La Blogothèque http://www.blogotheque.net Fri, 19 Dec 2014 14:42:29 +0000 fr-FR hourly 1 http://wordpress.org/?v=3.8.1-alpha Iceage laboure les champs de l’émotion http://blogotheque.net/2014/12/19/iceage-laboure-les-champs-de-lemotion/ http://blogotheque.net/2014/12/19/iceage-laboure-les-champs-de-lemotion/#comments Fri, 19 Dec 2014 13:57:23 +0000 http://blogotheque.net/?p=23252 Au contraire de You’re Nothing, qui apparaît comme moins introspectif, Plowing Into The Field of Love semble déployer une variété de sentiments personnels, portés par des paroles plus recherchées. Quelle a été ta démarche pour l’écriture des chansons ?

Elias : Musicalement, le processus employé était le même que d’habitude. You’re Nothing était un album plus phonétique, avec une rythmique plus marquée. On avait besoin d’essayer d’élargir le champ de l’écriture pour créer des espaces à l’intérieur des morceaux où l’émotion puisse vivre davantage, et où tout serait plus théâtral. Comme dans une pièce où l’on pousserait les murs et le plafond. J’ai toujours pensé que l’on faisait de la musique d’église émotionnelle, mais cette fois l’écriture des morceaux a vraiment permis une sorte de résonance, qui n’était pas présente dans l’avant-dernier album à cause de sa structure dense et compacte. Il était donc nécessaire pour nous de libérer notre écriture pour permettre à l’aspect émotionnel de passer à un niveau supérieur.

Vous avez l’air satisfaits du résultat…

Au niveau des paroles, oui, c’est la première fois que l’on s’est vraiment concentrés sur notre travail et qu’on en est sortis satisfaits. Les paroles du dernier album étaient ok, mais cette fois je voulais créer une œuvre dont je sois vraiment fier, quelque chose qui se rejoigne par tous les aspects pour former un tout, pas une histoire comme dans un concept-album, mais une sorte d’histoire émotionnelle. On a enregistré l’album au mois de mars 2013. Auparavant, j’ai toujours écrit mes paroles sur une longue période, mais cette fois, une amie à moi m’a dit qu’elle avait un appartement vide à Berlin, et que je pouvais squatter là-bas. C’était la situation parfaite pour s’évader de ma vie quotidienne, pour aller dans un endroit où je pourrais juste m’isoler pour écrire. Les paroles ont été écrites en deux semaines, et pour moi elles sont devenues une sorte de journal de mon état mental et émotionnel, à ce moment précis de ma vie.

Dans « The Lord’s Favorite », tu semble critiquer un état d’esprit mégalo. Était-ce un moyen pour toi d’exorciser toute la hype qui t’entoure, de dépasser une certaine vision que tu avais de toi-même à ce moment-là ?

« The Lord’s Favorite » est un morceau très sincère selon moi. C’est presque une parodie de chanson. Même si la partie instrumentale est clairement country, je n’avais pas en tête d’écrire une chanson country, c’est en écrivant la chanson que j’ai réalisé sa vraie nature. Au départ, je voulais écrire une chanson d’amour, mais ça me semblait beaucoup trop banal. J’ai pensé qu’une structure country pourrait jouer dessus, la rendre disproportionnée, en faire quelque chose too-much. Tout cela a induit un morceau lumineux musicalement, mais qui à souligner l’ironie du portrait de quelqu’un qui se prend pour Dieu, qui délire complètement. Je suis ce personnage, mais tu as aussi des tas de façons de trahir tes émotions en écrivant un morceau, et j’en ai choisi une qui a automatiquement créé ce personnage ambivalent, qui pense que le monde ne tourne rond que parce qu’il chante, mais qui a aussi un sentiment d’inefficacité. C’est quelqu’un qui se ment à lui-même.

Vous avez beaucoup progressé sur scène depuis You’re Nothing. Ça vient de cette nouvelle manière d’écrire ?

Même si on a perdu certains fans avec la direction qu’on a pris avec Iceage, je pense que les nouveaux morceaux sont plus intéressants à jouer live. Ça fait un moment qu’on a fini l’album, les mois passent et je commence à m’en rendre compte maintenant. Je pense qu’on crée plus de tension qu’avant, plus d’urgence. Avant c’était juste compter les mesures et hurler dans le micro (rires). Je sais qu’on a encore des progrès à faire pour arriver au maximum de notre potentiel, mais on n’y est pas encore.

T’as déjà commencé à écrire de nouveaux morceaux ?

Non, je sais pas encore. Faire cet album a été épuisant sur le plan émotionnel et pour la première fois de ma vie, je me suis senti complètement vide. D’habitude j’ai des idées qui m’arrivent continuellement, mais après l’enregistrement mon flux de pensée est devenu silencieux. Ça a été très effrayant pour moi. Je ne savais pas trop vers quoi me tourner, alors j’ai beaucoup voyagé, j’ai commencé à prendre de mauvaises habitudes de vie, etc. Ce n’est qu’il y a quelques mois que de nouvelles idées ont commencé à apparaître, mais c’est aussi à ce moment qu’on a recommencé à tourner. C’est vraiment chiant parce que tu peux pas vraiment développer tes idées, parce que t’es tout le temps avec plein de gens, t’es jamais seul et t’as pas le temps d’avoir enfin ce petit espace pour pouvoir recommencer à penser à la musique.

Est-ce que tu penses que la musique d’Iceage reflète notre époque ? Si oui, dans quel sens ?

Ma musique est très introspective, et on ne cherche pas à faire un commentaire sur la société, ou l’était général des choses. Je pense que c’est de la musique moderne parce qu’elle est jouée par des jeunes de notre époque, et qui cherchent à dépeindre leurs émotions et des évènements, mais je ne pense pas que ça s’applique à la société ou quoi que ce soit.

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Vous êtes issus de la scène de Copenhague, comme Lower et pas mal de groupes de l’écurie Posh Isolation. Comment tu perçois l’évolution de cette scène ? Ça a beaucoup changé depuis le début ?

Sous certains aspects c’est à peu près pareil. On est toujours une bande de potes, et personne n’a trop pensé à créer une scène ou quoi. C’est juste une communauté de rêveurs. Notre groupe a bien changé depuis le début. Quand on a commencé à jouer, il n’y avait aucun groupe qu’on aimait à Copenhague, alors on a monté le groupe mais on n’arrivait pas à jouer ensemble. Le concept c’était quatre mecs jouant quatre morceaux différents avec quatre tempos différents et c’était pas intéressant musicalement. Peut-être dans un sens, mais l’écriture c’était n’importe quoi. On avait plein de potes autour de nous qui ne se sentaient à l’aise nulle part. Alors on a monté nos propres shows, pour voir si on pouvait nous faire jouer quelque part. On y allait, on jouait là-bas, nos potes se ramenaient et on se frappait et on cassait tout le matos, les miroirs de la salle et on finissait par se faire interdire d’entrée. Après certains de nos potes ont commencé à monter leurs propres groupes, et à faire des trucs intéressants. Au début c’était juste un délire entre potes, être cons, anti-social et violent. L’eau a coulé sous les ponts et certains ont commencé à faire de la musique intéressante, et le centre d’intérêt a changé. Aujourd’hui la violence n’est plus nécessaire, parce que les gens font des choses que tu peux vraiment écouter. C’est cool de voir des gens avec qui tu as fait tellement de conneries devenir de vrais musiciens.

Il y a quelque temps une certaine agitation s’est créée autour du groupe, vous avez accusé de faire l’apologie de l’extrême-droite, d’être un groupe nazi… Ça s’est calmé depuis ?

 Ouais, on en entend moins parler qu’avant, c’est sûr. Il y a tellement peu à nous reprocher, et ça a été écrit par des journalistes sensationnalistes débiles, blogueurs amateurs qui voulaient absolument créer un scandale. On a vite compris qu’ils n’étaient rien, et on a décidé de les ignorer, parce que les faits montraient le contraire de leurs accusations. Ces gens sont des putains d’attardés, parce qu’ils vont sauter sur la première occasion venue pour créer un scandale, quel qu’il soit, et complètement ignorer les faits. On n’a jamais fait d’annonce officielle pour leur répondre, parce que leurs interventions étaient si basses, qu’on voulait pas s’abaisser à leur niveau de connerie. C’était pathétique. Sinon il y a peu on était en Allemagne et des associations envoyaient des emails genre « annulez ces concerts, ne faites pas venir ces gens, blablabla »… Mais honnêtement je m’en fous, parce que tout ça est trop stupide.

Ouais, c’est pas comme si vous étiez Death in June non plus…

Elias : Ouais, Death in June veut vraiment créer ce genre de polémique, mais ça n’a jamais été notre cas. Personnellement, j’ai pas de problème avec Death in June, je pense que c’est plus comme une sorte de private joke. Mais le truc c’est qu’il refuse de s’excuser, et je trouve ça trop marrant d’une certaine façon. Il veut générer de l’incompréhension, tu vois ? Il a dit ça, mais il ne le pense pas du tout, mais en même temps il dit « qui sait ? ». Mais ce n’est vraiment pas ce qu’on essaye de faire.

T’avais mentionné quelque part que t’aimais Absurd (un groupe allemand de black metal néo-nazi, ndlr), j’imagine que ça n’a pas vraiment aidé…?

Ouais, c’était l’une des raisons de cette “agitation” en effet. On peut argumenter en disant que je ne devrais pas recommander de la musique faite par des gens comme ça, ce que je comprends tout à fait. Mais pour être honnête, j’en ai plus rien à faire d’Absurd. J’étais simplement ce petit con qui écoute de la musique stupide, juste pour énerver les gens. Mais d’un autre côté, même si j’écoutais leur album à l’époque, je ne le recommanderais pas aujourd’hui. Et je pense que tu peux lire du Céline, qui était pourtant sympathisant de l’extrême-droite. Bien sûr, je ne veux en aucun cas  comparer Absurd à Céline, mais les gens devraient être assez intelligents pour s’approprier une certaine forme de culture, sans sympathiser avec les idées qu’elle véhicule.  Ceci dit, Absurd n’a aucun intérêt, c’est un groupe un peu pourri.

Quoi de prévu pour Iceage ?

Elias : On a encore des tours à faire. On va aller en Chine et en Thaïlande, et à Taiwan en janvier, ça va être intéressant. Et j’espère qu’on trouvera l’inspiration pour écrire de nouvelles chansons, et qu’on aura le temps pour ça.

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Elysian Fields – “Channeling” http://blogotheque.net/2014/12/16/elysian-fields-channeling/ http://blogotheque.net/2014/12/16/elysian-fields-channeling/#comments Tue, 16 Dec 2014 13:48:19 +0000 http://blogotheque.net/?p=23247 La fin de l’année approche. La fatigue se fait sentir dans ta tête et tes muscles. Tu aimerais que la tante qui t’offre systématiquement une salière à Noël te gratifie pour une fois d’un coupon d’une heure de massage dans un quelconque institut de beauté de filles en blouse blanche bien manucurées. Tu sais qu’il n’en sera rien, alors tu t’accroches à “Channeling” d’Elysian Fields, la voix non-chalante de Jennifer Charles, cette ligne de basse si tranquille, son nouveau clip animé crée par Steven Mertens, ses chats chelous, ses champignons qui parlent, ses yeux psychédéliques et son adorable dédicace finale à la Blogo.

For House Cats And Sea Fans, le dernier album d’Elysian Fields sorti en début d’année, est toujours disponible chez tous les bons disquaires et sur le site de leur label, Vicious Circle.

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Asaf Avidan – Over my head http://blogotheque.net/2014/12/15/asaf-avidan-head/ http://blogotheque.net/2014/12/15/asaf-avidan-head/#comments Mon, 15 Dec 2014 10:36:54 +0000 http://blogotheque.net/?p=23240 On a beau avoir entendu Asaf Avidan, on a beau en avoir parlé avec ceux qu’il fascine, avec ceux qu’il hérisse, ça fait toujours un peu quelque chose de l’entendre pour la première fois en vrai. Surtout quand cette première fois est dans une pièce close, juste avant le tournage et que sans prévenir, le monsieur vocalise. C’est une puissance, avant tout une puissance, qui laisse juste coi.

Nous sommes dans les couloirs vides du Musée Picasso à Paris. Chacun de nos pas résonne dans l’espace vide. Il n’y a pas un bruit, il n’y a que le marbre de cet escalier massif, et quelques lumières pour l’éclairer, comme si nous n’avions pas le droit d’être là.

Asaf s’assoit, nous éteignons tout, et éclairons juste son visage. Et là, c’est une magie née de disproportions entre cette proximité à l’image, la force de cette voix, et l’ampleur de l’espace dans lequel elle rebondit.

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La chasse au trésor du Nouvel An Blogo http://blogotheque.net/2014/12/15/la-chasse-au-tresor-du-nouvel-blogo/ http://blogotheque.net/2014/12/15/la-chasse-au-tresor-du-nouvel-blogo/#comments Mon, 15 Dec 2014 09:35:11 +0000 http://blogotheque.net/?p=23242 Vous le savez, nous organisons de nouveau cette année un Nouvel An Blogothèque à Petit Bain. Il y aura Papier Tigre, Samba de la Muerte et un DJ set de John Stanier de Battles (et énormément de licornes et de confettis).

Vous avez très envie de venir n’est-ce pas ? Pour vous satisfaire et rendre l’avant-Réveillon un peu plus rigolo, nous avons décidé de lancer une chasse au trésor chez nos disquaires préférés. Le principe est simple : tous les jours cette semaine, rendez-vous chez nos disquaires partenaires (voir liste ci-dessous), soyez le premier à débusquer la licorne qui se cache dans la boutique et remportez deux places pour faire la fête avec nous !

La licorne se cachera aux heures d’ouverture :
Mardi 16 décembre chez Pop Culture Shop
Mercredi 17 décembre chez Walrus
Jeudi 18 décembre à l’International Records
Vendredi 19 décembre chez Ground Zero
Samedi 20 décembre chez Fargo
Et dimanche 21 décembre aux Balades Sonores

(Le responsable de la boutique notera vos nom, prénom et mail pour réception du lot)

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Le Réveillon de la Blogothèque, event & infos, c’est par ici. La billetterie, c’est par là.

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Soirée de Poche #45 – Run The Jewels http://blogotheque.net/2014/12/12/soiree-de-poche-44-run-jewels/ http://blogotheque.net/2014/12/12/soiree-de-poche-44-run-jewels/#comments Fri, 12 Dec 2014 14:56:23 +0000 http://blogotheque.net/?p=23234 Une fois n’est pas coutume : notre 45e et dernière Soirée de Poche de l’année accueillera du hip-hop !

C’est une grande première et nous sommes très fiers de vous annoncer que l’on a confié les clés de cette soirée au rappeur et producteur new-yorkais El-P et son acolyte d’Atlanta Killer Mike : Run The Jewels.

La Soirée de Poche aura lieu le mercredi 17 décembre, à 20h, dans un lieu secret que l’on dévoilera aux heureux gagnants au dernier moment – une chouette séance de rattrapage pour ceux qui n’ont pas eu de places pour le concert complet du duo samedi chez nos amis de La Bellevilloise.

Pour avoir une chance d’y assister, vous connaissez les règles : envoyer un mail à blogotheque@gmail.com, en précisant si vous voulez une ou deux places. Nous ferons le tirage au sort ce soir, vendredi 12 décembre, à minuit.

Bonne chance !

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Arlt & Thomas Bonvalet http://blogotheque.net/2014/12/10/arlt-thomas-bonvalet/ http://blogotheque.net/2014/12/10/arlt-thomas-bonvalet/#comments Wed, 10 Dec 2014 14:21:45 +0000 http://blogotheque.net/?p=23208 Quand soudain, dans les rayons délimités par la lumière des phares, une « bête » [Jean-Christophe Bailly, "Le versant animal", Fayard, 2008.] – comme le dit Bailly – surgit du bas-côté, arrache sa forme à une obscurité qui était encore néant, un court instant auparavant, pour la faire entrer dans l’espace du visible et de la  présence. Là où il n’y a avait rien, le chevreuil impose maintenant son mouvement, ses danses caracolantes, le temps de quelques foulées joyeuses, à moins qu’elles ne soient affolées. Les yeux du conducteur, arrachés à leur somnambulisme, croisent les siens, mais on ne sait jamais précisément ce qui se joue dans ce regard-là. Puis la bête, disparait, s’évanouit, retourne à ce nulle part insondable et ouvert. L’auteur reste là, saisi et étonné, d’un spectacle qui a toutes les caractéristiques d’une apparition, mais qui est aussi et avant tout une rencontre, la rencontre peut-être. Il est permis, je crois, de voir dans ce récit comme la matrice de tous les récits de rencontres possibles, qu’il s’agisse de la rencontre amoureuse, ou d’une révélation spirituelle. La rencontre est la manifestation d’une altérité irréductible qui s’impose à vous comme telle, mais qui vous offre dans le même temps son frôlement, une forme de contact – qu’il s’agisse d’un simple regard qui glisse sur la forme de l’autre – qui révèle un partage, une même scène appelée à n’être vécue que dans le transitoire, et à n’exister dans le long terme que dans une temporalité du discontinu. Toute apparition a pour corollaire, on le sait, une disparition.

La disparition fonctionne comme un appel d’air qui rend l’autre à son devenir énigmatique et pare aussi son existence purement phénoménologique des prestiges de la transcendance, du rêve, de la beauté, ou du fantasme. Elle a son importance mais elle n’est pas nécessaire. Les courtes proses qui composent le recueil Les Bêtes [Federigo Tozzi, Les Bêtes, coll. "Biophilia", José Corti, 2012.], de l’écrivain siennois Federigo Tozzi,  montrent assez bien combien des animaux que nous aurions tendance à associer à la platitude absolue du réel – il ne s’agit pas de cerfs, d’ours blanc ou de grands prédateurs, mais d’escargots, de pigeons, de papillons gris ou de sauterelle – n’en demeurent pas moins énigmatiques dans leur être-là, dans cette position de témoin silencieux auquel il ne sera pas possible d’arracher un mot, quelques soient les circonstances dans lesquelles on peut tomber sur eux. A priori, nul lien, symbolique, thématique ne vient les justifier dans la narration ou dans le fil de nos vies. Chacun d’entre eux est ce contre quoi le sens bute. Le langage aussi. Il semble comme ne pas avoir de prise. On comprend mieux combien chercher à appréhender les bêtes revient toujours plus ou moins à dessiner des formes qui désignent, décrivent, mais n’épuisent rien. Il s’agit au fond de circonscrire, de tourner en rond. Cela commence à ressembler à une danse toute cette affaire ou à une ronde.

Une danse qui a commencé à l’aube des temps. On y réfléchit à deux fois avant de vous faire le coup des fresques du paléolithique, mais Chauvet[Grotte qui se trouve en Ardèche à Pont d'Arc, plus précisément, dans laquelle on trouve à peu près 420 représentations d'animaux datant de plus de 30 000 ans avant notre ère.], ce n’est tout de même pas rien quand on pense que le bestiaire qui compose cette grotte n’a probablement pas été créé pour avoir un jour des spectateurs. On se demande du coup, ce qui se joue dans ce geste qui consiste à fixer dans une quasi obscurité ces formes de félins, d’auroch, de hiboux ou de bisons. Qu’est ce que figurer cela ? Garder quelque chose de ces pactes secrets avant les disparitions, ces échanges vécus sur le mode de l’évitement, du jeu, de l’affrontement ou encore de la prédation ? Du mystère de ce qui nous apparait là, dans notre monde, avec cet air d’appartenir à un autre ? Être là et ailleurs en même temps. Les bêtes sont des créatures de la duplicité.

Le Musée de la Chasse et de la Nature de Paris est peut-être l’un des lieux où l’on sent le mieux combien figurer, nommer l’animal, c’est entrer dans une danse permanente et interminable avec les territoires de l’imaginaire, du mythe, du surnaturel, de l’art, de la littérature et de la science. Je pense par exemple à ce Salon des oiseaux où les plumes et les ramages conservés par les soins de taxidermistes dévoués font face à cette impressionnante collection de tableaux et d’études de François Desportes : volatiles saisis en mouvement, sur un fond uni qui les extrait de leur milieu naturel et de la chaîne des causes et des fins qui sont aux deux extrémités de l’action qu’ils accomplissent, becs acérés, ailes tendues. Ils vous confrontent ainsi à la richesse quasi miraculeuse des lignes, des courbes, des couleurs et des attitudes tandis que des petites étiquettes vous font éprouver quelque chose de ce vertige devant l’inflation des noms, des inventaires et des nomenclatures qui semblent comme devoir être sans fins et dont les contours évasifs garantissent la poéticité des noms qui portent l’empreinte du temps, des milieux et des usages : perdrix grise, gélinotte des bois, engoulevent, foulque macroule, pluvier doré, aigle, martinet noir, bergeronnette grise, faisan de colchide, poule d’eau, tétras lyre, fauvette à tête noire… Cette salle vous montre tout à la fois le déploiement des formes du vivant et ce geste toujours recommencé du peintre qui, toute sa vie, n’a cessé de représenter des scènes de chasse, ainsi que la longue histoire des naturalistes qui, inlassablement, complexifient classements, distinctions, branches pour rendre compte de ce que serait une logique du vivant : Pline, Belen, Willughby ou Buffon. Bref. Vous vous impatientez, je le sens. Quel rapport avec Arlt et Thomas Bonvalet ? J’y viens, j’y viens.

Ce que disent aussi très bien les textes de Jean-Christophe Bailly ou d’Elisabeth de Fontenay [Dans l’imposante somme qu’elle a consacrée à la manière dont le langage philosophique, d’Aristote à Deleuze, a tenté de cerner, de désigner les bêtes : "Le Silence des bêtes", Fayard, 1998.] , c’est que l’animal n’a jamais su tenir sa place et que les frontières que nous nous efforçons de poser entre eux et nous, durant nos danses, pour autant qu’elles puissent être opérationnelles, sont pour le moins vacillantes, et que la pensée ne cesse de se confronter à ce vacillement.

L’animal ne sait pas tenir sa place. C’est aussi la conclusion d’une anecdote comique que Sing Sing, le chanteur de Arlt, m’avait racontée, il y a quelques années, alors qu’on picolait sérieusement. Celui qui définit l’art de la chanson comme une activité de « chasseur-cueilleur » est un conteur admirable. Il y a tout chez lui : art de la scène, formule qui fait mouche, sens de l’excès, tendresse et auto-dérision. Il ne s’agit surtout pas de reproduire quelque chose de cette superbe volubilité orale. D’ailleurs au fond, je ne suis pas bien sûr de ce que je vais rapporter maintenant. On offrira un droit de réponse si besoin. Il me semble toutefois que Sing Sing et Eloïse Decazes déambulaient dans les rues de Palerme, un jour d’été, et qu’ils se rendirent compte au bout d’un moment qu’un chien croisé par hasard s’était mis dans l’idée de les suivre, et de les accompagner. Bien-sûr, il ne s’agissait pas d’un bel animal de race, au poil brillant, majestueux et élancé comme le chevreuil de Jean-Christophe Bailly ou comme le cerf du Saint Hubert des boiseries du 14ème siècle.  L’animal, amical et avenant, était un bâtard patibulaire, qui avait le pelage troué par des plaques d’eczéma. Autre détail, il puait. L’insistance avec lequel ce chien sans maître, allait manifester une fidélité aussi étonnante qu’incongrue allait finir par teinter l’amusement d’une sensation de malaise née de l’intimité rompue (dégage le clebs, tu ne vois pas que tu es de trop ?), de la laideur et de la puanteur, de la légère paranoïa que génère ce types d’élection (pourquoi nous ?), et enfin du regard des gens qu’on croise (mais non, il n’est pas à nous !). Il suffisait de cette présence pour faire vaciller ce moment de promenade badine du côté de la fable burlesque, du conte grotesque ou de l’angoisse psychanalytique ou kafkaienne. Les animaux ne savent pas tenir leur place. C’est lui, d’ailleurs qui, après différentes opérations de déplacement, d’identification-distanciation métaphorique et de retournement, allait finir par figurer en bonne place dans ce titre « Chien mort mi amor », entre deux halètements.

Les chansons de Arlt sont pleines de ces animaux qui ne savent pas tenir leur place. On en avait parlé avec Sing Sing et Eloïse à l’époque de la sortie de Feu la figure. Les oiseaux tombent (« Après quoi nous avons ri ») quand ils devraient voler, leurs amours sont démonstratifs et un peu violents (« Une sauterelle »), ils s’invitent dans le langage et en bouleversent l’ordre référentiel (« Un rhinocéros »), et cette bestialité toujours un peu monstrueuse – qui étymologiquement devrait leur être propre – est avant tout une qualité humaine ; que l’on tue des chevaux en série avant peut-être de passer la femme à la casserole, ou que les filles-loup ou des filles-ogres bouffent des mômes dans leur chambre. Les bêtes c’est indéniable, circulent, et ne sont jamais où on les attend. Les Arlt n’ont pas leur pareil dans l’art du vacillement, ou du tremblement – mot qu’ils semblent chérir par dessus tout -, avec leur air de ne pas y toucher quand ils délivrent leurs mélodies d’une évidence limpide en posant dessus leurs gestes convexes de musiciens et leurs pas de danse erratiques. Ils n’ont pas leur pareil pour vous regarder droit dans les yeux, ou pour se regarder dans les yeux, ce qui est un peu la même chose. Dans les deux cas, ils vous introduisent, sourire en coin, dans cette zone trouble de l’intimité – dont au fond vous ne saurez rien car il n’y a pas d’exhibitionnisme chez Arlt-, mais dans laquelle on sent que l’avouable et l’inavouable coexistent à part égale. Le Sing Sing a la prose pour le moins elliptique, mais elle noie moins le poisson qu’elle ne fait exister une beauté toute en tension : tendre, inquiétante et férocement joyeuse. C’est ce regard que j’entends dans le mélange de leurs voix, et c’est cette intensité-là que j’entends dans leur musique. C’est cet appétit, cette art de la manducation que j’entends lorsqu’ils prennent les mots en bouche et les portent haut. Un peu comme le “Grande Fille” de la chanson.

Et ce n’est pas leur dernier disque en date avec l’artificier de l’Ocelle Mare pour compagnon de jeu [Ceux qui attendent d’un disque qu’il explore de nouveaux horizons ou de niveaux territoires pourront écouter avec bonheur « Porte d’Octobre » et « Serpentement » parus sous le nom de L’Ocelle Mare chez Murailles Musiques. Deux albums minéraux et ramassés, dans lesquels on sent que chaque geste compte, concourt à une science de l'équlibre, de la durée et de l'inédit.], Thomas Bonvalet, qui viendra adoucir les mœurs de ces deux-là. Cet apprenti taxidermiste repenti, véritable amoureux des bêtes et des états d’isolement que seules offrent les forêts, est capable de toutes les attaques sonores quand il malmène avec une précision sidérante ces concaténations d’instruments qu’il fabrique, agence, cogne, souffle et étreint, et de toutes les délicatesses, lorsqu’il s’efface et nimbe d’un halo clignotant les voix de Sing Sing et d’Eloïse Decazes ou actionne du pieds quelques petites cloches multicolores que l’on croirait sorties d’un jeu pour enfants. Écoutez-le également jouer sur les deux derniers disques de Powerdove et vous aurez une idée du génie et de l’inventivité de ce type. La rencontre entre les trois coulait de source. C’était cela qu’on avait envie de capter quatre ans après le Concert à Emporter que Vincent Moon avait consacré à Arlt en duo. Un autre état, une autre température.

Vous me direz que tout ceci est bien long. C’est que les histoires derrière un Concert à Emporter possèdent parfois leurs durées. Au moins, vous savez tout des raisons qui nous ont donné envie d’inviter Sing Sing, Eloïse Decazes et Thomas Bonvalet dans ce lieu qu’on aime, et qu’ils aiment. C’était un matin lumineux du mois de juin. On avait pris rendez-vous devant le 62 rue des Archives, et on allait filer dans ce Salon des oiseaux avant de s’enfermer dans la Salle des Trophées avec les bêtes qui ne s’attrapent pas, quand bien même leurs têtes seraient suspendues à un mur. Vanité des vanités. On s’est contenté de danser devant.

 

L’album de Arlt et de Thomas Bonvalet paru chez Almost Musique est toujours disponible ici. L’édition est limitée.

Tous nos remerciements vont aux artistes, à Benoît Hické, notre précieux intermédiaire dans cette affaire, à Raphaël Abrille, qui nous a donné l’autorisation de filmer au Musée de la Chasse et de la Nature et nous a accueilli entre ses murs. Je remercie plus spécialement Ludovic Brumant d’avoir attiré mon attention sur ce Versant animal dont j’ai fait depuis mon miel.

 

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Iceland Airwaves 2014 http://blogotheque.net/2014/12/09/iceland-airwaves-2014/ http://blogotheque.net/2014/12/09/iceland-airwaves-2014/#comments Tue, 09 Dec 2014 14:08:44 +0000 http://blogotheque.net/?p=23209 Quarante-cinq minutes de bus pour commencer, comme une introduction à ces paysages longtemps fantasmés qui défilent à présent sous la nuit, ne laissant que l’imagination pour deviner la lumière. On est au Nord, bien au Nord et en ce moment elle se fait très rare…

_1-REYKJAVIK-VIEW© Aelred Nils

Arriver en Islande, c’est déjà une histoire en soi. On aimerait tout retenir, pouvoir retranscrire chaque détail. On s’imagine déjà perdu dans ses paysages, on ferme les yeux pour en apprécier le silence. On y plaque vite les souvenirs des musiques qui sont nées ici et nous accompagnent depuis longtemps. Les mélodies aériennes de Sigur Rós, les chants cristallins de Björk, la folk organique de Múm.

Nous arrivons au festival Iceland Airwaves, eldorado des musiques nordiques, accueillant aussi bon nombre de groupes de luxe chinés un peu partout dans le monde. Plus de 80 groupes, une page web qui n’en finit pas… Il faut deux heures pour éplucher le catalogue, écouter des extraits, et savoir ce que nous voulons voir. Sachant que la plupart des groupes jouent plusieurs fois, dans cinq ou six lieux du festival, et sans compter les concerts donnés les après-midi dans des magasins, des disquaires, des cafés branchés, des rades à whisky… Bref, il y en a partout.

La première soirée se fera presque par hasard, au 2e étage du KEX hôtel, au nord  de Reykjavik, dans un immeuble typé guerre froide, avec une première claque : Dillalude. Un groupe de Reykjavik qui reprend les classiques du légendaire producteur de hip-hop J Dilla, batterie, platines et chorus de trompette sont au rendez vous pour sublimer ces standards contemporains.

 

MARDI 4 NOVEMBRE

_2-HARPA© Aelred Nils

Nous voici au Harpa, temple du festival. Un bâtiment démesuré, à la façade en mosaïque de vitres hexagonales et lumineuses. C’est le lieu de convergence des têtes d’affiches qui se succèdent dans des salles bien rangées par style musical.

On est comme à l’aéroport. Des écrans plasma annoncent les horaires des groupes. Le festival n’est pas encore commencé mais les gens défilent en nombre, habillés sur leur trente-et-un. Tout le monde attend patiemment pour récupérer son pass et on en profite pour échanger les bons plans.

Dehors, le temps nous rappelle à la réalité. On passe du chaud au froid glacial et on suit notre petit bonhomme de chemin pour aller se réchauffer les oreilles dans un bar tout proche. Nous qui voulions garder de l’énergie pour le lendemain, le DJ nous embarque jusqu’à l’aurore.

 

MERCREDI 5 NOVEMBRE

_3-OYAMA© Aelred Nils

Le KEX Hotel est investit par la KEXP radio de Seattle, célèbre pour ses vidéos et par les nombreux groupes indépendants qui y sont passés. L’ambiance est tamisée, la salle est remplie et la scène sobrement éclairé.

Nous n’avons encore jamais entendu parler de ce groupe : Oyama. Et dés leur entrée de scène on pressent la bonne pioche. Ils arrivent avec le regard concentré. Les amplis sont chauds. Les premiers larsens plantent le décor et pas moyen pour nous de lâcher l’oreille dans ce bain de son qui asperge la salle entière par couches successives. On est immergés tout entier et le reste du groupe finit de nous installer sur un rythme entêtant.

A partir de là, c’est une ligne droite. Il est impossible de savoir combien de temps dure chaque morceau joué, ni combien ils en ont joué tellement la cohérence du concert entier est impressionnante. Les riffs de guitares nous rappelle les Sonic Youth mais l’espace qu’il créent, lui, sonne bien différemment. On est envahit de calme et de beauté lorsque la chanteuse pose sa voix aérienne qui lisse chaque intention, tout en haut, perchée au dessus de la distorsion. Le deuxième chanteur fait le contraste avec des mélodies tout aussi belles et criées à plein poumon.

A l’heure du dernier morceau, ils nous quittent comme ils sont arrivés, sur un brouillard de guitares épaisses où chacun disparaît au fur et à mesure, manière de nous faire revenir à la réalité en douceur et de nous prouver une fois de plus qu’ils peuvent mêler calme et tempête comme peu savent le faire.

 

Un peu innocemment, on se retrouve au Húrra pour voir Ghostigital, le dernier concert de la soirée. Sur le chemin nous avions appris que le leader du groupe, Einar Orn Benediktsson, accompagnait les premiers pas de Björk avec leur fameux projet Sugar Cubes. Forcément, ça attise un peu la curiosité.

_4-GHOSTIGITAL© Aelred Nils

Le pub est bondé et on comprend assez vite pourquoi. Einar est un géant, un gourou schizophrène, un manipulateur de mots, qui accompagne son chant de gestes puissants et tranche nos oreilles au couteau. Et comme si ça ne suffisait pas, ses deux musiciens aiguisent l’impact de sa musique en envoyant sa voix dans des espaces bien acides, sur fond de techno hallucinogène.

La sueur se mélange aux cris et les têtes s’agitent de folie contagieuse. Ils saluent, et on se retrouve tout nus, avec ces scansions qui continuent à nous tourner dans le crâne. On va fumer un cigarette ?

 

JEUDI 6 NOVEMBRE

_5-MEGAS© Aelred Nils

Aviez vous déjà entendu ce nom : Megas ? Nous aurions presque honte d’avouer que nous, non. En tout cas, à Reykjavik, c’était vraiment une tare. Nous sommes au Gamla Bío, notre salle préférée du festival (qui accueillait auparavant des opéras). Le concert de Fufanu vient de se terminer, très jeune et bon groupe de psyché rock, encore des locaux nous dit-on !

Nous descendons griller une clope en sortant par la porte de côté et découvrons une immense foule couvant la rue entière. Ici, les gens sont capables d’attendre coûte que coûte, dans le froid, longuement, même si tout indique que la salle est bondée. Et là, ces mêmes gens n’ont qu’une personne en tête. Ce fameux Megas.

Les musiciens font leur entrée et nous le découvrons enfin. Barbe grise, lunettes rondes vêtu d’une vieille veste de velours. Ceux qui l’accompagnent sur scène, un jeune groupe de rock stars. Les Grísalappalísa enflamment le public avec un son outrancièrement seventies, leur chanteur a le torse nu, des paillettes sur le visage, récite ses textes comme Lou Reed le ferait, solos de guitares, chorus de Sax, tout y est. Le public n’en avait pas besoin pour être à fond : tout le monde hurle les refrains, récite chaque mot. “He’s got the belly power” nous dit le rappeur Zebra Katz assis à nos côtés. Megas survol l’ensemble porté par ses fils, le cocktail est détonnant, la claque est non seulement sonore mais visuelle. Il ne nous manquerait plus que la compréhensions des paroles.

 

VENDREDI 7 NOVEMBRE

_6-BEDROOM-COMUNITY© Aelred Nils

On est au Mengi, un peu plus au sud, rue Óðinsgata. C’est une humble galerie d’art qui fera office d’intime salle de concert pour la durée du festival. Ce soir c’est une grande session organisée par la Bedroom Community, collectif génial de compositeurs novateurs.

L’espace est rempli mais par respect et bienveillance, le public se tient à distance des musiciens. Manière d’admirer la scène en plan large et de se laisser immerger en entier.

Les airs d’un vieil orgue et d’une viole de gambe arpentant les plus grandes œuvres classiques et se confondent avec le timbre épuré du musicien local Valgeir Sigurdsson et son écriture électronique tout aussi immense. Le nouveau fait corps unique avec les traditions ancestrales. Ici avec Valgeir et ses deux acolytes Anglais, James Mc Vinnie & Puzzle Muteson, on ne s’est jamais senti aussi proche de l’âme islandaise, cette facilité déconcertante à toucher les grands espaces, son vent frais, et sa roche.

Après deux heures de voyage, on sort en rêvant tout haut. Le froid nous chauffe les joues par claque successive pour nous réveiller, direction le concert de Pink Street Boys, jeune groupe de garage bien gras et bien fou rencontré dans un squat de graffeurs la nuit dernière. La soirée est lancée.

 

SAMEDI 8 NOVEMBRE

_-SON-LUX© Aelred Nils

Aujourd’hui c’est notre journée poids lourds. Et heureusement que notre bracelet bleu nous permet de passer les queues, autrement on aurait probablement tout loupé.

Il est vrai que The Knife nous avait déjà séduit avec leur goût du risque, et une facilité déconcertante à brouiller les pistes. Un parcours multicolore et long en bouche avec quatorze années d’activité jusqu’à leur nouvel album Shaking the Habitual sorti il y a un an. Encore une fois, le nom laisse présager une nouvelle révolution interne. Et la rumeur annonce même ce concert comme étant le dernier.

Conséquence : la queue remplit les couloirs du Harpa, et la salle est bondée. Sur scène, 12 personnes sont habillées en robes scintillantes, le show lumière envoie à 360 degrés et la température nous fait frôler le K.O. physique. Le plateau est découpé en trois étage, les mouvements sont chorégraphiés à la pointe d’orteil près, et malgré un son bien trop généreux en boum boum, il est presque impossible de rester impassible. Les jambes bougent d’elles même et et on en prend clairement pour notre grade.

 

DIMANCHE 9 NOVEMBRE

_7-REYKJAVIKADAETUR© Aelred Nils

Si on fait le calcul : on aura entouré trente-six groupes sur le programme, souligné huit, en pointillé onze, pour finalement voir quarante-et-un concerts, et pris un bon nombre de déculottées musicales.

Le dimanche, heureusement, le tri est fait à notre place. Les gros lieux ont fermé et toutes nos rencontres et coups de coeurs nous amènent naturellement à finir ce festival au Húrra.

On est tombé amoureux douze fois en regardant une vidéo sur YouTube. Un groupe de rap, avec des blondes, des brunes, des yeux de toutes les couleurs et un flow islandais renversant : Reykjavikurdaetur.

On est retombé amoureux pendant une heure, tout du long, et on se demande même pourquoi on commencerait pas à prendre des leçons d’Islandais. Ben oui, il faut avouer que le rap est avant tout basé sur les mots, mais en même temps, on s’est laissé bercé sans se poser de question par cette langue si particulière et tous ces personnages qui défilent sous nos yeux en racontant des histoires auxquelles seule notre imagination peut se frotter.

A minuit, le soleil est déjà couché depuis plus de 8 heures. On a passé notre semaine à courir après les rayons de soleil qui nous fuyaient comme la peste. Pas toujours évident de profiter du court matin quand la soirée appelle au crime.

Zebra Katz, on l’avait croisé plus tôt dans la semaine, et c’était déjà un plaisir d’être à ses côtés. Mais là, on ne voudrait surtout pas l’interrompre. Les lumières s’éteignent, et une grande silhouette apparaît avec un masque de catcheur sur la tête, grand blouson et chaînes en or. Le son est tellement lourd qu’on en transpire à grosses gouttes, étouffés dans la foule.

On se dit qu’on a raison d’être là. Ce mec est un furieux et il est capable de tout. Même pas peur de se pendre les jambes en l’air quitte à faire tomber la rampe de lumières. Pas non plus peur de faire crier “bitch” à la foule entière en faisant monter les plus belles nanas sur la scène. On ne sait plus trop qui est qui et on ne sait plus trop où on est. D’ailleurs, on ne le voit même pas sortir de scène. Pris dans les derniers beats infatigables de son partenaire aux machines, on relève la tête, il n’y a plus personne.

Les gens sortent en hurlant, l’alcoolémie est douce et on se fait des sourires. A bientôt dirons nous.

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Of Montreal revient http://blogotheque.net/2014/12/09/montreal-revient/ http://blogotheque.net/2014/12/09/montreal-revient/#comments Tue, 09 Dec 2014 12:38:25 +0000 http://blogotheque.net/?p=23227 J’ai toujours été obsédée par Of Montreal. Je reste persuadée que Kevin Barnes est un génie de la trempe d’un Prince moderne, qu’il m’a sauvé la vie trente fois avec “The Past Is A Grotesque Animal” et j’ai même des paroles de cette chanson tatouées sur le bras, c’est dire.

Depuis quelques temps pourtant, j’avais du me résoudre au pire : abandonner Of Montreal qui se perdait, d’album en album, dans une tentative foireuse d’expérimentation rock que mêmes les fans les plus hardcore (moi) ne pouvaient comprendre.

L’explication était peut-être toute simple : Kevin Barnes allait mieux, bien même – trop bien pour faire de bons disques ?

Bonne nouvelle : Kevinou est de retour au top de sa dépression avec le très funk “Bassem Sabry” qui n’est pas sans rappeler les titres parfaits de Hissing Fauna, Are You The Destroyer?.

Le morceau sera bien sûr suivi d’un album, Aureate Gloom, le treizième du groupe déjà, dont Barnes vient d’annoncer la sortie l’année prochaine par ces mots, ma foi, bien choisis :

I was going through a very stormy period in my life and felt like I was just completely trashed. I might be guilty of sharing or exposing too much of my private life, but to me the best albums are those that help people connect with an artist on a deep, human level and that do so without too much artifice or evasiveness.

Merci Kevin, je n’y croyais plus.

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Alb – She Said http://blogotheque.net/2014/12/08/alb-said/ http://blogotheque.net/2014/12/08/alb-said/#comments Mon, 08 Dec 2014 09:27:09 +0000 http://blogotheque.net/?p=23203 Si on l’avait écouté, il nous aurait emmené au bout du monde, Clément. Il avait bien eu accès à un stade, il avait envahi un marché, une église (vous verrez)… alors quoi, pour finir ? Un aéroport ? Un avion ? La lune ?

Non, bien mieux que tout ça. Clément nous a emmené au Curt’, une discothèque / Karaoké, qui accueillait ce soir là, comme de nombreux soirs, un enterrement de vie de jeune fille. Elles étaient nombreuses, les filles, en perruque, en ivresse, et pour elles Clément a chanté sa chanson “She Said”. En version Karaoké. Et vraiment, on devrait faire ça plus souvent.

(Et en bonus, la vidéo du Karaoke en intégrale)

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M pour Montréal 2014 http://blogotheque.net/2014/12/03/m-pour-montreal/ http://blogotheque.net/2014/12/03/m-pour-montreal/#comments Wed, 03 Dec 2014 14:48:25 +0000 http://blogotheque.net/?p=23182 Ici, on vous dit bonjour. On vous dit pardon quand on vous bouscule dans un squat à 4h du matin, on vous accueille partout avec un grand sourire, on tape la discute à n’importe quelle occasion, on est jamais avare de conseils et de bons plans, de ceux qui n’impliquent pas de perdre l’usage de ses doigts en moins d’un quart d’heure – nous sommes le 19 novembre, il fait déjà -12°C, l’hiver est en avance. Bienvenue à Montréal, la ville des Bisounours, heu, des “Calinours”, me corrige-t-on immédiatement.

Calinours, le festival M pour Montréal, l’est assurément. C’est l’équivalent amical, joyeux, facile du Great Escape anglais. Son jeune programmateur, Mikey Rishwain Bernard (une sorte de Mac DeMarco californien à moustache), est probablement l’une des personnes les plus drôles qu’il nous ait été donné de rencontrer, mais il est surtout un grand défricheur. Chaque année, il réquisitionne toutes les salles de la ville, pour y programmer des dizaines de découvertes – on lui doit notamment la découverte de Mac DeMarco, Majical Cloud et Half Moon Run qu’il a programmé au festival bien avant que quiconque ne s’intéresse à eux.

C’est donc avec une liste bien trop longue de groupes à voir qu’on s’attaque à notre premier M pour Montréal, sans savoir encore qu’on manquera un live sur deux et qu’on y découvrira tout de même une poignée de groupes qui nous laisseront sans voix.

 

MERCREDI 19 NOVEMBRE

© Bruno Destombes© Bruno Destombes

Ce n’est pas encore la course contre la montre de vendredi et samedi (où les concerts se tiendront dans une vingtaine de salles et de clubs éparpillées autour du long boulevard Saint-Laurent de Montréal). On débute donc le festival plus tranquillement en enchaînant les showcases entre la Casa Del Popolo et la Salla Rossa, deux des salles appartenant aux membres de Godspeed You! Black Emperor.

C’est à la Canadienne A L L I E et de son homme orchestre que reviennent la charge d’ouvrir le bal à la Casa. On avait juré d’arrêter le r’n’b-chanté-par-une-fille-avec-une-voix-un-peu-soul, mais on se laisse prendre au jeu : la demoiselle sait ne pas trop en faire, laisse sa voix et son élocution particulière, entre le chant et le rap, se faire porter par une poignées de beats minimaux.

C’est en face, à la Salla Rossa, que l’on a notre premier coup de foudre, pour Tei Shi. Certes, son guitariste a l’air de s’ennuyer ferme, mais on succombe assez vite à la voix de fantôme de Valerie Teicher, blonde platine d’origines canadienne, américaine et colombienne. Le trio a un sens du décharnement pop assez remarquable qui fait penser à NO CEREMONY/// Ils savent racler leurs arrangements electro jusqu’à l’os pour qu’il n’en reste qu’une rythmique tribale hypnotisante, couchée sous les vocalises plutôt impressionnantes de sa chanteuse – en regardant autour de nous, on s’aperçoit que l’on n’est pas les seuls à ne plus pouvoir détacher notre regard de la jeune femme qui semble flotter au-dessus de la scène.

On repart à la Casa Del Popolo pour Operators. C’est carré, “efficace” et assez dansant pour réveiller un public jetlaggué qui pique déjà du nez à 22 heures, mais on doit avouer que la synth pop des années 80 glisse sur nous comme le fromage sur les frites de la poutine locale. On préfère prendre le temps de découvrir la bière du coin (en s’épargnant du même coup le show de Sean Nicholas Savage, inexplicable mystère musical de ces deux dernières années).

Suit le groupe dont tout le monde parle à Montréal : BadBadNotGood, trio de brillants jazzmen nourris au hip-hop old school. Nous mettrons ça sur le compte de notre manque total de culture jazz : le concert a beau être irréprochable techniquement et ma foi, fort intense, on reste sur le carreau devant ce (trop ?) savant mélange d’arrangements hip-hop et de free jazz, et loin derrière la foule qui semble au contraire avoir trouvé son nouveau groupe culte.

La soirée se termine avec Little Scream. La pauvre collaboratrice de Richard Reed Parry (le rouquin d’Arcade Fire), fait les frais d’un son dans l’ensemble relativement atroce. On attendait beaucoup d’elle, mais sa voix apaisante et son rock atmosphérique se prennent les pieds dans les larsens et une basse insoutenable qui nous obligent à reculer au fond de la salle pour tenter de distinguer des mélodies que l’on avait tant chéries sur disque. Tristesse.

 

JEUDI 20 NOVEMBRE

© Bruno Destombes© Bruno Destombes

Il fait dans les -13 milliards de degrés lorsqu’on se dirige vers le Café Campus qui abrite les showcases de l’après-midi. Et ça commence plutôt fort avec The OBGMS qui nous font perdre le tympan droit pour le reste de la journée avec ce qu’on appellera, faute de mieux, du trash rock. C’est concert-express tant les titres du groupe filent à une vitesse étourdissante. The OBGMS, c’est un batteur qui prend son drumkit pour un punching-ball tout en ayant les mouvements et l’air détaché de quelqu’un qui prépare une béchamel. C’est un bassiste tout droit sorti d’un groupe de black metal et un claviériste qui revient d’un long séjour dans les années 80. C’est enfin un chanteur-guitariste proche d’un Alex Turner des débuts d’Arctic Monkeys pour la voix de branleur, les mouvements de danse et les poses de hardrocker sous amphét’ en plus. Bien sûr, on pourrait pinailler sur le manque de constance du groupe, sur le fait que parfois, les riffs partent un peu trop dans tous les sens, mais on reste sous le choc des gifles que nous met chaque début de morceau, de cette impression constante de manquer de souffle pendant ce concert intense. Un sentiment suffisant pour ranger The OBGMS dans notre top 5 des meilleur groupes vus à M pour Montreal

On file au Club Soda, et on en repart très rapidement, après avoir héroïquement tenu dix minutes devant les insoutenables Le Trouble. On retourne donc au Café Campus : si l’écoute des disques de Holy Family promettait une pop riche et léchée, leur concert déçoit. Jeune et visiblement stressé, le groupe lutte un peu pour tenir sur la longueur malgré le doux timbre de son meneur et semble mal vivre d’être comme dépouillé de sa coquille d’arrangements qui nous avaient tant plu sur disque.

C’est finalement au Café Cléôpatre, antre du striptease local qui accueille le festival à l’étage pendant que des lapdance ont lieu au rez-de-chaussée, que l’on passera le suite de notre soirée. Heat gagne notre sympathie grâce à son côté “Strokes canadiens qui auraient fumé bien trop de Gitanes avant de monter sur scène”. Mais c’est le rock de Weaves qui gagne nos cœurs, notamment grâce à sa chanteuse théâtrale. On aime les moments où le groupes lâchent le format couplet-refrain-couplet pour déconstruire leurs morceaux, moins ceux où il force sur la guitare et s’énerve trop. Il y a un groove sombre chez Weaves, des riffs là où on ne les attend pas, quelque chose d’un peu schizo chez sa chanteuse à la voix chaude qui monte dans les aigus sans prévenir (et donne de sa personne pour entretenir ce show tout en distorsions et en breaks.)

On passera ensuite volontairement sur The Muscadettes (décrites comme des Dum Dum Girls canadiennes, mais qu’on rangera plutôt du côté des Plasticines françaises). Allons plutôt nous ravir face à Homeshake et leur rock lo-fi qui rappelle celui du petit Only Real pour son groove vintage. Les Montréalais sont pourtant bien plus calmes que leur collègues anglais. Leurs morceaux, lents, arrivent un peu tard dans la soirée et ce sont The Posterz que tout le monde attend pour faire bouger les corps dans ce lieu normalement dédié aux séances de pole dance classe.

Ils sont les nouvelles coqueluches de la scène hip-hop montréalaise. Les beats sont là, le flow rapide aussi, mais tout apprentis A$AP Rocky qu’ils sont, Husser et Kris the $pirit ne parviennent pas toujours à plaquer leur rap de façon aussi percutante que dans leur premier EP Starships & Dark Tints (qui nous avait fait les mettre très haut dans notre liste de groupes à voir à M). On quitte donc les jeunes chiens fous en se disant qu’on y reviendra demain soir. Ils jouent dans une salle plus grande, peut-être y seront-ils meilleurs ?

 

VENDREDI 21 NOVEMBRE

© Bruno Destombes© Bruno Destombes

La neige commence à tomber sur Montréal. Avantage : les températures remontent. Inconvénient : il neige. Cela ne nous empêche pourtant pas de remonter le boulevard Saint-Laurent une énième fois pour voir Adrian Underhill au Café Campus. Adrian, c’est une voix de crooner coincée dans le corps d’un jeune militant UMP, chemise boutonnée jusqu’en haut. C’est Deptford Goth qui aurait enfin pris du Prozac. C’est de la pop au groove seventies très épuré, jouée sur un clavier et une batterie électronique, et faite pour se lover sur une peau de bête au coin du feu. C’est encore fragile, mais le garçon a quelque chose de touchant et une façon de jouer avec sa voix fluide qui nous fait esquisser quelques quelques pas de danse.

On fonce revoir The Posterz à la Satosphère en se disant qu’on aura le temps ensuite d’aller écouter Seoul. Erreur de stratégie malheureuse puisqu’on reste sur le même sentiment que la veille concernant les petits Posterz, tout en ratant Seoul qui joue à l’autre bout de la ville.

C’est donc avec Beat Cops au Quai des Brumes qu’on enchaîne ce marathon – détour dont on aurait pu largement se passer, que ce soit d’un point de vue du son (très dur), que du groupe qu’on rangera dans la catégorie gros rock qui tâche alors qu’on s’attendait à voir de jeunes Black Lips rigolos.

Retour au Café Campus pour The Loodies qui ramène un peu de douceur après le mur du son du groupe précédent. Les visages sont juvéniles, la pop, orchestrale. Les mélodies plutôt joliment construites manquent cependant d’ampleur en live et se font écraser par un son encore une fois difficile. Seule la voix murmurée, presque étranglée du chanteur garde un certain charme.

Beat Market se charge ensuite de transformer le Club Lambi en discothèque. Ce soir, c’est soirée disco et les costumes à paillettes sont de rigueur. Un clavier, un batteur impressionnant de rigueur et l’électro du duo se roule dans la boite à Daft Punk. C’est clairement festif, construit pour les grandes scènes des festivals et plutôt rigolo à regarder. Si seulement il n’y avait pas les dérapages davidguetta-esque, impossibles à pardonner.

Mais la savate, la vraie, arrivera avec le dernier groupe de la soirée. Ils sont trois, ils n’ont pas choisi le nom le plus attractif de l’année, mais ils sont probablement le groupe qu’on aura préféré à M pour Montréal : Technical Kidman. Une sorte de folle messe clanique où chacun fait ce qu’il veut – une cérémonie tribale dingue de précision pour le batteur, du hip-hop pour le jeune homme derrière ses machines et du rock pour le chanteur à la voix aigüe, nasillarde et possédée. Ensemble ça marche. Pour vous dire, on pense très fort à la fois à Constellation Records, à Suuns et à Jagwar Ma. Au premier rang, un couple sous MDMA passe la meilleure soirée de sa vie. Nous aussi. Et sans drogue.

 

SAMEDI 22 NOVEMBRE

nils626

La soirée de la veille nous a été un peu fatale – comment ne pas aimer une ville qui peut organiser une fête à l’étage d’un appartement squaté avec Win Butler,  Pierre Kwenders et la clique du blog hip-hop 10kilos aux platines ? –, et c’est avec difficulté que l’on se dirige au Metropolis pour écouter Dawn Of Midi.

On ne va pas se mentir : on a d’abord eu terriblement peur lorsqu’en pénétrant dans la salle, on s’est rendu compte que le pianiste martelait la même touche de son instrument depuis dix bonnes minutes, tandis que le contrebassiste et le batteur faisaient de même de leur côté. Et puis on a été happé sans bien comprendre ce qu’il nous arrivait : Dawn Of Midi construit de l’électro sur du jazz, à moins que ce ne soit l’inverse. Et si nos connaissances en jazz faisaient défaut pour BadBadNotGood, elles ne sont ici pas nécessaires tant la coordination, la maitrise et l’entente musicale intrinsèque des trois Américains fascinent. On se retrouve hypnotisé par des beats qu’on croirait sortis d’une machine tout en ne décrochant pas des mains qui filent rapidement sur le clavier, des doigts qui pincent les cordes sans même les regarder et des baguettes qui frappent la batterie avec une précision d’orfèvre. On se demande bien comment ces trois là arrivent, en live, à bâtir des pièces électro aussi complexes et à leur faire prendre sans cesse des virages aussi radicaux. Comme pendant un spectacle de magie, on scrute le moindre de leurs mouvements pour trouver le truc, sans succès. Il est 21 heures, les gens dansent comme s’ils étaient en after et les trois musiciens sur scène sont des jazzmen d’une trentaine d’années qu’on ne se résigne pas à quitter.

On se retrouve ensuite devant un choix impossible : Nils Frahm ou Thee Oh Sees. On reste malgré tout fidèle au Berlinois qui, contrairement à la France où il se fait rare, en est à son sixième concert complet à Montréal. On n’avait pas vu Nils depuis la Café de la Danse à Paris il y a deux ans, autant dire que le set du pianiste a bien changé. Puissant, bien plus électro, Frahm souffle le chaud et le froid en permanence en passant des notes de cotons de ses anciennes compositions (de Felt et Screws), aux plus récentes, bruyantes, brutales presque. On est une nouvelle fois bouche bée devant la virtuosité du pianiste, devant sa maîtrise de l’intensité et cette façon de caresser les touches de son piano avant de les marteler. Des couples dans le public s’enlacent comme si c’était la dernière fois. Un bon tiers des spectateurs a les larmes aux yeux – certains pleurent même déjà carrément. Nils revient pour deux rappels épiques devant une salle pleine à craquer et debout, avant de se laisser vaincre par son propre épuisement. On en a presque oublié le festival et son agitation.

Rien de grave pourtant puisque la fin de cette dernière soirée n’apportera rien de plus, que ce soit du côté de The Celestics – le groupe de Kaytranada et de son frère rappeur qui ne fera finalement pas le déplacement et laissera le producteur canadien se dépatouiller seul derrière les platines pour un set presque aussi catastrophique qu’au Pitchfork festival – ou du côté du fameux squat de la veille où le concert de Doomsquad sera interrompu par une police canadienne adorable et souriante. On aura malgré tout eu le temps de revoir les Technical Kidman dans 30m² et de se confirmer que ce groupe, comme le festival qui l’a programmé, ont de belles années devant eux.

On aurait voulu les voir : Alex Calder / Milk & Bone / New Swears / Ryan Playground / Eternal Husbands / Les Sins

Un immense merci à Mikey, Valérie, Jeremy, Chantale, Sébastien et toute l’équipe de M pour Montréal pour leur accueil chaleureux et leurs talents de guides touristiques/directeurs de colo.

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