Jour 30
Je vais encore enfoncer le clou : internet à ruiné l’exigence sélective à laquelle j’étais parvenu au bout de multiples années d’entassement de boîtiers cristal sur des étagères suédoises. Je n’ai jamais su combien de CD je possédais, mais je sais juste qu’à un certain moment, j’ai décidé que j’en avais trop. C’était moins un problème de place (quoique...) qu’une question d’utilité : à quoi bon conserver des disques que je n’écoutais jamais ? A cause d’une réputation critique exagérée (« si t’as pas ça, t’as rien ») ? Par attachement sentimental déplacé ?
Longtemps j’ai été la victime du jugement des autres. Ma discothèque reflétait une certaine idée du bon goût véhiculée par la critique et qui accessoirement correspondait au mien. J’avais tous les dit-classiques sur lesquels j’allais bâtir ma culture musicale, mais également bon nombre de trésors cachés certifiés ainsi que des crus récents amenés à se bonifier avec les années. Elle réfletait également mon manque de discernement concernant mes groupes fétiches dont il fallait que je possède tout, y compris le pire.
Cette logique d’accumulation allait heureusement se trouver remise en question. Je faisais petit à petit le tri pour ne garder que ce que j’écoute vraiment. Tout en apprenant à assumer mes contradictions, j’écrémais. J’ai plus de disques de Depeche Mode que des Byrds. Je n’aurai jamais l’intégrale des Beatles et je ne pense pas que ce soit nécessaire. J’ai toujours le premier album des Kitchens of Distinction coincé entre un Killing Joke et un Chris Knox. Je préfère Loaded à White Light/White Heat. J’ai certainement plus écouté les Vulgar Boatmen ou Miracle Legion que REM. Si je n’ai conservé aucun disque de Björk, pas question par contre de toucher à un seul cheveu de Stina Nordenstam (même le maxi que Yello sur lequel elle figure). Ca ne me gêne absolument pas de garder l’album des New Radicals pour une seule chanson (mais quelle chanson !) : je me suis par contre débarrassé de l’intégrale de The Band au profit d’une compilation sans le moindre regret. J’ai rangé l’album d’Anus (celui avec « Tata Vespa » et « Où es-tu mon petit anus ? ») à côté d’Aphex Twins. J’ai eu du mal à retrouver dans d’autres disques de hip-hop ce que j’aime tant chez DC Basehead. Mon coffret Syd Barrett contre le premier John Frusciante ? Sans problème. J’ai racheté le premier Jay-Jay Johanson alors que je n’ai pas un seul Sinatra. J’ai beaucoup plus de Donovan que de Dylan, et je les écoute certainement plus souvent. Mais c’est tout moi et j’en suis fier.
Jusqu’à ce que le téléchargement vienne tout foutre en l’air. Avec mes 170 nouveaux disques en deux mois, de quoi ai-je l’air ? D’un dangereux boulimique tendance compulsif, incapable de s’arrêter après avoir atteint ses propres limites. Moi qui me croyais à l’abri de toute rechute, me voilà tombé bien bas. Bien plus bas que je ne l’ai jamais été. A la fois hanté par la peur que cette mine d’or s’effondre demain et celle de passer à côté d’un disque que je ne serai par la suite plus capable de retrouver, j’y vais sans scrupules et surtout sans aucun discernement. J’en viens presque à m’imposer des séances d’écoute par la suite pour faire le tri parmi ce que j’ai rapatrié. Quelle horreur : écouter de la musique devient une obligation...
Je me suis débarrassé d’un disque de The Fall sur lequel figurait un titre que j’aimais beaucoup : « Lost in Music ». C’est tout à fait là où j’en suis. Je suis aussi perdu que Bill Murray à Tokyo. J’erre d’un blog à l’autre, sans rien chercher de particulier, juste pour vérifier que je ne rate rien. J’ai vécu près de 35 ans sans télécharger, mais je n’arrive plus à m’en passer ne serait-ce que 10 jours. Je suis très pessimiste quand j’observe les phénomènes d’addiction irréversibles qu’engendrent les appareils de technologie récents. Je suis éberlué de voir à quelle vitesse des outils aussi dispensables que le téléphone portable, le lecteur DVD ou le baladeur MP3 ont été aussi massivement adoptés. Le jour où j’ai lu dans Le Monde 2 un article consacré aux « résistants au portable », j’ai compris que j’étais devenu sans le vouloir un marginal.
Je ne vis pas pour autant dans le passé : je consulte mon mail plus souvent que ma boite aux lettres, et je n’ai jamais pris autant de photos que depuis que je possède un numérique. Mais je ne peux pas m’empêcher de penser que la société de consommation, sous couvert d’améliorer notre quotidien, a artificiellement crée de nouveaux besoins dont nous sommes tous les victimes consentantes. Comment cependant continuer à tenir un discours critique et argumenté quand je suis moi-même incapable de résister à l’appel de l’essentiellement dispensable ? Et depuis quand, moi qui n’ait jamais ouvert un livre qui n’ait pas été préalablement recommandé par Philippe Manoeuvre, suis-je enclin à de grandes théories sur la question sans le moindre pointe d’humour ?
Des fois, je me fous les boules. Alors j’écoute « Drinking in LA » de Bran Van 3000, « The Skin of My Yellow Country Teeth » de Clap Your Hands Say Yeah ou « Whoever You Are » de Geggy Tah et je me mets à danser tout seul devant mon ordinateur. Et c’est toujours le moment que choisit la grande Zouzou pour débouler dans la pièce sans prévenir et me demander ce que je suis en train de faire. Papa fait le fou, ma chérie, ne t’inquiète pas. Il est un peu préoccupé par le monde qu’il va vous laisser, à ton frère et toi, mais il vous laissera quelques Go de musique pour aller avec. Et plein de disques vinyles pour jouer au frisbee avec. Mais vous ne jouerez pas dans l’appartement, s’il te plaît. Et vous attendez ma mort. Et tu fermes la porte en sortant, que je puisse pousser les enceintes un peu plus fort. Allez, je dois bien avoir "Airport" des Motors quelque part..










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20 juillet 2006, par eugene
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22 juillet 2006, par Jamais Pareil
RE : > Jour 30
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22 juillet 2006, par philippe dumez
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25 juillet 2006, par ds