Liars / Interview
Quelques jours avant la sortie de leur dernier album, "Drum’s not dead", Aaron Hemphill, membre fondateur et "guitariste" (définition de rôle ô combien réductrice dans le cas présent) des Liars, nous a accordé quelques instants. Petit échange où l’on comprend que loin des interprétations et des fantasmes auxquelles sa musique donne lieu, Liars a bel et bien les deux pieds sur terre, tout simplement résolu à faire ce qui lui plaît-plaît-plaît.
Dans le même temps, Angus Andrew, deuxième tête pensante et chanteur du groupe, s’est prêté au jeu du MP3 blog. Résultat consultable ici.
Berlin est entouré d’une réputation particulière dans l’histoire du rock, ayant marqué profondément la trajectoire de nombreux artistes et groupes. Quel était le but en choisissant Berlin et qu’est-ce qui la rend, à vos yeux, si attractive ?
En fait c’est un peu comme si on avait été en Californie : ça n’aurait sans doute rien à voir avec les albums qui y ont été enregistrés, mais plutôt avec l’idée d’un changement d’environnement. Et c’est ce qui c’est passé. On ne s’est jamais dit "oh, cet album a été enregistré là-bas, allons-y". C’était bien plus pratique que ça : "oh, c’est bien moins cher que New-York, c’est au centre de l’Europe et nous y avons quelques amis ". Cela n’a pas vraiment été plus loin. Moi personnellement je suis resté à New-York, seuls Angus et Julian ont déménagés ici.
Est-ce à dire que l’album n’aurait pas été différent s’il avait été enregistré ailleurs, à New-York ou dans la forêt du New Jersey (comme pour les précédents, par exemple) ?
Je pense que ce qui fait la différence c’est le processus. Si on l’avait enregistré dans la forêt, comme pour le dernier, alors là, oui, les conditions étaient importantes car nous vivions tous ensemble. Mais qu’Angus et Julian aient décidé d’aller vivre à Munich ou en France au lieu de Berlin, sachant que moi je suis resté à New-York, le résultat aurait été le même parce que nous aurions également été séparés et que cela a probablement eu plus d’impact qu’un lieu spécifique. Je n’aime pas rejeter l’influence de Berlin sur l’album etc, mais bon, ... voila...y a pas vraiment grand chose à en dire de plus.
Juste après votre premier album, acclamé par la critique, vous avez décidé de vous séparer de Pat (basse) et Ron (batterie) afin de vous recentrer sur votre écriture et vous vous êtes, dans le même temps, en quelque sorte détachés des riffs punk-rock assimilés à la scène New-Yorkaise pour avancer dans l’expérimentation. Je sais que vous ne vous êtes jamais senti partie prenante de cette soi-disant scène, mais la pression qui en découlait, le fait qu’on vous y assimilait malgré vous, cela a-t-il joué un rôle dans votre choix en vous pressant à vous éloigner de ce son qui vous identifiait à cette "scène"
Non, parce que nous n’avons jamais cru à toute cette histoire de scène new-yorkaise. Ce sont des choses que d’autres personnes ont inventées, mais nous nous n’y avons jamais cru. Je ne me suis jamais senti faire partie d’une quelconque scène, donc il n’y a jamais rien eu à fuir et ça ne nous a jamais coûté aucun effort. Je n’ai d’ailleurs jamais compris tout ce buzz. Ce qui m’ennuie c’est ce que les gens interprètent à travers cela. En plus je suis sûr que s’ils avaient une chance de revenir en arrière, ils apprécieraient enfin réellement les groupes pour leur musique au lieu de s’extasier sur “la scène new-yorkaise, la scène new-yorkaise”. Parce que ça, ce sont juste des conneries répétées par des gens qui répètent eux-mêmes ce que des journalistes disent, eux-mêmes ne faisant que répéter ce que d’autres journalistes ont raconté ! Moi je ne connais pas un seul groupe qui parle ainsi ou qui revendique ce genre d’appartenance. Au lieu de parler de musique, les journalistes chroniquent d’autres journalistes. Ca c’est très lourd, parce qu’on se demande s’ils n’entendent vraiment rien d’autre ou n’ont rien d’autre à dire. Mais bon, à mes yeux cela n’a aucun sens et je ne me sens donc pas concerné. (...)
Et puis, tu sais, avec le second album, les gens ont commencé à essayer de dire d’autres choses. Et je suis sûr que pour celui-ci, beaucoup diront "c’est un album berlinois" etc, ce qui ne me semble pas plus vrai. Mais bon, c’est la manière dont les gens interprètent cela. Moi, à mes yeux il s’agit d’autre chose.
Lorsqu’on revient un peu sur votre parcours, l’évolution est très marquée. Vous semblez avoir atteint à chaque album un nouvel échelon et vous être évertués à ne pas vous répéter. Pour cet album, Angus a déclaré que cette fois le challenge avait été “de simplifier et d’être un peu plus traditionnel” ajoutant que cela était “plus difficile de faire une chanson que de faire du bruit”. Alors, était-il vraiment plus difficile à faire cet album ?
Effectivement. Mais je ne pense pas que celui-ci soit spécifiquement plus "simple" au sens de "moins de bruit" et de chansons "plus simples". Par contre ce que je pense c’est que ça a été plus dur, pour chacun dans le groupe, de se connecter à ces chansons et j’imagine que cela apporte plus de vulnérabilité, laquelle a sans doute rendu les choses plus dures pour nous mais aussi plus palpitantes. Cet album a été assez dur à réaliser, c’est sûr.
Sur ce dernier album, on sent encore une fois clairement certaines influences cinématographiques, les ambiances de vieux films de science fiction déjà ressenties sur le précédent. Mais on entend aussi beaucoup de choses nouvelles et notamment des mélodies plus épurées qui paraissent presque plus « classiques » dans l’écriture et l’interprétation comme the other side of mt. heart attack au chant quasi languissant.
C’est possible. Mais je ne pense pas que l’idée ait été de faire volontairement plus « classique ». On a tous des envies, on en parle, on compose et j’imagine que le résultat laisse transparaître nos influences du moment, qu’elles soient musicales, cinématographiques ou autres. Par contre c’est clair que sur le chant, comme dans la composition, on avait envie de s’autoriser des chemins que nous n’avions jusque là jamais osé emprunter C’est ce qu’on essaye à chaque fois en fait.
Angus a accepté de réaliser une petite playlist pour nous, en guise de billet mp3. On pourrait être surpris de ne pas y trouver ESG, Silver Appels que vous avez déjà cités à de nombreuses reprises. Est-ce que tu penses que vos influences ont évolué et que penses-tu du choix d’Angus ?
Oh c’est un choix que j’aurais pu faire aussi. On écoute tous de la musique très différente et on a chacun nos grandes influences. Mais j’aime son choix. Et, de nouveau, ... c’est comme si je venais chez toi ; je ne serais pas surpris d’y trouver des magazines qui ne sont pas des magazines de musique (damned, démasqué !, NDLR). Tu as surement d’autres intérêts que la musique. Et je suppose cela montre juste que la matière et le processus pour réaliser les choses sont beaucoup plus complexes que ce que les gens cherchent à l’expliquer. Et c’est étrange parce qu’on est en 2006 et c’est pourtant encore et toujours le même problème. Dans n’importe laquelle des autres formes artistiques, les peintres par exemple, on comprend et on accepte qu’ils tirent leur inspiration à l’extérieur de leur propre art et pas seulement dans la peinture. En ce qui nous concerne c’est la même chose, on s’inspire de tout. Et évidemment, nous écoutons plein de styles de musique différents et dans ceux-ci, il n’y en a peu qui sonnent réellement comme la nôtre (rire). Mais je ne pense pas que cela rende notre démarche moins sincère. Cela illustre seulement la manière dont nous percevons et assimilons les choses.

La plupart des groupes choisis par Angus sont des groupes qui ont vraiment essayé (ou essayent toujours) de faire évoluer leur musique. Ils semblent tous soucieux de ne pas se répéter. Radiohead ou les Doors sont de bons exemples
Je pense que c’est une question d’évolution, le simple fait du temps qui passe et qui te mène vers des nouvelles choses. Les Doors et plus largement la plupart des groupes qu’Angus a choisi pointent cela, je pense. Ces groupes ont aussi évolué, ils ont changé avec le temps. Et heureusement ; cela rend les choses plus faciles aujourd’hui pour un groupe qui veut évoluer lui aussi. Mais malgré tout, c’est parfois très compliqué de faire admettre cela et la critique reste parfois très « conservatrice ».
Après plusieurs vidéos sur les singles et EP, votre album sort avec un DVD comprenant trois films qui mettent en image, chacun d’une façon différente et très personnelle, “Drum’s not dead”. Est-ce quelque chose que vous désiriez faire depuis longtemps ?
On avait l’idée en tête depuis un moment mais je suppose qu’il nous manquait les outils pour le faire sur les albums précédents. Cette fois, les 3 (Angus, Julian et le réalisateur Markus Wambsganss) disposaient de tous les outils nécessaires. Mais l’idée était avant tout de s’amuser en explorant différents media et puis aussi d’en donner un peu plus aux gens qui vont effectivement dépenser leur argent pour Acheter le CD. C’est devenu tellement commun de downloader de la musique, graver des CDs, etc. Nous savons cela aussi bien que tout le monde ; un gros paquet de ma musique vient de cette source. Donc l’idée est un peu de se dire : ok, qu’est-ce qu’on veut ? En tant qu’acheteur, qu’est-ce que j’attends ou qu’est-ce qu’Angus attend d’un CD ? L’idée c’est cela, fournir un "meilleur package" et enrichir le contenu.
A propos d’Internet, quelle est ton opinion sur la situation actuelle ? En tant que groupe, ressentez vous les conséquences néfastes du piratage ou pensez vous au contraire que cela peut aider ?
Je pense que notre opinion est bien résumée dans ce dernier disque, justement. On ne peut pas combattre Internet, on ne peut pas s’opposer au changement, à la technologie et aux nouvelles manières d’accéder à la musique. Il est plus facile aujourd’hui pour les gens d’entendre de la musique et des groupes. Alors il est sans doute dès lors plus dur pour nous de vendre des disques, ça c’est le mauvais côté. Mais d’un autre côté, cela amène sans doute aussi plus de gens à nos concerts. La question est de savoir pourquoi les gens achèteraient un CD quand ils peuvent le downloader. C’est ce que nous essayons de faire, au lieu de combattre cela : un livret avec pleins d’indications techniques, un DVD, etc. C’est vraiment l’idée et je pense que cela témoigne assez bien de notre position à propos de la bataille entre Internet et les Majors. Ce n’est pas quelque chose que je veux combattre ; c’est formidable que les gens aient accès à autant d’information !
Tu n’as pas personnellement réalisé de vidéos sur cet album mais tu en as faites sur des singles. Ressens-tu le même plaisir à faire des vidéos qu’à faire de la musique ?
J’adore cela ! Ca procure un plaisir immense, c’est fun et c’est une manière de travailler totalement différente. Et en même temps c’est pas très différent, dans le sens qu’on y met également tout ce qu’on a. Enormément de temps et d’énergie y sont consacrés. En fait, c’est simplement une autre manière d’approcher un « projet », comme lorsque qu’on écrit une chanson pour un album. Les deux, musique et vidéo, représentent autant à mes yeux et sont assez complémentaires. Je ne différencie pas tellement les mediums.
En regardant les vidéos du dernier album, on a le sentiment qu’elles complètent parfaitement la musique en unifiant l’album dans une expérience unique et inédite. Est-ce important pour vous ?
On considère tout cela comme une pièce unique, un projet plus large et c’est donc un merveilleux compliment que de dire que les vidéos aident à unifier un peu plus encore l’album car c’est très important à nos yeux. D’une certaine manière c’était là notre objectif.
Pour ces vidéos, au moment de les tourner et de les monter, quelle était l’idée et comment envisagiez-vous alors la relation entre la musique de l’album et les vidéos ?
Je pense qu’Angus voulait faire quelque chose de lent, qui accompagne juste la musique et dont on puisse sortir et rentrer facilement. Par contre Julian, je crois, voulait expérimenter différentes techniques afin d’illustrer, à sa manière et de façon imagée, certains aspects des chansons. Markus est impliqué dans la réalisation de films plus que de "vidéos" ; son idée était plus de réaliser un véritable film pour l’album, une image pour la musique. Je pense que c’était là leur approche. Quant aux deux vidéos que j’ai réalisées, elles étaient plus basées sur le sens des chansons et essayaient, en quelque sorte, d’exagérer la narration.
Je suppose que choisir des Singles n’est pas facile pour vous ? Est-ce quelque chose que vous désirez faire ou que vous "devez" faire ?
Quelque chose que l’on doit faire ! Je préférerais éviter cela. La chose agréable est la possibilité d’y fournir de nouveaux contenus et surtout de tourner des vidéos, ajouter une nouvelle dimension au projet. Mais, personnellement, je n’aime pas séparer les chansons d’un album, c’est contraire à l’idée initiale.
La plupart du temps, vous réalisez des EP plutôt que des singles
Les EP représentent une occasion unique de sortir du matériel entre deux albums. Si je pouvais, je sortirais plus d’albums, mais il vaut mieux être patient. Les EP sont donc un bon "entre deux", et c’est quelque chose de totalement différent. On peut créer quelque chose de nouveau et il ne s’agit généralement pas de déraciner une chanson d’un album pour en faire quelque chose de plus petit. On essaye de respecter le fait que les chansons des albums forment un tout et préférons donc utiliser les EP pour créer de nouveaux projets, enregistrer de nouvelles choses.
Quand "They were wrong so we drowned" est sorti, Angus a déclaré : "Ce n’est pas comme si le prochain album allait être effrayant et étrange. On a le sens de l’humour et ceci est juste un projet que nous avons réalisé. On pourrait facilement faire un album pop japonais la prochaine fois". Penses tu que vous le pourriez toujours ?
Evidement ! On doit le faire ! (rires)
Quelle est votre relation avec votre label, Mute ? Est-ce plus difficile aujourd’hui pour Liars de sortir un album, y a-t-il plus de pression à la vente, trop d’attentes artistiques ?
Non, Mute nous supporte vraiment beaucoup et on peut faire ce que l’on veut, tant que l’on est capable de l’expliquer. On est plutôt chanceux d’avoir une telle relation avec eux. Nous avons le contrôle complet de ce que nous sortons. Je suppose que si l’album vend bien cela rendra les choses encore plus faciles pour nous, mais... je ne sais pas. Il n’y a pas de réelles pressions de la part de Mute. Comme n’importe quel partenaire ils espèrent que tout ira bien, qu’un maximum de gens puisse nous entendre et que le "succès" sera au rendez-vous. Et si nous n’y parvenons pas, ils seront vraisemblablement tristes mais ça ne sera jamais "ok, cet album ne se vend pas, vous devez changer" ou encore "cet album est parfait, vous devez refaire la même chose" ! Ce n’est pas ce genre de label.
Continuez-vous à éprouver le même plaisir sur scène ? Votre approche des concerts a-t-elle évolué avec votre musique ?
J’adore jouer sur scène. Il y a tellement de choses dans les tournées qui n’ont rien à voir avec la musique et que je n’aime pas. Mais jouer sur scène, ça j’adore. Je pense que notre approche peut avoir changé, sans qu’on s’en rende nécessairement compte, elle a surement accompagné l’évolution de notre musique. Mais le plaisir et l’idée générale demeurent les mêmes. L’énergie aussi, je crois. Ca doit rester une expérience à part entière, c’est très important pour nous.












































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Youhou !
Merci aKa pour ce petit topo, pour la jolie discussion qui m’ouvre un aperu de l’tat d’esprit d’Aaron et du groupe, ainsi que pour la compile (j’ai parfois du mal faire dcouvrir les Liars).
Il FAUT qu’un jour je parvienne les voir sur scne et ressentir directement leur musique, avec l’nergie et la transe qu’ils savent communiquer...
Merci encore, et bonne continuation !
Zitoun
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24 avril 2006, par Zitoun