

Nous n’imaginions pas un  seul instant que nous entendrions un jour la voix de Tülây German à travers le combiné d’un téléphone pour nous dire, non pas qu’elle allait nous rencontrer, bien sûr, on ne brise pas des voeux de solitude, mais qu’elle souhaitait nous offrir sa voix parce que les vers de Nâzim Hikmet l’avaient accompagnés toute sa vie durant. Elle avait connu l’exil, comme lui. Mais elle avait surtout vécu dans le Nulle part et le Partout de sa langue. On vit dans des vers, et les vers ne se soucient guère des frontières politiques ou du temps qui passe. Le recueil qu’elle avait des oeuvres de Nâzim était d’ailleurs une édition achetée en Bulgarie, du temps où la poésie de celui-ci était interdite en Turquie. Lorsqu’on s’est mis à parler des poèmes de Nâzim, quelques confusions nous donneraient l’occasion de rire. On avait pu constater que nous n’avions pas les mêmes versions, et que le jeune Hikmet avait un profil de séducteur oriental plus affirmé dans les siennes. Après vérification auprès d’un vieil ami stambouliote, poète de 80 ans, on aurait la confirmation que les siennes correspondait à une édition de jeunesse que Nâzim Hikmet devait corriger plus tard. Elle me dirait que la langue et ces vers étaient à vrai dire la seule Turquie qui existât encore pour elle. Cela faisait tellement longtemps qu’elle n’y était pas retournée. Ce lieu de langue a fini par remplacer le pays réel. C’est un étrange domicile, celui des idéaux intacts, un lieu de permanence, un lieu où les morts dialoguent avec les vivants, autour duquel on converse ou on chante. Une utopie. Ces vers, Tülây les avait chantés dans le passé par conviction et pour leur beauté. Le plaisir de les prendre à nouveau en bouche et de les dire était un cadeau qu’elle était en mesure de faire.

Lors du montage avec Elie, on allait découvrir deux lectures radicalement différentes de ce « İşte böyle Laz İsmail » au point qu’on allait d’abord se demander comment on allait bien pouvoir les faire co-exister dans ce Concert à emporter. Il ne s’agissait plus de faire se répondre l’anglais et le turc, une femme et un homme, deux générations séparées par quarante années d’histoire : Tülây me dira combien dans son enfance, elle avait eu le sentiment de vivre en ayant encore un pied dans l’univers Ottoman, autant le dire, un autre monde, tandis que l’autre s’était posé sur le monde ardent de la jeune République. On tenait à cette profondeur de champ historique, l’idée que la voix de Tülây venait d’un autre monde, dont elle serait comme le spectre, la métonymie.  Mais on se demandait comment l’ardeur joyeuse que mettait Tülây à lire ces vers allait répondre à la tonalité élégiaque de “Ütopiya/On living”, celle de nos consciences douloureuses, lucides, inquiètes, mais en réalité avides de ce contrepoint lumineux.

On était en juin. C’était une fin d’après midi radieuse. On s’était donné rendez-vous dans l’antre des Oiseaux-Tempête à Paris. Stéphane Pigneul et Frédéric D. Oberland étaient entourés du facétieux Gareth Davis, à la clarinette basse, de G.W. Sok au chant, et de Sylvain Joasson aux percussions. Gareth peut jouer très fort avec Masami (Merzbow), très rythmique avec Eliott Sharp. Il est d’une délicatesse et d’une amplitude incroyable avec la violoncelliste Frances-Marie Uitti ou Machinefabriek. Frédéric et Stéphane  étaient peu sûrs d’eux. Le morceau était né d’une improvisation enregistrée en studio. C’est  l’improvisation qui figurait sur le disque. Ils étaient en train d’apprendre à le jouer pour la tournée qui commençait. Ils ne pouvaient ni jouer l’explosion ni la puissance avec nous. Il fallait biaiser.

C’est un cadeau de dix minutes qu’ils allaient nous offrir, une version à la mélancolie fragile et douce, comme le soleil, les soirs d’été sait vous en offrir, comme une caresse qui se prolonge. Avant un orage. Ou après. On trinquerait avec ferveur à l’amitié, aux histoires qui se croisent et se mêlent au lait des lions.

 

Concerts : le 30 janvier à Mulhouse (Noumatrouff), le 13 février à Paris (Pan Piper) et le 8 avril à Delermont, Suisse (Impétus Festival).

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