On écoute bien les chevaux

Nous avons rencontré le couple Soy Un Caballo chez eux, à Bruxelles, autour d’un petit déjeuner tout en musique et en confidences. L’occasion de parler de leur univers, de leur implication, de leurs envies mais aussi de leurs craintes et de leurs hésitations. L’occasion de faire mieux connaissance avec un projet musical frais et délicat, mais aussi et surtout avec deux personnes d’une sincérité et d’une prévenance uniques. Une rencontre bien plus qu’une interview.

Parce qu’il faut bien reprendre l’histoire là où on l’a laissée, on ne peut parler de Soy Un Caballo sans citer Venus et Melon Galia. Ancien batteur remarqué des premiers et ex bassiste-chanteuse emblématique des seconds, Thomas Van Cotom et Aurélie Muller auront attendu quelques années avant de nous revenir avec un projet commun et infiniment plus personnel. Entre temps, la route n’aura pas été toute droite, sillonnant même à travers les vallées d’un étrange Far West.

« Au début on avait le projet de former un groupe, qui s’appelait les Lovely Cowboy Orchestra, qui, chaque fois accompagnerait un chanteur différent. » Chose faite dès 2003, où l’on retrouve nos comparses entourant amoureusement le songwriter Hank Harry sur l’album Far From Clever, réalisé à 6 mains. « Notre ambition pour le Lovely était un véritable projet d’accompagnement depuis le début du processus. Il s’agissait pas juste d’arrangements, mais plutôt de revisiter les compositions de quelqu’un d’autre, de vraiment les réinterpréter en s’y investissant fortement, de sorte à quelque part se les réapproprier. C’était déjà un grand pas vers Soy Un Caballo et vers l’écriture enfin assumée » Véritable travail à double casquette donc : d’une part les arrangements et l’écriture, d’autre part la direction d’un collectif de musiciens variés pour l’enregistrement du disque et la tournée. Après Hank Harry, c’est Jesse D. Vernon (Morning Star) qui doit venir se loger dans la cible du duo de Cowboys et la réalisation d’un disque est un moment envisagée. Et puis... « Et puis l’idée n’est un peu pas vite passée mais elle s’est révélée difficile à gérer », nous explique Thomas. Gérer les agendas et les envies de sept musiciens n’est pas chose aisée. Mais cela n’explique pas tout. « En fait, on avait deux envies : d’une part, être "au service" de chanteurs qu’on pourrait vraiment accompagner et quelque part aider, et d’autre part, on avait également envie de travailler nos propres morceaux. Et comme dans nos projets précédents, Thomas et moi, nous n’étions pas les compositeurs, petit à petit on en est venu à réaliser que notre priorité était là : faire des morceaux tous les deux et les assumer en tant que compositeurs... ne pas toujours se cacher derrière quelqu’un d’autre... Du coup on a décidé de se cacher derrière une tête de cheval ! » (Aurélie). Et ainsi naquit l’homme à la tête de cheval, projet heureux qui aura marqué 2007 de son empreinte délicate.

Mais les choses ne furent pas si immédiates. La route fut à nouveaux marquée par quelques virages fondamentaux. Ce fut d’abord l’abandon de la langue anglaise « qui nous permettait aussi de nous cacher derrière quelque chose, de "mettre une petite barrière" » (Aurélie). Ce fut ensuite l’invitation a réaliser un premier morceau (pour la compilation « Le pique-nique »), titre intitulé Lilia & Marius et publié sous le nom de I’m a Horse. Ce fut, enfin, l’hispanisation de ce nom, si difficile à prononcer en anglais « et surtout beaucoup plus joli en espagnol ». Trois étapes déterminantes et qui accouchèrent enfin de Soy Un Caballo, cheval bicéphale tendrement et complètement habité par Aurélie et Thomas.

Beaucoup de temps s’est écoulé entre la fin de vos aventures en groupe et la sortie de ce premier disque de Soy Un Caballo. Le passage à l’acte a été si difficile ?

Thomas : Il a fallu attendre qu’on prenne nos responsabilités ! Ça a été quelque chose d’important pour nous. On avait l’impression, dans nos projets précédents et respectifs, d’être toujours accompagnateurs de certaines personnes, on aidait les leaders à s’exprimer. Et c’est un peu comme en politique : tu es parfois dans l’opposition, et parfois dans les décisions. Et un moment j’ai vraiment ressenti le besoin d’être dans les décisions. D’être soi-même le « chef » de ce que tu fais et surtout de prendre nos responsabilités et d’y aller ! Ce ne fut pas immédiat...

On a le sentiment que les collaborations avec Hank Harry, ou plus tard avec Raymondo, ont véritablement changé quelque chose, que pour la première fois on a pu y entendre l’ébauche de "votre son", et ce même si ce ne sont pas "vos" disques.

Thomas : La collaboration avec tout ces gens avec qui on aime faire de la musique a été très importante pour nous. D’abord parce que les choses ont changé au travers de ces rencontres. Je ne sais pas si c’est la trentaine qui fait ça, mais le rapport avec la musique change peu à peu. Quand tu as 20 ans, tu formes un groupe, c’est vraiment l’unité, le groupe, les 5 personnalités avec l’idée, forcément illusoire, qu’on va changer le monde. C’est une force impressionnante, quelque chose d’assez incroyable, capable de grandes choses. Mais avec l’âge, tu recherches autre chose. Et là, on commençait enfin à trouver cette "autre chose".

La rencontre avec Matamore semble avoir été déterminante à cet égard, vous offrant une méthode de travail qui paraît idéale tant elle a permis à chacun de réaliser un projet très personnel et différent. Il est frappant de considérer que V.O., Raymondo et Soy Un Caballo ont réussi chacun à mettre au monde un univers si singulier et distinct, quand on sait que ces différents groupes partagent presque systématiquement les mêmes musiciens (vous, Boris Gronemberger, Christian Nolf, Cédric Castus).

Thomas : Oui, c’est ça qui fut très plaisant dans la rencontre avec Boris, Cédric et Christian, c’est que les choses étaient très claires : il y a à chaque fois un leader par projet, qui s’entoure de personnes en qui il a confiance. Les choses sont toujours très claires, tu peux faire des propositions, t’investir, mais y a toujours un "responsable" clairement identifié qui porte "son" projet. Ça évite les problèmes d’ego, d’ailleurs totalement absents de la communauté Matamore. Pour nous, jouer dans ces groupes là (V.O., Raymondo), ça a vraiment été une grande révélation. Découvrir que les choses pouvaient se passer simplement, qu’elles ne devaient pas toujours être conflictuelles. (...) Ensuite, la collaboration avec Christian, Cédric, Boris, mais aussi avec Jesse D. Vernon (Morning Star) et Kate Stables (This is the kit), a vraiment reposé sur une liberté à deux niveaux. D’une part, même si il s’agissait de travailler sur "notre" projet, nous ne voulions pas nous mettre en position de diriger et d’imposer les choses ; nous cherchions bien plus à inciter ces personnes à s’exprimer et à donner ce qu’elles avaient en elles, en nous contentant de jouer un peu le rôle de berger qui veille à ce que personne ne s’égare. D’autre part, la liberté consistait ensuite à se sentir autorisé à ne conserver que ce qui nous intéressait, sans avoir peur de froisser qui que ce soit. Et cela ne peut se faire que grâce à une grande confiance, ce dont nous leur sommes évidemment très reconnaissants. Et ce fut la même chose lors de la production avec Sean O’Hagan (High Llamas) : il n’y avait jamais aucune dramatisation, de problème d’ego, rien de conflictuel. En fait, les problèmes ne provoquaient jamais des difficultés. Tout se faisait dans une grande confiance et dans le respect.

Aurélie : Je dirais même plus : les problèmes en devenaient presque réjouissants, car ils impliquaient la recherche d’une solution, ensembles, ce qui donnait sens à la collaboration. Et face aux problèmes, nous anticipions déjà le moment où nous trouverions la solution, chacun s’en réjouissant pour le bien du projet et non pour sa propre satisfaction personnelle.

Thomas : Les conditions étaient aussi optimales. On a eu la chance de pouvoir travailler dans des endroits fabuleux, où chacun avait la liberté d’avoir son espace quand il en avait besoin et sans avoir trop de pression, temporelles notamment. Nous n’étions pas dans la situation où, ayant loué un studio, il nous fallait suivre un rythme et avancer à tout prix.

Si la musicalité des mots semble souvent primer, il ne se dégage pas moins de vos textes un univers de sens très particulier, certes peu limpide mais qui n’en paraît que plus intime. Vos textes semblent ainsi à la fois éminemment personnels dans le même temps qu’ils paraissent chercher à préserver le mystère. Vous vous y livrez à demi-mot, et pourtant on a l’étrange sentiment que vous y faites référence à des expériences très précises, des vécus ou des moments singuliers qui vous sont propres. Avez-vous trouvé systématiquement un dénominateur commun pour écrire ces textes à 4 mains ?

Thomas : Les textes, c’est le domaine d’Aurélie. Mais ce qui est très gai, c’est que tout part d’une idée qui est commune. C’est-à-dire qu’on part souvent de la musique, puis on a une mélodie de voix, puis quelques petits mots qui sonnent bien. Et ensuite, il y a toujours une discussion et une réflexion afin de déterminer ce qu’on a envie de dire. Réflexion qui s’amorce déjà avec le choix du titre auquel on est très attentif. Après, Aurélie fait sa vie. Et, à mes yeux, c’est véritablement son espace de liberté. Il est rare que j’intervienne.

Aurélie : Oui, mais ça n’en demeure pas moins toujours un travail commun ! On vit ensemble, on partage notre vie, et dès lors il est plus que probable que ce que je vais écrire va toucher Thomas ; qu’il ressente la même chose ou pas, il sera forcément touché, il comprendra immédiatement où je veux en venir. Donc, quand Thomas dit que c’est moi qui écrit, c’est en fait comme pour la musique : l’autre intervient toujours à un moment donné dans le processus. Si j’écris la plupart des textes, je sais que ceux-ci seront relus, discutés avec Thomas. Et en écrivant, je ne peux faire abstraction du fait que j’écris pour nous deux, que ces textes seront chantés aussi par lui. C’est pour ça qu’il y a quelque chose qui est toujours de l’ordre de l’écriture en commun, même si dans la pratique c’est scindé dans le temps.

Thomas : Ce qui est très reposant pour moi c’est que je n’ai pas à m’en préoccuper. Je serais bien en peine d’écrire les textes. Je peux éventuellement avoir des idées, mais pas plus. Et c’est grâce à l’équilibre qu’il y a entre nous deux, la confiance, qu’au final on s’y reconnaît tout les deux. Ce qui est très ludique et reposant à la fois dans cette collaboration aussi, c’est que si les rôles semblent définis, ils sont également interchangeables et tout repose avant tout sur une grande confiance.

Aurélie : Quant au mystère, c’est vrai qu’on aime bien brouiller les pistes... On aime bien faire écho à des artistes qu’on apprécie, des expériences vécues, en glissant quelques indices et en laissant l’imagination et l’interprétation de chacun jouer avec tout ça. C’est aussi des choses qu’on fait dans les court-métrages où on essaye de relier pleins de petites choses entre elles et de faire en sorte qu’ensembles, ces références créent du sens, de nouveaux rapports de compréhension. Mais que l’auditeur se rende compte ou non de la signification de tel titre ou de telle parole n’est pas très important ; il faut de la place pour l’interprétation, l’appropriation et la rêverie.

Chanter était tout de suite une évidence ?

Aurélie : Non, je n’ai pas l’impression. Au départ, j’avais envie de faire pas mal d’instrumentaux. Et puis les envies changent (rire).

Thomas : C’est moi qui, à chaque fois, revenait avec cette obsession : « il faut de la parole ! »

Et chanter en français ?

Aurélie : À la base, j’étais plutôt attiré vers le français. Ensuite nous avons travaillé sur le Lovely Cowboy Orchestra, en anglais. Et l’anglais avait ce charme qu’il permettait de mettre de la distance, via la langue. On est dès lors passé par une phase où on composait essentiellement des morceaux en anglais. Avec l’idée également de collaborer ensuite avec Jesse D. Vernon. Puis, à l’occasion de la compilation « pique-nique », nous avons finalisé un morceau initialement en anglais et qu’on a complètement retravaillé en français. On a eu à ce moment une sorte de double révélation. Tout d’abord, nous nous sommes soudainement dit qu’il fallait assumer, et cesser de se cacher. Si nous réalisons un projet à deux, nous devions affronter nos peurs et arrêter de se cacher derrière la langue. A nouveau l’idée était d’assumer les choses, d’être plus clair avec nous-mêmes et donc de chanter en français. Mais en même temps, nous avons réalisé combien nous n’étions pas forcé de nous contenter de dire platement les choses ; nous pouvions au contraire les distiller et jouer avec les pistes. Ce qui rends les paroles sans doute peu limpides et qui exige peut-être de la part de celui qui les écoute une démarche plus personnelle d’appropriation de celles-ci. Et tant mieux !

Thomas, si je ne me trompe pas, c’est la première fois que tu chantes. Cela correspondait a une envie et était-ce dès lors une évidence ?

Thomas : Non, pas trop... (rires)

Aurélie : En fait, il était censé chanter beaucoup plus sur cet album, mais il cherchait sans cesse à esquiver à coup de « mais nooooon, tu chantes si bien toi ! ». Ou alors il venait avec d’autres arguments encore un peu plus vicieux du genre « Ã§a c’est vraiment une chanson de filles » alors que j’avais justement écrit les paroles pour lui ! Thomas n’a pas spécialement ce besoin de chanter. Mais il chante très bien et petit à petit il assume cela.

Thomas : Pour chaque nouveau projet, j’essaye de me fixer un nouveau défi, quelque chose de nouveau à faire. Et j’essaye de m’en tenir à un seul défi. Pour celui-ci, c’était d’assumer seuls toute la composition et la direction du projet ; c’était déjà beaucoup pour moi et je ne m’imaginais pas en plus chanter ...

Aurélie : Et pourtant il chante si bien ! Les choses viennent vite et naturellement ; il n’y a jamais besoin de 25 prises pour obtenir ce qu’on cherche. Il y a quelque chose de très naturel dans ta façon de chanter. Et puis ce qui est agréable, c’est que ni Thomas ni moi n’avons, je pense, un problème d’ego par rapport à la voix. Nous ne sommes pas des chanteurs, on est plus dans une démarche de musiciens. On considère plus la voix comme un instrument supplémentaire. Et on essaye de choisir à chaque fois l’instrument (la voix) qui sied le mieux au morceau et au texte.

Lorsque l’on écoute le morceau Lilia et Marius, le premier que vous ayez publié, il y a déjà deux ans, et qu’on le compare ensuite avec « Les heures de raisons », on constate une évolution assez frappante. Ce premier morceau offre pas mal de similarité avec des choses réalisées auparavant (Melon Galia, Hank Harry) et finalement assez peu avec les morceaux de l’album, lequel fait au contraire un peu figure d’ovni dans le paysage francophone, proposant un son radicalement différent, moins pop. Cela correspond il à une envie de tourner la page et de véritablement faire autre chose ?

Aurélie : Sans doute, mais ça n’a jamais été conscient, ça n’a jamais été conçu comme tel.

Thomas : Je crois que cela tient pour l’essentiel à la liberté qu’on a gagné petit a petit en se faisant confiance à soi-même et en s’entourant de personnes de confiance.

Aurélie : Et puis ce qui a été aussi déterminant je crois, c’est qu’on s’était imposé la contrainte suivante : il fallait que chaque morceau puise tenir la route avec une base guitare-voix. Christian de Raymondo nous a un peu transmis ce souci de simplicité, ce souci de ne rien ajouter qui ne soit réellement utile au morceau. Se dire que telle mélodie est, certes, peut-être très bien, mais encore faut-il qu’elle soit nécessaire au morceau... Ça pour moi, ça a été une révélation : « Pourquoi faire quelque chose qui n’est pas nécessaire ? Parce que c’est joli ? Mais si le morceau n’en a pas besoin... ». Ce questionnement là m’a vraiment bousculé. En choisissant dès lors de se concentrer, pour la composition, sur la dynamique guitare-voix, et en faisant nôtre ce questionnement là, je crois qu’on est petit à petit parvenu à laisser notre musique se faire d’elle-même et évoluer. Et c’est aussi comme cela qu’on a pu établir cette collaboration particulière avec Boris, Jesse, Kate et les autres, en leur laissant de la place. Ce qui n’est certainement pas étranger à la création de ce son.

Thomas : J’ai l’impression qu’au départ, il y avait aussi l’envie d’aboutir à un album cohérent. Bien évidemment, tout le monde désire réaliser un album "cohérent", mais sur les albums auxquels j’ai participé précédemment (Venus, Hank Harry), j’ai l’impression qu’il y avait à chaque fois plusieurs styles, plusieurs pistes explorées. Or ici, nous avions envie de nous tenir à une seule piste.

Aurélie : Oui, quitte à en changer plus tard et à réaliser des albums très différents les uns des autres. Mais la piste explorée ici, plus intime, moins pop... on a le sentiment que ces morceaux là sont ceux qui nous ressemblent le plus. On adore la pop, on aime beaucoup en jouer, mais ce n’est pas ça qu’on avait envie de faire ici. Cette musique, faite en couple, pour la première fois, appelait un univers plus intime que dans Lilia & Marius.

Le choix du label Matamore, c’est le choix d’une plus grande liberté et d’un meilleur contrôle sur l’ensemble du processus ? Ce qui n’aurait sans doute pas été possible avec une structure plus traditionnelle (qui vous aurait cependant peut-être assuré une meilleure diffusion) ?

Aurélie : C’est sûr. Mais surtout on est fier de faire partie de Matamore, d’être aux côtés de Raymondo, V.O., etc. ; ça c’est sans doute déjà fondamental. Ça change beaucoup de choses d’avoir ce sentiment.

Thomas : Idéologiquement, humainement, on se sent beaucoup plus proche de Matamore que d’autres labels. Et dès lors, il y a aussi le plaisir d’y apporter sa contribution, notamment en venant avec un projet auquel participent Jesse D. Vernon, Sean O’Hagan et Bonnie "Prince" Billy. On est évidemment très heureux de pouvoir aussi apporter cela au label.

Aurélie : Et c’est vrai qu’avec Maxime (de Matamore, ndlr), tout se passe super bien. Il donne son avis quand il le désire, mais il nous laisse vraiment une grande liberté, ce qui devient assez rare actuellement. Et cette liberté rend plus créatif encore, car tu te sens mis en confiance et tu as envie de continuer, c’est quelque chose de très motivant.

J’ai cru comprendre que la tête de cheval, outre l’usage du masque qu’elle permet (pour se cacher, entre autres), faisait également référence au centaure, au passeur d’âme.

Thomas : Pendant toute une époque, j’avais le projet de réaliser un documentaire sur la vieillesse et la disparition des parents. J’avais envie de rencontrer des "enfants" de mon âge et de les écouter parler de la manière dont ils envisagent leur vie avec leurs parents dans 10 ans, leur disparition et leur vieillesse. C’est vraiment un sujet qui me tient fort à cÅ“ur. Le documentaire ne s’est jamais fait, mais le thème m’est toujours aussi cher. Le thème du passage, de la filiation... Le cheval s’est donc vite imposé... Pendant longtemps dans ma vie, j’ai eu l’impression d’avoir ce rôle là, ce rôle du passeur. J’étais tellement préoccupé par ce qui pouvait arriver dans les années à venir que j’avais l’impression d’être déjà dans ce rôle du passeur de la vie à la mort. Entre ma vie à moi qui démarrait et la vie de mes parents ou de mes proches qui finirait. J’avais l’impression d’être coincé entre ces deux stades là. Et c’est de la que vient la tête de cheval.

Thomas m’a dit préférer vite retourner à l’enregistrement plutôt que de faire de la scène. Vous prenez moins de plaisir sur scène ?

Thomas : Non. On y prend du plaisir ! Mais j’ai le sentiment que pour faire de bons concerts, il faut en faire beaucoup. Or en Belgique, si on omet les festivals en plein air qui ne se prêtent pas nécessairement à notre musique, « beaucoup » c’est 5 concerts en deux mois. Du coup je préfère me concentrer sur l’enregistrement. Aussi parce que, l’énergie est présente, on a les idées, alors autant y aller.

Aurélie : C’est aussi parce qu’on aime faire de nouvelles rencontres, explorer de nouvelles idées. Et donc plutôt se concentrer sur la composition et l’enregistrement. C’est pas qu’on n’aime pas la scène, mais que ce soit Thomas ou moi, nous en avons déjà beaucoup fait, avec nos groupes respectifs. Donc on n’est pas spécialement en recherche de scène. On ne veut pas en faire pour en faire et dès lors repasser 5 fois dans la même salle. On est au contraire toujours désireux d’aller ailleurs, faire de nouvelles rencontres, tenter de nouvelles choses, vivres de nouvelles expériences, dans de nouveaux lieux. Les concerts peuvent nous apportent beaucoup de plaisir ; ce qu’on veut éviter c’est la répétition.

Thomas : On préfère prendre des risques et varier les plaisirs ; on n’a pas trop envie de se répéter. Mais on est toujours partants !

Votre projet musical s’accompagne d’un véritable univers graphique, que ce soit par le biais d’images détournées, de cartes postales, mais aussi de vidéos ainsi que, sur scène, de costumes. C’est important à vos yeux de pouvoir exprimer cette polyvalence et d’assumer tous ces différents aspects de la création ?

Thomas : Ça c’est vite imposé, tout était très naturel. Je crois que ça fait tout simplement partie de notre univers. Tout s’est enchaîné naturellement. Et c’est effectivement très important pour nous, tout simplement parce que c’est en nous.

Aurélie : Il est important, à nos yeux, que l’univers graphique du projet soit juste, qu’il ne soit pas décalé par rapport à la musique. On n’a pas trop envie de laisser cet aspect là des choses régi par d’autres ou par le hasard. Pour les cartes postales, par exemple : ça n’aurait pas été cohérent de réaliser des cartes promotionnelles classique « Achetez l’album ! » ou « Maintenant dans les bacs ! ». On avait envie de réaliser de jolies cartes qui dessinent l’univers graphique de notre projet musical d’aujourd’hui. Et puis comme Thomas et moi aimons ce travail là, il fallait que ces cartes soient aussi des objets à part entière. Des objets qui éventuellement ouvrent de nouvelles pistes, que les gens puissent utiliser à leur gré, selon leurs envies et selon ce que l’objet leur inspire.

N’avez-vous pas, par moment, la crainte d’en faire un peu trop, d’avoir trop de liberté et trop de choses à gérer ? Ou bien est-ce que tout simplement vous ne pourriez pas faire sans toute cette liberté et ces différentes facettes du projet ?

Aurélie : On ne s’est jamais vraiment posé la question « est-ce bien de le faire ou pas ? ». On a tout simplement envie de le faire, on a envie de réaliser un projet à diverses facettes, on a envie qu’il ne soit pas uniquement musical mais également graphique. Par contre, le temps peut être source de frustration, justement par rapport à l’envie de gérer plusieurs aspects en parallèle. Mais tant qu’on conserve du plaisir... parce que c’est la seule raison pour laquelle on fait tout ça, parce qu’on y prend du plaisir et qu’on pense, on espère, que dès lors ça va procurer du plaisir à d’autres.

Thomas : Lorsque par exemple on est invité à réaliser un clip pour tel ou tel artiste, on est ravi. Et si il faut faire un petit peu moins de concerts pour pouvoir aussi faire de la vidéo, que ce soit pour nous ou pour d’autres, tant mieux. On est ravis de pouvoir varier les plaisirs et de pouvoir faire les deux.

Vous avez donc réalisé 4 clips pour Soy Un Caballo, qui font plus figure de courts-métrages oniriques et qui se singularisent encore une fois par le soin extrême apporté à la création d’un univers qui fait sens et qui fait écho à votre musique et à vos textes. A l’avenir, l’objectif est de sortir des albums-DVD ?

Aurélie : Au départ, on voulait faire un film de tous nos morceaux ; que l’album puisse se regarder autant que s’écouter. Il ne s’agissait pas de réaliser un long clip, mais bien un film à part entière, avec une histoire, et les paroles des chansons en lieu et place des dialogues. C’est un peu ce qu’on a essayé de faire avec les 4 vidéos réalisées, qui peuvent certes êtres vues de manière isolée, mais qui constituent un ensemble, une suite. C’est quelque chose qui nous tient à cÅ“ur. C’est vraiment hyper excitant, on ne fait pas ça pour avoir de la vidéo à mettre sur Youtube ; c’est tout simplement une envie qu’on aurait beaucoup de mal à réprimer.

Thomas : on aimerait bien qu’un jour l’album sorte accompagné d’un DVD. Ou alors pour le prochain peut-être.

Internet et la musique, pour vous, c’est une réelle opportunité, un couple de raison ou bien une tendance un peu malheureuse.

Thomas : C’est une force, c’est sûr. Surtout pour des groupes comme nous, qui ne sont pas appelés à être des gros vendeurs. Des sites comme Myspace etc., évidemment comme toujours il y a des dérives, c’est parfois très exagéré. Mais cela nous a permis de rencontrer plein de gens, et c’est justement ce qu’on aime grâce à eux...

Aurélie : C’est passionnant ! On se retrouve à échanger des disques avec des groupes à l’autre bout du monde et qu’on n’aurait jamais connu sans Internet, on découvre de la musique qui n’est pas distribuée, on rencontre des personnes et leurs propres projets ; c’est vraiment passionnant !

Thomas : et concernant le téléchargement, moi je n’ai rien contre...

Aurélie : ...on est pour le partage !

Thomas : Oui. Je crois que ce n’est pas là qu’est la rétribution de l’artiste... et puis les CD coûtent chers, certaines choses ne sont pas normales.

Aurélie : Surtout, notre envie, notre intérêt en réalisant un album, c’est qu’il soit écouté, qu’il puisse éventuellement toucher des personnes, qu’on puisse procurer une forme de plaisir à d’autres, c’est la seule raison. Sans ça, on pourrait très bien faire notre musique pour nous, chez nous, en ne la proposant qu’à nos proches. Le fait de faire un album, de le finaliser, c’est pour que ça circule, que des personnes susceptibles éventuellement d’être touchées puissent l’écouter et décider de ce qu’ils en font. Que demander de plus dès lors qu’Internet, qui permet et facilite justement cela.

Thomas : Puis ce qui est passionnant c’est que ce sont des univers entiers, qui nécessitent un investissement approprié. Il ne s’agit pas simplement d’adapter un même contenu à différents médias. Ça permet donc à chaque fois d’apporter une nouvelle facette à l’univers de l’artiste, à son projet.

Pour finir, une question bien bateau : être musicien en Belgique aujourd’hui, jusqu’à quel point est-ce possible ?

Thomas : Il faut assumer ses choix. Personnellement j’aurais sans doute pu faire en sorte d’être aujourd’hui dans une situation plus confortable, mais je ne regrette pas mes choix, qui ont avant tout été d’ordre artistique. Et puis dans notre cas, notre polyvalence nous aide aussi. Demain on jouera avec tel groupe, après-demain on réalisera peut-être un clip pour tel autre, etc. Ce qui non seulement peut nous aider, mais surtout nous procure une vraie satisfaction. Maintenant, à l’approche des 35 ans, c’est vrai que tu commences à te poser des questions que tu n’imagines pas à 20 ans. Ou même à 30. Qu’est-ce qu’on fera quand on aura 50 ans ? Quand on en aura 60 ? Parce qu’on ne travaille pas pour notre pension, on est au chômage, avec un statut d’artiste, ce qui est certes une chance, mais on vit tout de même au jour le jour. Et ça moi ce sont des choses qui me font parfois fort peur. Mais il faut l’accepter. Sans doute que dans 3, 4 ou 5 albums, on en viendra à faire des compromis comme d’autres, tellement on en aura eu marre de peiner financièrement. Je ne le souhaite évidemment pas, je ne l’espère pas non plus, mais je sais que ce n’est pas impossible. En même temps, par certains aspects, c’est quand même royal. C’est Tom Barman qui disait, à propos de dEUS « je suis PDG d’une jeune entreprise » ; je suis mon chef, je décide de ce que je fais, je me lève quand je veux, je travaille où je veux, j’engage qui je veux ! (rire)

Le prochain album ?

Thomas et Aurélie, en chÅ“ur : Vite !

le 26 novembre 2007 par aKa
commentaires •

On écoute bien les chevaux

Waw, un nouvel album ?

S’il est aussi russi que le premier ( mon avis, un album stylistiquement proche de la perfection. Une telle cohrence - parfois on frle le "trop", sans jamais heureusement y tomber - est rare, et rappelle d’ailleurs... l’album de Melon Galia et celui de Samir Barris. Comme par hasard !), je ne peux que me rjouir !

Chouette interview. Merci tous de la blogothque et de Soy un caballo.

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30 novembre 2007, par MMA

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