Je danse seul

J’ai vu au printemps dernier Mulatu Astatke et les Heliocentrics et je n’avais pas à l’époque trouvé la manière adéquate d’en parler ici. Je n’ai pas pu les revoir à l’automne, mais ce n’est pas une raison pour ne pas revenir sur ce disque-rencontre produit par Strut (également responsable de la rencontre Jimi Tenor - Tony Allen), qui est une des plus belles réussites de l’année. On aurait tué père et mère pour les filmer, ça ne s’est malheureusement pas fait.

Sur scène, à quelques mètres devant moi, les Heliocentrics ont pris position. Je discerne à peine le batteur, caché derrière une cymbale de crash, et le pianiste, à moitié dissimulé par le moog qui surmonte son clavier. En revanche, je vois bien le guitariste en marcel façon blackploitation et je n’ai vite d’yeux que pour le bassiste. Un grand noir élancé, avec une barbichette et l’air de ne pas y être, et puis dans ses doigts, qu’il joue de la basse ou de la contrebasse, du feu qui crépite.

Je sais que ça va être bien. Devant moi, il y a le vibraphone dont Mulatu Astake va jouer quand il finira par sortir de sa loge, et dans ma tête il y a les Ethiopiques, la BO de Broken Flowers et ce disque qu’ils ont fait ensemble, une pure merveille. Je sens que ça va être bien. Il y a cette vibration dans l’air, cette attente fiévreuse de la foule.

Pourtant, je n’y suis pas tout à fait. A ma droite, DJ Barney. A ma gauche, une absence. J’ai à peine le temps d’y penser : les voilà qui commence. Un premier morceau sans Mulatu, un peu trop free et abstrait à mon goût, mais avec déjà un sens de la texture qui donne l’impression de nager en eau profonde. Je les entends, je les regarde, j’aime comme ils dégainent une série de petits instruments qui ne sont là que pour enrichir encore. Comme des points de détail en surimpression mais en plus fondamental que ça.

Le thème gonfle, gonfle, gonfle. N’en finit plus de gonfler, sans jamais imploser. Je trouve les cuivres encore bien sages, j’attends plus d’eux. Je vais être servi. Voilà Mulatu, vieil homme digne et affable dans sa tenue blanche, à peu près la même que Mahmoud Ahmed il y a déjà plus d’un an. L’homme est une légende, mais un personnage contrasté aussi. C’est sans doute le musicien le plus connu de l’âge d’or d’Addis Abeba, mais ce n’était pas l’instrumentiste le plus doué de cette scène là. Il aura fait carrière sur quelques standards, il aura su se vendre et se placer.

Il se lance justement dans un de ses vieux classiques et là les deux cuivres explosent littéralement. Je ne suis pas musicologue, je ne sais pas ce qui fait que les cuivres de l’éthiojazz sont si reconnaissables, mais je n’ai plus qu’à fermer les yeux maintenant. Je suis en territoire familier.

Ils sont un peu redescendus. Partis trop haut et trop vite, peut-être, mais le morceau suivant a quelque chose de mou et donc de très frustrant. Ce n’est qu’un mauvais moment à passer. Le morceau suivant s’aventure quelque part vers le Bronx, porté par une rythmique hybride et hip-hop, suffisamment dansante pour que je me mette à osciller. Quelques mesures, un solo de violoncelle parfaitement balancé, et j’y suis, ça y est, je danse. Autour de moi, on danse aussi. Juste à côté de moi, deux amantes s’enlacent, la petite dans les bras de la grande, ensemble. Je les envie, alors je ferme les yeux, je prends mon épaule gauche avec ma main droite et ma hanche droite avec ma main gauche et je danse avec moi-même. Je danse seul. En imaginant autre chose, évidemment.

On peut reprocher pas mal de choses à Mulatu Astatke. On peut lui préférer dans des registres différents Mahmoud Ahmed, Getatchew Mekuria ou Mohammed Jimmy Mohammed. Mais ce que le bonhomme a accompli cette année est tout de même exemplaire : on voit trop souvent de vieux briscards de la musique africaine ressuscités par une actualité ou une autre se lancer dans l’exploitation de leur catalogue oublié sans prendre de réels risques, on ne peut que s’incliner devant l’audace de ce disque confié aux bons soins d’une bande d’anglais perdus dans une galaxie très très lointaine. On les avait entendu chez DJ Shadow et Melvin Van Peebles. Ils n’avaient avant cela sorti qu’un seul et unique disque sur Stones Throw (la maison de Madlib et de son Yesterday New Quintet auquel ils participent) : on y entendait du jazz, évidemment, mais aussi des envolées psychédéliques, des influences africaines, du hip-hop en bonne et due forme (avec le grandissime MF Doom) et des moments très funk.

Je rouvre les yeux de temps à autre, histoire de resituer un peu où je suis, de prendre quelques notes visuelles pour plus tard. De me fabriquer des souvenirs. Je rouvre les yeux parce que le son est si épais, si profond, si complexe que j’ai parfois du mal à comprendre ce qui peut bien se passer sur scène. Il me faut les voir pour bien imaginer qu’il n’y a là que 9 musiciens pour produire ces avalanches de notes, cette texture folle de sons qui se mélangent. Des notes qui nous tombent dessus, tantôt en rafale et tantôt comme la goutte d’eau solitaire d’un minuscule nuage égaré. Ça me rappelle le concert de Vic Chesnutt avec le Silver Mt Zion : il arrive que tu puisses sentir sans le voir, comme ça, presque par instinct, quand un musicien joue pour toi, toute l’histoire qu’il a fallu pour en arriver là, pour qu’il produise la note que tu entends au moment où tu l’entends. Toute une vie passée à écouter et à reproduire, à apprendre et à répéter, à s’ouvrir sans cesse pour être capable, au jour j et à l’instant t de jouer la note parfaite, celle qui convient à l’histoire.

Je continue de danser. Plus vraiment. Je danse avec eux, même si eux ne bougent presque pas. Il ne m’en faut pas beaucoup plus : bientôt, je suis ailleurs, bercé par ce son mystique qui réconforte de tout, des absences, des ratés, des promesses et des attentes.

le 24 novembre 2009 par Garrincha
commentaires •

Je danse seul

Eh bah, rien que ça !

Je me suis vraiment éclaté en voyant ce concert. En y allant je pensais que ce serait plutôt calme... et même en connaissant les morceaux par coeur j’ai pris la puissance du live dans la figure... Très bonne expérience.

Par contre je suis ressorti avec l’impression que certaines personnes n’avaient pas forcément apprécié le concert comme j’avais pu le faire, car n’ayant pas forcément le goût du Jazz... qu’ils n’étaient pas forcément rentrés dans toutes les parties qui n’étaient pas clairement dansantes comme justement le morceau du début ou alors les multiples solo à la contrebasse, au saxo, à l’orgue... (solos à la fin desquels le blond aux percus devait systématiquement appeler les applaudissements et encouragements, ceci ne venant pas spontanément pour la majeur partie du public...) J’ai eu l’impression que certains ne l’avaient juste pas.

Mais peut-être que je me trompe et que, même si ils n’ont pas forcément compris ce qu’ils ont entendu, ils ont pu apprécier autant que toi, avec leurs tripes plutôt qu’avec leur cerveau. Peut-être qu’à la fin sur Yekatit, finalement, l’énorme masse mouvante devant la scène avait bien mieux compris que moi.

En tout cas, merci pour ce compte rendu.

chmop, le type qui danse de l’intérieur...

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25 novembre 2009, par chmop

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