Vous allez ignorer ce disque

C’est triste à dire mais vous allez ignorer ce disque. A moins que dans les quelques lignes qui viennent je fasse incroyablement bien mon taff’... Vous allez l’ignorer parce qu’il est l’œuvre d’un quasi-inconnu, malgré quelques chroniques ici et là, notamment sous la plume de Beauvallet (qui le compare à Domenech, en passant). jusqu’à cette année, ses disques n’étaient pas même distribués dans notre beau pays (cf. commentaires)

Certains iront plus loin, séduits par l’invitation de cette belle pochette, par la sonorité du nom ou que sais-je encore. Que ce soit le souvenir laissé par The Gospel Of Progress, The Baby & The Satellite ou la présence de notre gaillard sur Dream Brother, l’album hommage consacré à la famille Buckley en 2006, sur lequel il attaque par la face nord le "Yard Of Blond Girls" que Jeff avait enregistré avec Inger Lorre. Ceux-là auront une autre bonne raison pour l’ignorer : ce disque est parti pour vivoter dans l’ombre d’un de ses contemporains à la notoriété plus affirmée et à la flamme peut-être plus soutenue. Il y a comme ça des disques qui choisissent mal leur moment, comme Micoud aura été le contemporain de Zidane, Garrincha celui de Pelé, Agassi celui de Sampras. Héritier des parrains de la country empesée et noire à la Johnny Cash, le dernier né de Micah P. Hinson est surtout venu au monde quelques mois après le North Star Deserter de Vic Chesnutt. C’est ce qui s’appelle manquer d’à propos.

Micah n’est pas Vic. Il est plus punk, un peu comme pourrait l’être un Billy Bragg qui aurait choisi comme champ de bataille l’intime plutôt que la lutte des classes. Plus punk mais pourtant aussi sombre que le chanteur d’Athens, l’un sur fond de handicap, l’autre de drogues et de prison, les deux sur un lit de spleen coléreux. Chacun dans son coin n’a eu de cesse de chercher comment orchestrer leur folk à l’écriture épurée. En 2008, Vic Chesnutt aura trouvé de l’aide du côté de Montréal et du Thee Silver Mount Zion pour donner une ampleur sonique sans précédent à un disque de ce genre où pourtant on n’entendra absolument aucune note superflue. On espère que Bob Dylan, s’il est en mal d’idées et s’il a l’intention de faire prochainement autre chose que peindre des croûtes, aura pris des notes. L’étape parisienne de la tournée qui a suivi était une des plus grosses claques de l’année passée. Le Concert à emporter, une perle noire.

Sur ses précédents albums, Micah P. Hinson avait lui déjà dégagé les lignes d’une écriture plus ornée avec notamment en matière d’arrangements une voix éraillée venant contre-chanter sur la plupart des titres de The Baby & The Satellite. Cette année, il tente lui aussi de passer au niveau supérieur : son groupe, le Gospel of Progress, devient pour l’occasion le Red Empire Orchestra.

Micah n’est pas Vic : vous ne trouverez pas sur Micah P. Hinson & The Red Empire Orchestra l’équivalent d’un Glossolallia ou d’un Warm. Il est moins poète, plus direct, moins fin observateur du monde et plus centré sur lui-même. Il est plus dans le mantra, répété à l’infini jusqu’à ce qu’il gonfle et qu’il signifie beaucoup plus que des mots, une explication totale (“Constantly craving what isn’t mine”). Ce Red Empire Orchestra n’est pas non plus le Silver Mount Zion : il ne lui disputera jamais le titre de roi incontesté de l’univers de la texture sonore (depuis que Tortoise tourne en rond, on se demande de toutes façons qui pourrait les inquiéter). Il sait pourtant brosser des paysages sonores texans à la mode Ike, de ceux qu’on imagine à lire McCarthy. C’est l’orchestre d’un pays où les routes ne servent pas tant aux voitures qu’à la poussière, où les lumières ne valent que par les zones d’ombre qu’elles projettent, et où chacun sait que le cataclysme est inévitable. Réussi de bout en bout, cet album en aurait surpris plus d’un, sans l’ombre intimidante de son majestueux prédécesseur.

En temps normal, "The Wishing Well & The Willow Tree" serait sans doute restée une simple ballade au banjo d’un fantôme égaré alors que bousculée et tarabustée par un piano spectral, un accordéon au souffle rachitique et une guitare aussi lumineuse qu’une coulée de boue, elle évoque presque l’inondation finale du O’Brother des frères Cohen : quelque chose qui vient de l’ouest mais qui perd le nord.

Et puis, il y a la doublette qui ouvre l’album. "Come Home Quickly Darling" suivi de "Tell Me It Ain’t So". Deux morceaux qui traversent un pesant orage sonique, qui émergent peu à peu, construits en crescendo, ancrés sur une seule certitude : la voix de Micah Hinson. A chaque fois qu’il la lance en avant, c’est comme si elle surgissait devant nous d’un coup, un spectre de cendres, triste et incertain, s’enroulant en écho sur elle-même, sans qu’on sache très bien si elle vient de sortir du sol et de la boue ou de tomber de la lune...

"I Keep Having These Dreams" et le sans équivoque "Dyin Alone" regorgent de violons et de cordes en cascade, digression de folk à la fois symphonique et terrien. Sur "You Will Find Me", les mêmes se déploient, intermittents, en front orageux. Dans la même veine, le terrible "Throw The Stone" est un peu à l’image de ce qu’un Elvis Perkins tentait l’an dernier sur "Emile’s Vietnam In The Sky". Le contraste avec la voix de Micah, toujours aussi abrupte et profonde, est de ceux qui vous font saisir des nuances que vous ne soupçonniez pas.

Si l’orchestre parfois se retire, cela ne signifie pas pour autant que l’incendie faiblisse. Privé de soutiens, Micah se lance alors dans une incantation hallucinée qui se passe de renforts, une offensive vocale irréfléchie, de celles qui changent le cours d’un vieux combat. Un pilonnage en règle mené au pas de charge en tout juste 4 minutes, sans doute parce qu’on n’a pas le temps de faire semblant quand on prend feu. Et pourtant sur ce "The Fire Came Up To My Knees" jamais la voix ne faillit, jamais elle ne faiblit. Il est des incantations qui n’arrivent à leur terme que par miracle.

Vous qui savez que le folk n’est pas qu’une affaire de barbus misérabilistes, vous qui connaissez les orages et la colère qu’on peut trouver dans une voix venue du désert, il vous faut écouter Micah P. Hinson & The Red Empire Orchestra. Ne surtout pas l’ignorer. Si vous avez un tant soit peu de sympathie pour les éternels seconds, si vous aimez les petits frères complexés. On a toujours besoin d’un perdant vraiment magnifique, un de ceux qui bottent le cul à la nuit. Ils sont les meilleurs d’entre nous.

- Photo du bandeau : Inmemoryofradio
- Photo à la cigarette : Rydcoco
- Photo Apolo : Emilie Halard

le 24 septembre 2008 par Garrincha
commentaires •

Vous allez ignorer ce disque

"jusqu’à cette année, ses disques n’étaient pas même distribués dans notre beau pays." Petite précision : ’The Gospel Of Progress’, sorti sur Sketchbook en 2004, fut bel et bien distribué par La Baleine (nous l’avions d’ailleurs inclus dans notre liste des 25 meilleurs albums Planet Claire de l’année à l’époque).

Cela dit, cela ne change rien quant à la qualité de ce que fait Micah P. Hinson (même si suis un peu moins client de ses récents travaux que de ses premières oeuvres)

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24 septembre 2008, par Francois

RE : Vous allez ignorer ce disque

Ah, my mistake. Lors de son dernier passage à la Flèche d’Or à Paris, Micah avait annoncé tout heureux qu’il avait enfin signé un contrat pour que ses disques soient distribués en France (et donc qu’il allait pouvoir revenir)... J’aurais du vérifier.

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24 septembre 2008, par Garrincha

Vous allez ignorer ce disque

Cet album est distribué en Europe par Pias. Pour les (chanceux) de Belgique, Micah y sera pour 3 dates en octobre (Liège le 6, Leuven le 7 et Bruxelles le 9). Merci pour ce bel article !

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24 septembre 2008, par Petit pois

Vous allez ignorer ce disque

Je garde un grand souvenir de son précédent album. Celui-là ne devrait pas me décevoir je pense...

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24 septembre 2008, par Thanu

Vous allez ignorer ce disque

alors là je m’insurge.  ;-) les deux premiers Hinson ont été distribués en France par la Baleine avant le dernier chez PIAS. je me souviens (pour travailler dans un magasin de disque) avoir travaillé le tout premier d’abord en import avant de le recevoir par la Baleine. il a donc bien 4 albums à son actif si l’on compte Baby & satellites comme un album à part entière. C’est un des disques que je vends le mieux actuellement bien sûr sur la foi du conseil et d’une bonne rotation en rayon. Cet homme a effectivement sorti pratiquement 3 chefs d’oeuvre dans la plus stricte intimité... (en tant que fan de Chesnutt depuis longtemps, je n’y vois pas vraiment de comparaison possible pourtant...)

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24 septembre 2008, par yosemite.

Vous allez ignorer ce disque

Je confirme que le premier album était disponible en France. Pour tout dire, je me rappelle avoir pensé en en voyant des piles chez Jussieu Musique quelques semaines après avoir parlé de l’album ici-même que ce serait quand même vach’t’ement cool d’habiter Paris pour pouvoir acheter les disques en vrai sans passer par un site web. Par ailleurs, je dois bien avouer que depuis l’éblouissement qu’avait été pour moi "MPH and the gospel of progress", j’ai été régulièrement déçu par ses nouveaux opus (notamment le deuxième album "MPH and the opera circuit", que tu passes prudemment (et à raison) sous silence dans ton billet), dans lesquels il se laisse submerger par une désolante inflation instrumentale. D’ailleurs, j’ai acheté ce nouvel opus il y a deux semaines et n’ai pas encore eu le courage de l’écouter. La peur d’être déçu sans doute.

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24 septembre 2008, par Pierre

RE : Vous allez ignorer ce disque

Yosemite, Pierre : comme indiqué dans mon précédent commentaire, j’ai écrit ça sur la foi des affirmations de Micah lui-même et sans vérifier l’information. Je reconnais l’erreur. Pour ma part, j’avais commandé ces disques par correspondance aux Etats-Unis...

Pierre, ce nouvel album est à nouveau placé sous le signe de l’inflation orchestrale. Mais je trouve ça réussi, plutôt fin, et beau. Ben plus que le Opera Circuit qui effectivement m’a un peu laissé de marbre.

Yosemite, je ne compare pas tant Vic Chesnutt et Micah P. Hinson que North Satar Deserter et The Red Empire Orchestra... Nuances !

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25 septembre 2008, par garrincha

RE : Vous allez ignorer ce disque

inflation orchestrale... en tout cas, de magnifiques arrangements de cordes signés Eric Bachmann (leader de Crooked Fingers et auteur d’un chef d’oeuvre solo to the races) et même une guitare parfois saturée. si.  ;-) un chef d’oeuvre. si si.

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26 septembre 2008, par yosemite.

Vous allez ignorer ce disque

non seulement je n’ai pas ignoré ce disque mais je l’aime. Je n’ignorerai certainement pas les prochains et ce, grâce à vous. Je vous en remercie

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25 septembre 2008, par Fanf

Vous allez ignorer ce disque

non ! parce que je suis toujours à la recherche d’un somnifère puissant. et là, ça fonctionne. en 30 secondes, je m’end

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25 septembre 2008, par 0987

Vous allez ignorer ce disque

Excellent titre de billet. Le genre qui vous donne envie d’écouter le CD quoi qu’il se passe.

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27 septembre 2008, par kafeine

Vous allez ignorer ce disque

Je confirme que le titre de l’article est plus qu’une invititation à fourrer le nez dans cet album :) Bonne, bonne, très bonne surprise de ce w-e !

Thx

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27 septembre 2008, par MaTT-

Vous allez ignorer ce disque

eh ! c’est beau…

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28 septembre 2008, par Antoine

Cet homme écrit la bande originale de ma vie depuis quatre ans...

J’ai découvert Micah P. Hinson grâce à un ami qui a trouvé dans un bac "& the gospel of progress" en 2004 et a pensé à moi.

Mille mercis à eux, Micah et mon ami, car depuis Micah est aussi mon ami, et me suit au quotidien... Sa "mélancolie positive" rythme mes émotions... et ce dernier né "& the Red Empire Orchestra" ne m’a pas déçu...

Quel plaisir de lire vos commentaires en pleine sympathie musicale !

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28 septembre 2008, par arnold

Il était à la routee du rock

Il a joué au palais du grand large cet été à la route du rock. Dans une petite salle de ce genre, certains titres donnaient des frissons... Et chose à laquelle je ne m’attendais pas à cause de sa grosse voix à la Johnny Cash, il était très bavard entre les chansons et a bien fait rire la salle. S’il repasse en France, je le recommande.

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30 septembre 2008, par Dirty Henry

Vous allez ignorer ce disque

Pas d’accord pour Agassi : Sampras était dans son ombre !

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10 décembre 2008, par un courageux anonyme

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