
Rencontre avec Half Asleep
Thomas habite en Belgique, pas loin de Bruxelles, et passe sa vie dans le Thalys. Du coup il aime les gares et en fait de belles photos, en Europe ou ailleurs. Il fait de la musique aussi, et suit Half Asleep depuis ses débuts. On lui a demandé d’écrire quelque chose sur la demoiselle, il a accepté et on est très heureux.
Si tu ne vas pas à Half Asleep, Half Asleep ne viendra pas à toi : quelques notes de piano ou quelques accords de guitare, et une voix de gorge légèrement en retrait, au service de mélopées troubles. Il faut se laisser glisser lentement dans les mélodies sourdes et douloureuses de Valérie Leclercq, et alors seulement, on se laissera doucement contaminer par la force de son écriture, la profondeur de sa musique, qui l’ont déjà amenée en première partie de Venus ou Matt Elliott. Rencontre à Bruxelles avec cette pionnière du label Matamore.
Ton instrumentation est très restreinte : un piano, une guitare, éventuellement une batterie... Pourquoi ce choix artistique ?
Valérie Leclercq : J’aime bien le minimalisme. C’est la musique que j’écoutais, et je ne réalisais pas vraiment que c’était dépouillé. J’aime bien aller à l’essentiel, à quelque chose d’épuré, qui met la voix en avant. Mais maintenant, je vais peut-être faire l’inverse, et mettre plus d’instruments. En général, les artistes font plutôt l’inverse (rires).
Tu joues de la guitare et du piano. Les chansons composées sur l’un ou sur l’autre sont-elles très différentes ?
Je compose sur les deux, et les chansons qui en ressortent sont très différentes musicalement. Avec le piano, les structures sont moins rigides, on peut plus facilement jouer sur les silences, ou intégrer des éléments « classiques », alors qu’à la guitare, j’ai du mal à sortir des accords. Mais j’aime bien cet instrument quand même. Parfois, je m’amuse à commencer à écrire un morceau à la guitare, et à le transposer au piano, pour les concerts ou les disques. À ce moment-là, je suis obligée de réinterpréter mon propre morceau. C’est ce que j’ai fait pour le premier morceau de (We Are Now) Seated in Profile. À l’origine, c’était un morceau écrit à la guitare, d’où cette structure en succession d’accords.
Tu as appris la musique dans une école à l’enseignement un peu particulier, n’est-ce pas ?
Oui, c’est une école à Bruxelles, qui s’appelle Blanches et noires. Je ne suis pas sûr qu’elle existe encore (elle est toujours en activité, à voir ici : http://www.blanchesetnoires.net, ndj). Cette école travaille selon la méthode de Jean-Claude Baertsoen, qui a développé une méthode d’apprentissage créatif de la musique : les élèves n’apprennent pas la lecture, mais développent leur oreille en s’aidant d’un piano, et tout est basé sur les chansons et les accords. Ça fonctionne très bien avec les enfants.
Qu’en as-tu retiré pour ta propre pratique musicale ?
Je pense que tout vient de là ! Je ne m’en rendais pas compte, parce que j’ai arrêté quand j’avais 12 ans, mais je réalise aujourd’hui que tout ce que je développe maintenant est issu de ça : la liberté de composition, mes bases musicales, tout... Cependant, je regrette de ne pas pouvoir lire la musique.

On pourrait qualifier ton œuvre de « musique de fin d’année » : pour le cliché, des mélopées sombres, à écouter en regardant la pluie d’un mois de novembre s’abattre sur la fenêtre. Les chansons sortent-elles de toi toujours habitées de cette douce mélancolie ?
Pour ces trois premiers disques, oui. C’était une période de ma vie qui, sans être dramatique, était un peu sombre, et donc les chansons sont tristes. Enfin tristes... pas vraiment, mais mélancoliques. Je ne suis plus dans cet état d’esprit aujourd’hui, alors je me demande ce que ça va donner pour le prochain album.
Où en es-tu de ce quatrième LP ?
Toutes les chansons sont écrites. J’en ai enregistré une partie déjà, et je dois enregistrer la suite, mais je n’arrive pas à trouver le temps. Il sera dans la lignée des précédents, mais j’ai l’impression qu’il sera moins triste, et qu’il y a aura plus d’instruments.
Comment le réalises-tu ?
Pour l’instant, je réalise tout chez moi, toute seule, et ensuite, j’aimerais assez demander à des amis d’ajouter leurs voix ou leurs instruments.
Tu es une artiste très réservée. Sur scène comme sur disque, tu sembles presque effacée, discrète, tu n’es pas du tout dans le don de ta personne. On a presque l’impression que tu joues ta musique pour toi, et que finalement, le succès d’Half Asleep t’impose quelque chose de douloureux...
Oui, c’est vrai. Je suppose qu’en enregistrant mes premières chansons, j’ai quand même dû me dire que j’allais les faire écouter à quelqu’un, mais c’était très vague. À priori, il n’y avait pas vraiment de volonté d’exorciser quoi que ce soit. Ce n’était pas une catharsis, en tout cas pas consciente. Mais aujourd’hui, je réalise que faire tout ça m’a beaucoup aidé. Ça a été une façon de m’exprimer et de rencontrer les gens, de sortir de ma timidité maladive.
À moins de tout retranscrire à l’oreille, il est impossible d’avoir accès à tes paroles... Quels sont les thèmes de tes chansons ?
Ce sont des thèmes personnels, mais ce ne sont pas des histoires, plutôt des sensations, des images. Ce n’est pas pour rien qu’on ne trouve pas mes paroles, c’est parce que je ne les ai mises nulle part ! Je n’ai pas encore fait le pas de mettre ça en avant.
Tu n’as pas confiance en tes textes ?
Non, je n’ai absolument pas honte de mes paroles, mais je ne les ai encore jamais mises en avant. Je crois que ça va venir, bientôt.
Le 29 novembre, tu vas jouer à Bari dans le backing band de Matt Eliott. Comment ça c’est fait ?
Je l’ai rencontré au Rhâââ Lovely Festival en 2005, où l’on jouait sur la même scène. On ne s’est vus que cinq minutes, mais il avait vu mon concert et il m’a dit qu’il avait trouvé ça très bien. Et je crois que c’est Maxime, de mon label belge, Matamore, qui lui a donné une cassette avec mes chansons, que Matt a écoutées sur le chemin du retour. Ensuite, il m’a invitée à faire la première partie de quelques-uns de ses concerts. Un an après, son label avait décidé de monter une formule « Matt Elliott en groupe », ils sont donc allés chercher des musiciens un peu partout, et ils m’ont recrutée en tant que claviériste. Évidemment, j’ai dit oui tout de suite, même si je me demandais comment ça allait se passer, parce que je suis toujours étudiante.
Comment fais-tu pour combiner tes études et Half Asleep ?
(rires) Je fais comme je peux... Les deux sont très prenants, et cette année, c’est un peu plus compliqué, mais je m’en sors, en général. La musique ne me prend pas tellement de temps, ce sont juste quelques concerts à droite à gauche, une semaine de temps en temps pour enregistrer... Et je ne répète pas pour mes concerts, d’où mes fameuses fausses notes !
« (We Are Now) Seated In Profile » est sous licence Creative Commons, et téléchargeable gratuitement. Pourquoi ce choix ?
C’était l’état d’esprit de la scène musicale, surtout en France, où l’on parlait beaucoup des licences libres. De toute façon, je savais que je ne serai pas professionnelle et que je ne gagnerai pas d’argent. Ce qui est un peu remis en question maintenant, parce que le projet grandit. Pour moi, tout a fonctionné grâce à internet. C’est comme ça que je me suis fait tous mes contacts, et c’est une des meilleures façons de faire connaître ta musique. Même si le disque n’est pas sous licence, il sera téléchargé. Alors que tu vas en vendre 100, il sera téléchargé 3000 fois... C’est sans commune mesure !
Parle-moi de Matamore Records, qui sera à l’honneur de cette soirée au centre Wallonie-Bruxelles.
Matamore, à l’origine, c’était un webzine créé par un Luxembourgeois. C’était un site d’échange de playlists, avec un forum très actif. De là est né un label, avec l’envie de promouvoir certaines musiques. C’est par ce site qu’ils m’ont proposé d’intégrer le label. C’était vraiment tout au début, et j’étais très heureuse. Le label a beaucoup changé depuis : au début, il y avait quatre personnes, maintenant, il n’y a plus que Maxime, du groupe Moufle (qui joue lors de la soirée Matamore), qui fait pratiquement tout. C’est vraiment une toute petite structure, mais elle est hyperactive. Tout le monde se connaît, et tu verras qu’en live, ce sont presque les mêmes musiciens dans les différents groupes, sauf qu’ils changent d’instrument !
Pour terminer, parlons de ton actualité discographique, avec ce split LP que tu as sorti chez Humpty Dumpty en édition limitée.
Il y a de nouveaux morceaux sur ce disque, qui est un projet entre ce label et le disquaire Le Bonheur à Bruxelles, qui voulaient lancer des artistes en vinyle. Ils nous ont proposé cela, à moi et Sandra (aka SRX), et j’ai été ravie d’avoir cette opportunité, et de pouvoir sortir un vinyle. C’est tellement beau !
Texte et photos : Thomas Baltes (www.anafierling.com)











































