Un invité : Mike ’Sport’ Murphy

Mike ’Sport’ Murphy écrit "des chansons que l’on aurait bien voulu écrire, dans une autre vie - si la musique nous avait aimé autant que nous l’aimions". Ce n’est pas moi qui le dit, c’est Baptiste qui sur ces mêmes pages déplorait son anonymat persistant. C’était début 2005, et depuis rien n’a vraiment changé : pas de nouvel album depuis le somptueux Uncle de 2003, dédié à son neveu, et pas plus de visibilité. C’est dire si les apparitions de cet homme sont rares, et précieuses.

Sport Murphy a laissé de côté ses compositeurs favoris dans cette sélection : pas de Brian Wilson, pas de Scott Walker. Ni Hoagy Carmichael, ni Syd Barrett, Stephen Foster, Stevie Wonder, ou Serge Gainsbourg.

A la place, il nous présente cinq "grandes" chansons, lui qui dit avoir "consacré sa carrière toute entière à essayer d’écrire ne serait-ce qu’une seule grande chanson" et n’avoir "pas réussi à ce jour". On pourrait s’amuser à le faire mentir, en vous en filant une bonne demi-douzaine, mais on préfère vous filer un bon conseil : Sport Murphy en concert près de chez vous, ça n’arrivera pas forcément deux fois dans votre vie. C’est pas juste, mais c’est comme ça.

Charles Ives

Ma chanson préférée. Quand je l’ai entendu pour la première fois à l’âge de 16 ans, elle m’a ouvert tout un monde de perspectives musicales. Ives a élaboré la musique à partir de fragments de chants et d’hymnes de Stephen Foster, et il a écrit par dessus des paroles qui convoquent des sentiments mystiques, pleins de passion, sur notre mémoire, notre pays, et la musique elle-même. Elle me touche très profondément, de manière très personnelle, en reflétant mon idée d’une Amérique idéale - la mémoire d’un rêve à la fois plein de tristesse et d’espoir - en moins de deux minutes d’une glorieuse brillance chromatique.


Bill Fay

C’est juste l’une des nombreuses chansons magnifiques de ce maître britannique. Musicalement, le piano me rappelle un peu Randy Newman, mais la chanson est dénuée de l’ironie et du sarcasme d’un Newman. Fay raconte une histoire de désespoir de la plus simple des manières : il dit l’agonie que représente le sacrifice d’un temps précieux à un labeur insignifiant. Je pourrais pleurer lorsque j’entends les paroles qui parlent de l’espoir d’un messie qui viendrait "me rendre mon temps".


Alan Price

Après O Lucky Man - l’un des plus albums cyniques jamais enregistrés - Price a fait ça, ce morceau d’angoisse abjecte. Je l’ai aimé jeune homme et maintenant que la plupart des membres de ma famille sont morts, elle prend une signification encore plus importante. Bien que ce soit une chanson de reddition, elle est aussi triomphale et le procédé qui consiste à créer de la beauté à partir des tourments de la vie est pour moi ce qui ressemble le plus à une religion.


The Four Seasons

Les Four Seasons semblent être le moins respecté des grands groupes américains des sixties, probablement parce qu’ils ne pourront jamais être "hip". Ils suggèrent des images de durs et de voyous arpentant les coins de rue de Brooklyn, très loin des plages de rêve d’un Brian Wilson ou des trips nocturnes du LA d’un Arthur Lee. Je les aime. Ce morceau a été peu entendu. Il date de leur tentative, à la fin des années 60, de devenir "pertinent", cette phase dont tous les critiques n’ont cessé de se moquer depuis. Evidemment, les critiques sont des idiots. C’est un grand disque qui insiste avec raison sur la similitude entre les escrocs de Wall Street et les hipsters de Bleeker Street, sans jamais tomber dans la raillerie. Venant avant Steely Dan, c’est simplement un fantastique mélange de styles de pop urbaine.


Judee Sill

Ayant vécu une courte vie pleine d’angoisse, cette femme a produit une œuvre d’une grâce et d’une sagesse envoutantes. Cette chanson est un hymne à l’union des contraires, et sa construction musicale est stupéfiante... élégante et précise. Son œuvre est depuis largement passé inaperçue, éclipsée par une masse de singer-songwriters des années 70 pourtant largement moins talentueux, mais elle conserve plus d’éclat et de pouvoir émotionnel qu’un tas de choses plus connues.

le 26 février 2008 par Garrincha

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