Vacances islandaises

La randonnée musicale sera forcément largement improvisée, le guide n’ayant de la géographie locale qu’une vision partielle et tronquée, faite de représentations et de fantasmes : étendues désertiques et landes glacées, paysages lunaires enneigés peuplés de géants blonds aux cheveux longs et d’elfes charmantes. Et les sons qui vont avec…

Virtuellement, et grâce à la carte du film Heima, on atterrira à Reykjavik, puisqu’il faut en passer par là, mais on quittera bien vite la grande ville moderne et ses monuments incontournables (Björk, Sigur Ros, Gusgus, Múm…) pour traverser le pays de part en part, se perdre largement à l’intérieur des terres, atteindre les côtes reculées et y découvrir quelques curiosités. On cherchera, bien modestement, par ce carnet de route sans rigueur géographique, à éclairer un peu ceux qui sont contraints de passer de longs hivers dans l’obscurité ou presque. On fera notamment étape à Akureyri, la capitale de l’Islande du nord et siège de Kimi Records, artisan local de sons exigeants et refuge de talents singuliers. On ne se prévaudra évidemment pas d’exhaustivité, ni même de souci de la plus brûlante actualité…

Premier arrêt, hors du temps, dans un village brumeux, fait de pierres grises, de chemins empoussiérés et éclairé d’un soleil pâle… et dépaysement sonore immédiat avec le chant en islandais de Ólöf Arnalds (une demoiselle, malgré la sonorité bien virile de son prénom). Dès les premières mesures, c’est un ailleurs médiéval qui impose sa douceur, des chants d’une troubadour charmante (on pense un peu à Joanna Newsom, à des conteuses d’Extrême-Orient) et une instrumentation acoustique en petites touches impressionnistes. Après des années de collaborations, au chant ou au violon, pour Múm ou Skuli Sverrisson, ce sont eux qui, en retour, apportent leurs contributions discrètes sur ViÐ Og ViÐ (12Tonar/Differ-Ant), premier album de la demoiselle et suggestion habile pour se plonger plus profondément dans le folklore local.

De retour sur la grande route, à l’occasion d’une halte sur une aire de repos, on prendra le temps d’écouter un curieux musicien baladin, aux ambitions et registres larges. Pétur Ben a œuvré pour Mugison avant de s’affranchir sur un premier album en anglais, Wine For My Weakness (12Tonar/Differ-Ant), érudite démonstration de styles contemplatifs (« I’ll Be Here ») ou plus mouvementés (« Something Radical » ou « Wine For My Weakness ») et songwriting appréciable. Le jeune homme a le sens du swing, l’usage habile des cuivres et de solides arguments pour l’exportation, mais on le trouve trop tendre encore, la deuxième moitié de son album étant fort dispensable et un peu faiblarde en idées neuves. On reprendra notre chemin, cependant, aux sons de l’initial « Look In The Fire », longue et belle plainte folk qui se transforme progressivement en défoulement rageur, tout aussi emportant.

Une attraction, mise en avant dans de nombreux guides, Benni Hemm Hemm et un disque étonnant et rare, Ein í Leyni (Smákökurnar/Kimi Records), uniquement distribué en Islande, mais disponible par correspondance sur le site du groupe (et il ne faut pas hésiter, le pliage/dépliage de la pochette étant déjà une promesse de plaisirs masochistes). Le dépaysement sera relatif, on y chante en islandais certes, mais aussi en anglais, en suédois, en danois et en français (deux mots « ça va » !) et on y retrouve les élans des précédents disques de la petite troupe : polyphonie souriante, folk léger, cuivres mis en avant et langueurs des mélodies… Des émotions concentrées, du brut et du poli, et des accompagnateurs de choix pour illuminer davantage ces petites perles : un quatuor à cordes, le suédois Jens Lekman à la guitare et le jazzman écossais Bill Wells au piano. Un petit moment d’ailleurs, qui devrait pouvoir séduire tout autant en version live.

Plus loin, un bâtiment contemporain, audacieux dans ses formes et ses matériaux, pour abriter le « blues électronique » déconcertant de Mr Silla & Mongoose (et le chant partagé entre Magnús B. Skarphéðinsson et Sigurlaug Gísladóttir, laquelle remplace désormais Kristín Anna Valtýsdóttir au sein de Múm). Leur premier album, Foxbite (Rafraf/Kimi Records), est riche de miniatures minimalistes qui mixent électro lente et vaguement expérimentale avec un folk presque traditionnel, au gré de juxtapositions singulières d’instruments : séquenceur, basse et mandoline. Il faudra patiemment décortiquer ce long disque, disséquer, écarter quelques bizarreries et appendices jetables pour arriver au cœur et y découvrir de belles perles tremblotantes (« Raggedypack ») ou plus assurées (« How Do You »). Des suggestions étranges viennent alors à l’esprit : un jeune Cohen qui friquoterait avec une Cocorosie, Tricky fâché avec les machines, Beth Gibbons ivre morte, Robert Johnson blanc et islandais, Björk apaisée… L’esprit troublé au moment de repartir, on errera dans un monde entre apocalypse post-industrielle et nature immaculée…

… Jusqu’à ce qu’au fond d’un fjörd isolé et perdu, au bout de la balade, les nuages laissent enfin passer les rayons du soleil et que dans la luminosité soudaine, un chœur se fasse entendre. C’est Hjaltalin, une sorte d’orchestre de poche, une chorale sans limite, soucieuse des détails mais au pointillisme embarqué dans l’amour des grands espaces. Sufjan Stevens, Divine Comedy, Arcade Fire, Efterklang, mais en versions islandaises : Sleepdrunk Seasons (Kimi Records), un premier album qui confirme les impressions pionnières. C’est ainsi un art de la saga interminable, faite de répétitions et de rebondissements nombreux (« Goodbye July/Margt Ad Ugga »), un sens de la mise en scène, de l’épopée, des emballements (« Selur »), de la tension et du repos du guerrier. Cette musique est offensive, romantique également, presque anachronique (« Sleepdrunk Sessions 1 »), mais vibrante d’une alchimie naturelle évidente. Une bien belle façon d’achever un petit périple septentrional, allongé dans l’herbe verte, chatouillé par les fleurs, conscient des éléments et de l’air frais, dans une Islande de fiction.

Au cours du voyage, on aura également croisé d’autres richesses locales, qui mériteraient elles aussi quelques attentions supplémentaires. On citera, en vrac les énervés Singapore Sling (garage rock noisy facilement exportable) et Hellvar (machines new wave et rock indé violent), les plus orfèvres Skuli Sverrisson (musique contemporaine et dentelles de sons) et Borko (mélancolies électroniques). On aura rendu visite à un vieil ami,Bardi Johannsson (dont le Bang Gang nouveau vaut son pesant de sons pops fluides) et on se sera recueilli sur la tombe des Sugarcubes. Tant de remarquables choses à découvrir dans un pays de 300 000 âmes, une densité de talents qui laisse songeur et particulièrement frustré de ne jamais y avoir mis les pieds ou les oreilles et de n’y avoir été bourlingueur que par procuration.

« Bless », comme on dit là-bas…

Merci à Lena Heidema et Baldvin Esra pour les disques

Merci à Béatrice Crombet pour les photos de paysages

le 22 juillet 2008 par Rockoh

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commentaires •

Vacances Islandaises

And Lay Low ?? http://www.myspace.com/baralovisa I love Iceland...

Regards.

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22 juillet 2008, par La Mujer Tirita

islande...

Pour y avoir traîné mes gaitres en mars dernier, je te confirme que l’Islande est une terre à part. Séjour malheureusement trop court et météo trop hostile pour en profiter pleinement. Ma revanche n’est qu’une question de temps. Quelques photos du voyage ici : http://www.flickr.com/photos/yozzma...

Merci pour l’article.

yozzman http://yozzmen.over-blog.net

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23 juillet 2008, par yozzman

Vacances Islandaises

Info info ! Si vous voulez vous évader un peu en Islande, BACK SOON, une comédie islandaise déjantée de Solveig Anspach sort au ciné le 20 août. Et pour ceux qui voudraient toucher du pied ces fabuleuses contrées, un jeu de l’Oie est organisé à l’occasion de la sortie du film, avec à la clé : un voyage (en Islande of course) pour 2 personnes à gagner !

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24 juillet 2008, par siana

Vacances islandaises

Et ÓLAFUR ARNALDS ? (qui a bien un lien de parenté avec Ólöf Arnalds ). Personne pour défendre sa musique teintée d’électronica, de piano et cordes ?

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13 août 2008, par un courageux anonyme

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