
Essaouira, le bruit et la fureur
Quiconque débarque à Essaouira pendant le Festival plonge dans un immense tourbillon et en ressort trois jours plus tard, lessivé, poussiéreux, béat. Avec 3 vidéos de Vincent Moon
Essaouira, le bruit et la fureur
Takata-takata-takata-takata... Quand les rues de la médina se vident à nouveau, et que les chats de Mogador retrouvent leur territoire, quand les hordes de festivaliers sont remontés dans leurs avions, dans leurs taxis collectifs, dans leurs bus bancals, et que certains, parce qu’ils n’ont plus un rond, sont partis à pied à travers ce que vous et moi appellerions un désert, quand les marchands de CD pirates ont plié leurs stands et éteint leurs enceintes hurleuses et que les vendeuses de baghrir sont reparties dans leurs villages avec plus d’argent gagné en trois jours qu’elles n’en gagneront le reste de l’année, il résonne encore - ricochant de la tour de l’Horloge aux arcades de la Halle aux Grains, des murs lézardés du vieux Mellah aux remparts de la Sqala, s’écrasant contre les vagues et le vent qui le ramènent implacablement vers la ville.
Le son des qraqeb est une obsession. Impossible de résister à ce bruit de fer choqué, à ces énormes castagnettes dont se servent les Gnaoua pour rythmer leurs nuits de transe. C’est comme si Vulcain avait convié quelques collègues dans sa forge et décidé, pour conjurer l’ennui de frapper jour et nuit sur du métal, de se mettre au ternaire. Takata-takata-takata-takata.... Quand les qraqeb retentissent, même les mouettes la mettent en veilleuse.
Quiconque débarque à Essaouira pendant le Festival plonge dans un immense tourbillon et en ressort trois jours plus tard, lessivé, poussiéreux, béat. Avec l’impression d’avoir touché à quelque chose d’essentiel et d’avoir vu le monde à l’envers. Le rite gnaoua est un trip, un voyage aux frontières de l’indicible. On pourrait gloser des pages entières sur cette fantastique culture de la marge, ce syncrétisme extatique naviguant entre le mythe d’une Afrique originelle et le culte des saints de l’Islam populaire, sur ce monde invisible peuplé de génies dont les Gnaoua sont les gardiens. Mais rien ne vaut l’expérience d’une lila, de ces cérémonies de possession pendant lesquelles une partie de l’assistance entre littéralement en transe, ces femmes drapées de blanc saisies de spasmes, ces danseurs virevoltant de plus en plus vite au fur et à mesure que les qraqeb accélèrent leur boucle infernale, les injonctions répétées du maalem et cette basse à trois cordes, le guembri dont les notes font trembler la terre. C’est une fièvre qui dure parfois jusqu’à l’aube et qui, au petit matin, vous laisse fourbu, courbaturé mais ravi.
Ce festival tient du miracle. Ici, le rythme et la mélodie retrouvent leur essence première - la guérison, puis l’élevation - et irradient toute la ville. Sur des scènes géantes, les grands maîtres gnaouas invitent les musiciens étrangers à se frayer un chemin entre les rythmes. Il est beaucoup question de fusion, de dialogue, d’improvisation. Parfois, les rencontres sont belles, voire géniales- Bertignac (eh ouais !) en 2002, Paolo Fresu en 2004, Minino Garay cette année. Parfois, cela ne marche pas - Bertignac, cette année (ben ouais...) -, ça frôle le dialogue de sourds - Keziah Jones en 2003. Mais le public accepte les faux pas. Car réussis ou ratés, ces moments sont précieux . On y assiste, en direct, à la fabrique d’une nouvelle musique.
Il y aussi ces concerts traditionnels disséminés un peu partout dans la vieille ville : lila gnaoua, musique berbère, issaoua, etc... Et ce public très jeune, chaque année plus nombreux qui cotoie le fellah, la femme voilée ou le digne encravaté. C’est sans doute le plus beau miracle d’Essaouira : avoir révélé une jeunesse éprise de musique, ouvertes aux quatres vents. Une jeunesse passionnée de rock, de hip-hop, de reggae, à qui ce festival a permis de retrouver une partie de ses racines. Ce n’est pas le seul facteur, mais Essaouira a grandement contribué à l’émergence d’une véritable scène marocaine, de ce qu’ici au Maroc on appelle la fusion. Chaque semaine de nouveaux groupes se créent, emboîtant le pas de Hoba Hoba Spirit ou de Darga, fers de lance d’une movida à la marocaine, tellement emblématiques désormais qu’ils commencent à voler la vedette aux Gnaoua... Dans un pays où jouer du hard-rock peut vous valoir un séjour en prison, ces trois jours de juin sont un défouloir extraordinaire, une oasis de liberté sans conditions. Dans un sens, le festival n’a pas volé son titre de « Woodstock marocain »...
J’aime tellement ce festival, son public, ses points d’orgue et ses défauts. Je pourrais vous en parler pendant des heures, célébrer le génie de ses créateurs, vous vanter les mérites de tel ou tel maître gnaoua, vous dire que vu d’Essaouira, les pogos et autre stage-diving sont de bien mornes pratiques. Sidi Moon est lui aussi tombé sous le charme, et avec sa caméra enchantée, il a su capter une partie de cette magie.
Au petit matin, quand vous rentrez, exténué et heureux de quelque lila endiablée, que le chant du muezzin vous accompagne jusqu’à votre lit, le rythme est toujours là. Des volets claquent contre un mur : takata-takata-takata... A Essaouira, même le vent est un gnaoua.





































Essaouira, le bruit et la fureur
trs bel article !!
Essaouira, l’anne prochaine, j’arrive
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24 juillet 2007, par AntoineV
Essaouira, le bruit et la fureur
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25 juillet 2007, par Garrincha
Essaouira, le bruit et la fureur
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29 juillet 2007, par Maia
Essaouira, le bruit et la fureur
J’ai trop aim Essaouira ! Les luminosits et les couleurs sont incroyables, les Marocains super accueillants...et les dromadaires trs cool. Voil, c’est tout.
C.L
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24 août 2007, par Clara Ligeois