Gentlemen cambrioleurs

C’est une entreprise éminemment louche, un cambriolage mené par des jaloux trop souvent malintentionnés. Quelques miettes de richesses dérobées puis dilapidées sur-le-champ, sans fierté, sans gloire.
C’est autre chose qu’un tribute, qui est une opération de fans pour les fans solidement balisée.

Là, il s’agit d’un groupe qui décide d’enregistrer un plein disque de covers d’un seul et unique autre artiste (ou groupe), comme s’il était en croisade extatique. C’est souvent un désastre, de temps en temps une nouvelle porte dérobée ouverte sur un groupe qu’ont pensait connaître par cœur. Un nouvel angle de vue.
C’est bien plus qu’une reprise isolée jouée à la fin d’un concert : c’est une plongée dans la masse primaire qui fait une discographie, absorbée entièrement et totalement puis recrachée par la bande…
Le repris et le repreneur peuvent tous deux y laisser beaucoup…

Le dernier exemple en date de la difficulté du genre est le fadasse disque de Scarlett Johansson, qui tente de vampiriser l’univers de Tom waits mais se prend vite dans sa cape. D’autres ont eu un peu plus de chance, comme Modest Mouse qui a eu droit à deux covers albums réussis, chacun dans son genre et pour des raisons différentes.

Le premier est un peu anecdotique vu d’ici, mais pas du tout de l’autre côté de l’Atlantique : Bluegrass Tribute to Modest Mouse : Something You’ve Never Heard Before, signé Iron Horse, est sorti en 2007. Le groupe de l’Alabama a popularisé à lui seul un genre musical, la reprise de tubes pop à la sauce bluegrass. Les Shins y ont eu droit, Metallica aussi (Kirk Hammett kiffe…), même les Guns et Van Halen…

Ces gens n’ont donc peur de rien et s’en sortent globalement bien avec les morceaux de Modest Mouse, pourtant amoureux des rythmiques saccagées, des retournements mélodiques et des ambiances pesantes (en tout cas aux débuts du groupe). Passés à la moulinette Iron Horse, les textes d’Isaac Brock prennent des allures de sermon prêché par un prêtre de campagne au sourire malsain (Travelling swallowing Dramamine/ Feeling spaced breathing out listerine/ I’d said what I’d said that I’d tell ya/ And that you’d killed the better part of me, raconte Dramamine…).

On aime ou pas mais c’est bien fait. Surtout, ce disque valide l’idée que les chansons de Modest Mouse sont largement assez épaisses pour survivre à tous les outrages, que même dépecées de leurs musiques pourtant si caractérielles et devenues cavalcade de banjo sous amphets, elles tiennent encore debout parce qu’elles sont méchamment bien écrites.
Elles ont la force des chansons populaires, celle des classiques country et folk, de Hank Williams ou de Willie Nelson pourquoi pas. Des mélodies consistantes, des histoires barrées, une douce folie qui les rend un peu plus attachantes encore… Il fallait juste les dénuder pour s’apercevoir que leur peau est si épaisse [1].

Il y en a un qui avait compris tout ça deux ans plus tôt, avant que Modest Mouse ne devienne un énorme groupe aux États-Unis et un succès affirmé en Europe, même si son côté americana a du mal à passer ici et que les premiers albums du groupe restent des demi-secrets bien gardés.

Mark Kozelek s’est attaqué à cet héritage dans le deuxième disque signé avec Sun Kil Moon [2], Tiny Cities (2005). Et très vite, dès les premières notes étouffées d’Exit Does Not Exist et la voix qui hésite avant de se lancer, on a l’assurance qu’il a tout écouté et tout compris. Kozelek a saisi la nervosité, les fixations et les peurs d’Isaac Brock : le voyage sans fin et les routes qui défilent, les salles fermées, les villes, encore les villes qui écrasent tout, et l’enfance avec qui les chansons de Modest Mouse ont bien du mal à gérer.

Kozelek réduit la musique explosive de Brock, Judy et Green à des guitares miniatures, un enregistrement a minima, très cotonneux, et un phrasé gris aussi doucereux que la voix de Brock est coupante et hurlante – sans abandonner pour autant ses reliefs menaçants. Les structures éclatées de morceaux comme Jesus Christ Was an Only Child ou Tiny Cities Made of Ashes sont ramenées à leur noyau incompressible : les versions de Sun Kil Moon dépassent rarement les deux minutes, quand celles de Modest Mouse s’étendent, se brisent, repartent et s’étendent encore… Kozelek en fait ses propres chansons sans nier le caractère de leurs auteurs… Et personne n’aurait pensé que des castagnettes trouveraient leur place dans Grey Ice Water.

Tiny Cities est un disque qui touche le sublime d’un souffle, plein d’humilité et très loin d’un cambriolage honteux. C’est le plus bel hommage qu’on puisse faire à un groupe et peut-être bien le meilleur disque de Modest Mouse, qui confirme en même temps tout le bien qu’il faut penser des gars d’Issaquah (on parlera des deux derniers albums en date un autre jour) et le génie de Mark Kozelek, sur lequel on n’a vraiment jamais eu de doute.

- Photo du bandeau : Mark Kozelek par Wendy Lynch

- Photo live : Mark Kozelek par Torbjörn Persson

le 10 septembre 2008 par DJ Barney

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