
Sepia Hours, mouvement perpétuel ?
AL a rencontré Sébastien Biset, alias Sepia Hours, et en est revenu plus perplexe et passionné que jamais. En mouvement perpétuel, assailli de questions multiples, c’est un personnage complexe mais sincère qui se révèle à travers cet interview initialement publié sur NOKTB et ici complété de mises à jour utiles mais vaines. Car qui saurait saisir le courant qui agite la rivière ?
Interview et texte par Al (NKOTB)
Publier un article sur Sepia Hours qui soit à jour relève de l’utopie. Car le projet de Sébastien Biset est en constante mutation : au mieux on s’en approche mais jamais on ne le saisit complètement. Pour mieux appréhender cet univers musical, littéraire et visuel, je vous propose un article en deux temps. Primo, un papier que j’ai publié sur mon blog (NKOTB) suite à une longue conversation que j’ai eue avec Sébastien l’été dernier. Secundo : la retranscription d’une non interview par courrier électronique. En réalité, avec Sepia Hours, il suffit de demander « Quoi de neuf ? » pour se retrouver avec suffisamment de matière pour remplir trois articles.
Sepia Hours : d’un jour à l’autre [1]
L’interview
Avril 2007 : le label belge Matamore sort When We’ll Cross These Days, These Seasons and Their Closes, le premier album de Sepia Hours à ne pas paraître sur un netlabel. Sepia qui ? Sepia Hours, soit Sébastien Biset et lui-même dans un projet musical bien trop complexe pour pouvoir se contenter de l’étiquette d’indietronica.
Sepia Hours, je connaissais grâce à l’EP Naive Curse To Leave A Mark, sorti deux ans plus tôt sur Sundays In Spring. A l’époque, ce disque m’avait heurté par ses compositions pop timides, à la voix effacée et aux arrangements électro embrumés. Une sorte de Tunng flanqué d’une sale migraine.
Mais avec le nouvel album, je découvre ce qui me semble être un sacré tournant : des morceaux plus torturés, où la voix est définitivement reléguée au second plan, au profit de structures plus abruptes et de décors plus bruitistes. Sepia Hours aurait viré sa cuti ? Une discussion s’imposait avec l’auteur de cet album, discussion qui va mettre au jour un univers bien moins évident que ce que j’imaginais.
L’histoire de Sepia Hours commence en 2004 avec deux premières sorties sur le netlabel Sundays In Spring, qui seront téléchargées plusieurs milliers de fois... en Italie et en Asie également. Pourtant, dès ces premiers échos encourageants, Sébastien décide de changer son fusil d’épaule et sort Octember 05 sur le défunt Social Fashion Records. Soit une seule longue piste exigeante, très éloignée des structures pop intimistes des deux premiers EP.
Par la suite, Sepia Hours continue d’expérimenter sur des netlabels basés en Autriche et au Royaume Uni.
On efface, on oublie
Fin 2006, Sébastien enregistre When We’ll Cross These Days... qu’il publie momentanément sur son propre site. C’est à ce moment que Maxime (Some Tweetlove) lui propose de ressortir l’album sur le label Matamore. Un choix difficile. « Je suis un boulimique de l’enregistrement, que je conçois comme une photo de l’instant présent, rien de plus. D’ailleurs, je ne travaille jamais une composition avant d’enregistrer. C’est un geste impulsif : je saisis mes instruments, je me laisse aller et je capte l’émotion du moment. J’ai renié chaque EP après sa sortie et je n’ai jamais rejoué ce que j’avais enregistré. Je suis plutôt fasciné par le côté éphémère d’une musique qui correspond à un état d’esprit à un moment bien précis. Alors, forcément, l’idée de sortir dans le commerce un disque de Sepia Hours, même pour 10 euros, j’ai mis du temps à la digérer. Tu te rends compte que la Fnac l’a mis en écoute sous le nom de Sephia Hours et le vend pour 19 euros ? »
De l’album lui-même, Sébastien ne dira pas beaucoup plus. On sent que l’objet le dérange même si, en insistant, on parvient à discuter de Declines, un morceau construit comme une longue boucle de quelques notes de clavier qui monte dans un léger crescendo avant de s’écraser dans une cohue assourdissante. On tombera aussi rapidement d’accord sur une autre évidence : cet album doit s’écouter à plein volume pour pouvoir révéler toutes ses nuances.
Fausse(S) Couche(S)
La conversation bifurque rapidement vers A Journey With My Ego... Now Now Now I’m Rising, un nouvel EP publié en juillet sur Fausse(S) Couche(S), un site développé justement par Sébastien, et ses deux complices Jean DL et Impostor afin d’héberger leurs sorties de piste musicales, artistiques ou littéraires. « En juillet, je commençais à être écœuré par les câbles et les machines que je devais manipuler lors des quelques concerts que je venais de donner. J’en avais la nausée. Je ne voulais plus rien faire. Alors, j’ai pris ma voiture et j’ai embarqué une vieille guitare pourrie, un mélodica et un enregistreur de minidiscs. J’ai commencé à enregistrer des trucs dans la voiture, puis je me suis mis à crier. J’ai également capturé des sons d’ambiance à la mer. Quand j’ai essayé de mixer le tout, je suis parvenu à conserver l’esprit brut de la démarche. Ça a donné cet EP de 6 titres assez hermétique mais qui m’a vraiment soulagé. » Le résultat est une superposition effrayante de sons déchirés qui restitue un esprit de profonde tourmente... à écouter à petites doses.
Depuis, Sébastien s’interroge sur les suites à donner à Sepia Hours. Et comme à chaque fois, il ignore totalement ce qu’il en adviendra. « Aucun de mes enregistrements n’était réfléchi, alors je peux difficilement prévoir ce que je ferai demain. »
Scènes
Ce n’est qu’en juillet 2006 que Sepia Hours se produit sur scène pour la première fois. « Avant, je n’assumais pas, ni avec une guitare, ni avec ma voix. » Les premiers concerts sont hésitants, entre songwriting improvisé et expérimentations électro. Puis, vient la soirée du label Matamore, en avril dernier à l’Ancienne Belgique. Un set préparé et répété avec Jean DL pour mieux cadrer avec l’univers pop du label (ce soir-là, Sepia Hours partage l’affiche avec Raymondo, Half Asleep, Some Tweetlove, etc.) Mais le résultat déçoit par son manque de spontanéité. Les deux amis décident alors de radicaliser leurs futures apparitions scéniques, laissant libre cours aux improvisations, avec en point d’orgue le Verdur Rock Festival. « Rien ne fonctionnait, se souvient Sébastien. Les larsens ne partaient pas quand il fallait et les boucles ne tournaient pas comme je l’aurais voulu. J’avais l’impression de patauger sur scène à tel point qu’après le concert, je n’osais pas trop regarder Jean. On ne se parlait pas en sortant de scène, un peu gênés, comme un couple qui aurait passé la nuit à essayer de faire l’amour sans y parvenir. Nous étions vraiment honteux. Et pourtant, après le concert, des gens sont venus nous féliciter. C’est là que j’ai compris que nous n’étions bons que quand notre musique nous échappait totalement. »

Depuis, Sébastien s’est produit seul au Mobile Institute, un concert qu’il évoque comme une thérapie. La veille, il avait travaillé tard sur un morceau plus pop à caler au milieu d’un set plus improvisé. « Au moment de le jouer, j’ai de nouveau fait demi-tour, préférant passer de boucles d’arpèges à de grosses distorsions. Le final a été très violent, avec énormément de cris et larsens. J’en ai craché du sang pendant 4 jours ! » Au final, toujours la même impression : les gens qui viennent aux concerts de Sepia Hours pour entendre l’album en ressortent frustrés ; ceux qui ne savent pas à quoi s’attendre se montrent les plus réceptifs. « Je réfléchis trop sur scène et, du coup, je suis incapable de jouer sainement ma musique. J’admire les artistes qui arrivent à jouer des chansons telles que sur leurs albums mais moi, je ne peux pas. »
Le grand air
Et l’avenir dans tout ça ? Avec Sepia Hours, on peut s’attendre à tout et on sait qu’on sera de toute façon surpris. « Il y a quelques jours, avec Jean, nous avons joué seuls dans une vieille station-service désaffectée, puis la nuit, sur un parking de supermarché. Ce genre d’expérience nous a réellement fascinés parce qu’on sentait qu’on s’approchait enfin de ce qu’on voulait faire : de la musique qui fusionne parfaitement avec le cadre dans lequel on la joue. Finalement, on s’est rendu compte qu’on s’éclatait vraiment en jouant dans un champ. Dans un avenir proche, c’est certainement une expérience qu’on va reproduire : on prendra une ou deux voitures et on emmènera cinq ou six personnes dans un champ où on jouera en fonction de l’instant, 5 minutes ou 3 heures. Nous jugerons selon l’intensité du moment... »
Demandez à 1000 musiciens pourquoi ils enregistrent des disques. 999 d’entre eux répondront que c’est une démarche tournée vers l’extérieur : communiquer avec le public, donner du plaisir aux auditeurs, passer à la radio, jouer en concert avec d’autres groupes intéressants ou même épater les nanas. A l’opposé, on trouve Sepia Hours qui n’inscrit sa musique dans aucune de ces approches. Pour Sébastien, jouer de la musique, c’est avant tout se libérer d’un poids, se soulager, mettre des notes sur ce qu’il peine à exprimer. Sa musique revendique ce côté purement égoïste, voire obsessionnel, qui lui permet de s’affranchir d’une quelconque tendance. Ce qui donne au final une discographie tortueuse qui s’écoute comme on lit un journal intime volé : l’enchaînement des événements met mal à l’aise mais fascine par sa sincérité brute.
Un mouvement perpétuel ?
Depuis cet été, Sepia Hours a exploré de nouveaux horizons.
« Il n’y a cependant rien de crucial... Disons que, depuis le jour où nous nous sommes vus, je n’ai fait, en termes de performances, qu’un concert au Botanique... qui a toutefois suscité de nouvelles questions en termes d’ ’accord’ et d’ ’entendement’ au sujet d’une expression musicale se voulant pour le moins singulière. Illustrer des textes à la couleur souvent sombre (malgré une possible lueur, à chaque fois) avec un bande son elle aussi lourde, froide, profonde, en grande partie retenue, ne satisfait pas l’oreille de certains. Ceux-ci ont, semble-t-il, cherché dans la musique ce qui devait ’compenser’, une sorte de médium pour l’équilibre, qui ne pouvait avoir sa configuration (entièrement) propre, son ressenti propre. Une sorte de papier peint musical destiné à rassurer un auditeur susceptible de rapidement se sentir seul devant un texte. En quelque sorte, on attend de la musique son pouvoir de domestication, en ce sens que la musique est une domestication du bruit, et que cette domestication est nécessaire pour rassurer l’oreille et l’esprit... A l’origine de toute culture, il y a le thème du bruit, mais surtout de sa mise en forme, sorte de domestication du chaos ("la mise en forme, la domestication, la ritualisation de l’usage de cette arme (le bruit) en un simulacre du meurtre rituel", comme l’a si bien écrit Jacques Attali). Sinon, l’expérience du Bota était une bonne chose, au-delà de ce type de considération... J’ai eu de bons échos, malgré tout... Ne crois surtout pas que je me plains à chaque fois : j’essaye simplement de viser, à mon sens, une pertinence qui sois réfléchie, cohérente et sincère. »
Pour les projets à venir, on épinglera un concert au Belvédère le 24 novembre, un autre à Paris le 30 et quelques événements qui devront encore être confirmés. « Je penserai aussi à enregistrer un nouvel album. J’ignore totalement à quoi il ressemblera. Et tant mieux. J’ignore aussi quelle sera sa destinée. Cd pressé et distribué ? Enregistrement téléchargeable ? Je ne sais pas... Nous verrons...
Sinon, je continue à traverser une succession d’anecdotes, parfois reprises sur Fausse(s) Couche(s)... Cet aspect, même s’il semble le plus humble, le moins important, totalement anecdotique, est réellement décisif et nécessaire. Ces anecdotes témoignent d’un mouvement quotidien et progressif vers ce qu’il reste encore à écrire. »
Depuis octobre, Sébastien donne également un cycle de conférences à l’Institut supérieur pour l’étude du langage plastique, à Bruxelles. Il entrevoit de nouvelles collaborations avec Jean-François Blanquet (projectsinge), ainsi qu’avec les revues Barillet et Verrue.
Une actualité qui se bouscule et qui peut être suivie (presque au jour le jour) sur Fausse(S) Couche(S).











































