Hefner, basses fidélités

C’est une obsession, certes, avouable et revendiquée, mais répéter encore que Hefner était un petit miracle de groupe serait inutile. On a déjà écrit ici et tout le bien qu’on pensait de Darren Hayman et de ses chansons, il serait vain de biographer, de wikipédier avantageusement et de louer à nouveau ses multiples talents de songwriter/parolier et conteur du quotidien.

La réédition de The Fidelity Wars (1999) est une occasion trop tentante cependant : double album, quarante titres (les onze morceaux originaux et des inédits, des démos, des versions alternatives) et l’impression de redécouvrir le disque de chevet (il y a débat sur ce sujet-là) des fans du "Britain’s largest small band". On y suit quelques titres de leurs versions quatre-pistes à leurs versions finales (en passant parfois par des sessions de répétitions), on y repère les morceaux cantonnés aux faces B, ceux sacrifiés et abandonnés en cours de route, et élus, connus par coeur désormais, qui auront l’heur de rejoindre le tracklisting final. Une singulière et plaisante leçon sur la genèse d’un album et sur son évidente cohérence thématique...

Darren Hayman avouait volontiers "Je passe mon temps à penser à deux choses : la musique et les femmes. C’est pourquoi j’écris tant de chansons sur les femmes. Ca vient naturellement." On ne le blâmera pas, on se délectera ainsi de la palette riche des sentiments et des petites aventureuses amoureuses du narrateur de l’album. Car The Fidelity Wars est, en somme, une histoire : une histoire d’amour avec ses ruptures et ses réconciliations, ses crises et ses joies, ses tromperies et ses serments. Une histoire à conter... Darren Hayman donne des pistes sur son site, des explications brèves mais insuffisantes : il oublie des chansons et s’arrange avec l’ordre des titres pour justifier sa trame narrative. On se permettra de rectifier et de fournir des explications légèrement différentes des siennes, après tout et même s’il n’est pas encore dans le domaine public, le rock de Hefner est une sorte de pratique musicale à son plus haut niveau d’amateurisme, et est suffisamment intime pour qu’on se sente légitime à se l’approprier ainsi.

Une "guerre de fidélité" qui commence classiquement : le héros/narrateur (Darren Hayman himself, bien qu’il s’en défende) tombe amoureux. En une chanson introductrice, le décor est planté, la relation installée et on est presque déjà dans le registre de l’intime.

She smoked on my bed cause she thought it would annoy me / But I love to watch the girls smoke in my bed / [...] / How can she love me when she doesn’t even love the cinema that I love ("The Hymn for the Cigarettes")

On a pourtant déjà quelques raisons de ne pas croire en la relation durable : sacrifices, concessions et petits arrangements dès les premiers couplets. On pressent le narrateur quelque peu faux-cul (ou idéaliste), mais la chanson suivante rassure aussitôt sur le degré d’intimité des deux protagonistes.

And your hair stops short of a line which starts at your neck / And flows over your collarbone down to your breast / Where my hand lies ever so gently / And my hand starts to move down your stomach and in between those thighs / To a soft warm place I call home and may god protect your home ("May God Protect Your Home")

…A moins qu’il ne s’agisse que d’un fantasme, d’un doux rêve érotique et d’une pulsion non partagée. Pas le temps d’investiguer, on bascule immédiatement dans le psychodrame éthylique : notre héros est jaloux et visiblement saoul. Accès de paranoïa et de déprime, il se persuade que sa chère et tendre regrette ses amours passées et noie sa (pseudo) dépression dans différents alcools. Une tactique bien connue des peu sûrs d’eux et qui est rarement couronnée de succès.

Don’t start me on the rum, just because it makes me numb / Start me on the whiskey I know whiskey is his drink / You never drank it with me but now you drink it with him / I’m not good enough for whiskey, not good enough for you ("The Hymn for the Alcohol")

La déprime est heureusement passagère et sobriété rime avec félicité : tout va bien, le soleil brille, les oiseaux chantent et Cupidon est habile à l’arc...

I feel beautiful when she says I am beautiful / But she is more beautiful / I feel heavenly when she says I am heavenly / But she is more heavenly ("I Took Her Love For Granted")

On le sait bien, l’orgasme est éphémère et post-coït, notre héros n’est plus si vaillant. Il bande mou et se fait tout petit. Il est rongé par la culpabilité, n’en dort plus, sursaute à la moindre allusion involontaire et se fait un sang d’encre. Il finit par avouer une infidélité en espérant ainsi se faire (à demi) pardonner. La demoiselle prend acte, entre déception et tristesse, colère et résignation, mais on sent que la pilule n’est pas aisée à avaler.

She was pulling out the loose threat on her nylon skirt / She was eating far too much chocolate / And every time she said she really didn’t mind / She was biting her bottom lip ("Every Little Gesture")

Retour en arrière : adepte d’on ne sait quel principe sportif qui voudrait que "l’attaque soit la meilleure défense", notre narrateur avait pris une décision presque ridicule dans son état en choisissant l’adultère préventif. Une stratégie offensive, mais de précaution, éminemment discutable et qui, si elle n’est pas menée dans le plus grand secret et avec la plus ferme conviction, est vouée à la déroute. Apanage des plus forts mentalement, notre narrateur doute dès le départ de sa tactique risquée (même si la coucherie semble avoir été agréable) et se vautre évidemment dans le remords.

The weight of the stars made the night fall down / Her hair made the whole town swoon / My heart was led by her pale skinny legs to the mattress in her room / No matter what my friends say there’s no rhyme or reason / I know I did something wrong / Oh she had the wit, she had the knack / The night didn’t seem too long ("The Weight Of The Stars")

Notre narrateur dépité tente de se justifier : tel Pâris qui avait enlevé Hélène, il avait ravi sa dulcinée à un autre prétendant. Cette aventure le hante et il y repense sans cesse : était-il plus désiré que l’autre ? N’a-t-il pas brisé une histoire en commençant la sienne ? Les fondations de son idylle étaient-elles fragiles dès le début ? Ou alors : est-il à ce point un incorrigible insatisfait, effrayé par l’idée du bonheur ?

Why, must she taunt me so, she still has his sent, she still wears the suitors clothes / Oh I’ve lived a lie, I stole a pretty bride during the summertime ("I Stole A Bride")

Des hésitations et de la confusion, cette histoire est faite d’incompréhensions et de divergences fatales. Culpabilité à nouveau ou sincère volonté de se reprendre : quand il "prie" son retour et jure son amour…

I thought you said that you’d phone me this weekend / Cause at the weekend the phone calls are cheaper / You left a note but I did not read it / I threw it away / I thought that you belonged to me / That we were meant to be ("We Were Meant To Be")

…c’est pour mieux le piétiner aussitôt : monsieur le narrateur, ayant pris goût aux défaites et à une certaine sorte de dépravation, rechute, pour les mauvaises raisons et sans amour-propre aucun !

The gaps between Fat Kelly’s Teeth / Distract my eyes from her body / And as she pulls me to the floor / I don’t feel that guilty / My trousers are below my knees / And her skirts above her waist ("Fat Kelly’s Teeth")

De vains efforts, lamentablement gâchés. On sent la fin, le dénouement proche, la séparation avec comme leitmotiv banal et lâche, un "on reste bons amis" parfois pathétique.

We will always talk this way / Tired and slightly jaded / We will waste our tears and we’ll be waiting years / For the friends who always promised that they’d phone us / We will always feel this way / Faintly optimistic / But we will speak the truth and we will never lose / Oh the feeling that our hearts could be unbroken ("Don’t Flake Out On Me")

Darren Hayman livre une conclusion peut-être dispensable : malgré les tromperies et les doutes, les épreuves et le temps, le narrateur avoue un amour inconditionnel en forme de plainte et de regret.

Who gave you the right to bruise my little heart / You tore it right apart, I was saving it for art / You knew just what to do, so who gave you the clue / I love no one else, I love only you ("I Love Only You")

On n’en saura pas davantage. L’album suivant de Hefner s’intitule We Love The City et a pour thématique Londres. Un changement assez radical de perspectives obsessionnelles : Darren Hayman a t-il trouvé la femme de sa vie ? A t-il consenti à ne plus dévoiler ses sentiments amoureux en chansons ? Est-il à ce point amer et aigri pour ne plus vouloir écrire sur le sujet ? Qu’importe finalement, c’est The Fidelity Wars qui restera notre recueil préféré d’illusions et désillusions sentimentales.

NB : les titres "The Hymn For The Cigarettes", "I Took Her Love For Granted" et "I Stole A Bride" sont des versions alternatives des titres originaux, extraits de la réédition de The Fidelity Wars. Le morceau "Don’t Flake Out On Me" est extrait du live Maida Vale. Les albums sont en vente ici.

le 11 août 2008 par Rockoh
commentaires •

Hefner, basses fidélités

Don’t flake aout on me, est une pure merveille, et, à l’époque, donnait des nouvelles, alors rare, de Peter Astor, ici à la guitare...Rien que pour ça, cette album est superbe.

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11 août, par lagartija.nick

Hefner, basses fidélités

Marrant, j’avais suivi Too pure comme un forcené il y a quelques années (Long fin killie, Jack...) et j’avais arrêté à l’arrivée de Hefner justement, je ne sais trop pourquoi parce que après écoute, rien à redire, c’est du tout bon. J’ai passé l’après-midi avec les deux premiers albums dans les oreilles ! Merci de m’avoir rappelé à l’ordre :-)

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13 août, par MMApl

Hefner, basses fidélités

Hefner est un groupe passionant, c’est sûr.

Il manque à cet article un topo sur leur évolution vers l’électro-keyboard... Leur dernier album "Dead Media" et leur EP "The Hefner Brain" sont des Kid A avant l’heure, finalement !

Et aussi, officiellement, le groupe n’a pas splitté. Je les vois bien revenir un jour avec de nouvelles chansons...

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14 août, par Absolut Noise (http://absolutnoise.blogspot.com)

Hefner, basses fidélités

Je les avais vus en 1ère partie de Belle and Sebastian et leur set valait très largement la seconde partie.

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31 août, par davnat

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