
The Karelia, Strange Ferdinand
Bien avant le succès international de Franz Ferdinand, Alex Kapranos avait multiplié les expériences et les styles, s’illustrant notamment dans un improbable mélange de sirtaki, de jazz et de rock indé, au sein d’un groupe unique et éphémère : The Karelia. Quelques explications, teintées d’un brin de nostalgie…
C’est ainsi une suite de petites révélations, personnelles mais partageables, quelques évidences démasquées, des “bon sang, mais c’est bien sûr !” et un disque singulier à évoquer après dix années d’oubli. Une histoire contée à rebours, avec un peu d’Ecosse dedans et qui débute avec une étrange chanson de Franz Ferdinand, Hallam Foe Dandelion Blow, découverte sur la B.O. du film britannique "Hallam Foe".
Un morceau singulier, court et calme, aux sonorités et rythmes presque obsolètes, du crooning de fin de soirée avec des guitares aux riffs fatigués, bien loin des envolées pop habituelles des Ecossais. Alex Kapranos y chante élégamment, à la manière digne d’un capitaine dont le navire fait naufrage, droit quand ça tangue tout autour, résigné mais stoïque. Un morceau finalement plaisant et bien vite intriguant car presque trop évident, au goût de déjà entendu et aux tournures bien trop familières. Point de reprise, aucune accusation de plagiat répertoriée, une simple nostalgie peut-être…

L’amnésie est passagère, il ne faut que quelques minutes pour se souvenir d’un disque aux sons similaires, l’insolite "Divorce At High Noon" de The Karelia, paru sur Roadrunner Records en 1997. Un disque bizarrement jamais réécouté en dix ans, mais que je n’ai pas revendu, conservé loin des favoris, simplement remisé en attendant une occasion de "renaître". Un disque où l’on entend beaucoup de trompette, un peu de bouzouki et des sons rares mêlant musique traditionnelle grecque, des exercices jazzy basiques, parfois totalement improvisés (le Garavurghty Butes final notamment) et des envies de cabaret indé. Invraisemblable filiation et pourtant, la photo au dos du disque et les premières mesures du chant suffisent à vérifier qu’il s’agit bien du même homme. Alex Kapranos se faisait appeler Alex Huntley à l’époque (du nom de sa mère) et The Karelia était un énième projet musical (il avait joué ou jouera également avec quelques éphémères gloires glaswegiennes : The Yummy Fur, Lungleg, Urusei Yatsura et même The Amphetameanies – du ska singulier, avec des membres de Belle & Sebastian dedans). The Karelia sera une expérience rapidement expédiée : peu de concerts, aucune tournée, seulement quelques centaines d’exemplaires vendus de l’unique album et un split aussitôt après la sortie… un flop, pour faire court.
"Divorce At High Noon" avait des saveurs pourtant particulières, presque inédites : des effluves de musiques folkloriques totalement assumées, des penchants pour le traditionnel et le daté quand il fallait à l’époque renouveler les genres (la Grande-Bretagne se remettait difficilement de la Brit-pop), des envies de swing, de confusion des genres, une identité fraîche et forte… Et un charme indéniable, qui m’avait poussé à en savoir plus et à accepter à l’époque une proposition d’interview. Il m’a fallu dix années pour me souvenir de ce visage juvénile, au regard pétillant, dix années pour me rappeler avoir rencontré Alex Huntley/Kapranos.

C’était à la sortie française du disque, dans les locaux de Roadrunner, plus habitués alors à recevoir des méchants tatoués et gras des bras qu’un frêle et androgyne écossais en costume noir, chemise blanche et fine cravate de cuir. Etrange promotion en France pour un groupe qui ne vendait pas chez lui (et qui ne vendra pas ici non plus), mais le souvenir d’une conversation polie, qui s’était prolongée par affinités partagées. La cassette a disparu, la retranscription de l’interview est introuvable, celle-ci a-t-elle été publiée d’ailleurs, je ne m’en souviens plus, personne ne s’en souvient, la musique de The Karelia était alors sujet négligeable et n’avait marqué pas grand monde. Il ne me reste que quelques souvenirs de cet échange, des bribes d’impressions qui remontent peu à peu, étrangement. Des suppositions de sujets : ses origines grecques, la production de l’album par Bid (de Monochrome Set), l’accueil réservé en Ecosse à un disque aussi étrange… Et quelques certitudes : il avait acquiescé quand j’avais émis le reproche d’un album trop long peut-être, nous avions évoqué des souvenirs communs de lieux et soirées à Glasgow (il a un temps travaillé au mythique club The 13th Note où j’avais vu, un après-midi mémorable d’avril 1996, Will Oldham, Smog et Alasdair Roberts partager la même scène). On s’y était sûrement croisé…
J’avais oublié. Il a fallu un morceau, un son, comme une madeleine proustienne, pour faire émerger ces souvenirs déjà un peu anciens. Je n’ai pas, depuis, particulièrement prêté attention à la suite des pérégrinations musicales d’Alex Kapranos, je n’ai pas de disque de Franz Ferdinand, goûtant finalement assez peu de ces guitares bondissantes, faciles et vite lassantes, mais j’ai le souvenir d’un homme humble, passionné et qui semblait presque impressionné, gêné de devoir parler de lui, de sa musique, plus à l’aise quand l’interview devenait conversation amicale. Franz Ferdinand est une consécration, un aboutissement après tant d’efforts, The Karelia faisait partie de l’apprentissage, mais mérite un détour, et pas seulement pour de simples considérations "historiques"… Ce disque a une drôle d’âme.








































The Karelia, Strange Ferdinand
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29 juillet, par Sophie