
Des riffs et des lettres (IV)
Pour cet été, La Blogothèque vous a concocté une petite sélection de lectures estivales toutes liées à... la musique. Au programme de ce nouvel épisode : la bio de John Peel, une histoire malienne et un polar jazzy bien british.
Margrave of the Marshes, par John et Sheila Peel (en anglais)
C’est terrible à dire, mais la meilleure chose qui soit arrivée à cette autobiographie, c’est la mort de son auteur. Le bon John donc, DJ aux cheveux longs puis DJ barbu, scotché à la BBC pendant presque 40 ans de tête-à-tête radiophonique avec les jeunesses anglaises, ami intime des amoureux de musique mort d’une crise cardiaque le 24 octobre 2004 au Pérou. L’homme des cultissimes Peel Sessions a laissé son histoire inachevée, et c’est donc sa femme - qui traverse le livre sous le surnom de Pig -, qui a repris le manuscrit pour y ajouter les 260 dernières pages, les plus vivantes et sûrement les plus justes.
C’est que Peel a une fâcheuse tendance à se rabaisser, à amplifier ses hésitations, et surtout ne sait pas raconter. L’homme qui a offert les platines de son émission quotidienne aux débuts de Bob Marley, de This Heat, Joy Division ou encore l’Herman Düne des premières années, était bien meilleur à marmonner en solitaire dans son antre de Peel Acres, à écouter patiemment les palettes de disques et de démos reçues chaque semaine pour en tirer des playlists devenues historiques. Plus que la vie du DJ de radio le plus influent des 30 dernières années, ce livre raconte ainsi l’histoire d’un Anglais qui a eu 20 ans en 1969, fasciné par la musique mais pas par les musiciens, qui pouvait passer la nuit à faire une compilation pour sa fille qui partait en vacances le lendemain mais se montrait peu avec les artistes (qui pourtant lui devaient beaucoup). Dans ce domaine, son amitié déçue avec Marc Bolan semble l’avoir vacciné.
(Page 287.) « Dans son journal à la date du dimanche 19 septembre [1971], John écoute le nouvel album de T.Rex, Electric Warrior, pendant son petit-déjeuner, et note : “C’est magnifiquement fait mais le pire côté de la personnalité de Marc semble avoir été libéré - on ne les avait pas entendu depuis que Hot Love est devenu n°1. C’est très triste.” Avec le recul, le succès soudain de Marc fut le début de la fin entre lui et John. Il semblait évident que Marc ne devenait pas seulement célèbre, mais incroyablement célèbre : filles qui crient, éclairs des flashes, tous les trucs qui sont devenus des clichés aujourd’hui. Il s’était séparé de June quand John s’est finalement décidé à l’appeler pour voir s’il avait un week-end de libre. Quelqu’un a répondu au téléphone, et lorsque John s’est présenté, une voix à peine audible dans le fond a lancé, “Je ne suis pas là”. On a dit à John que Marc le rappellerait, mais bien sûr il ne l’a jamais fait. Dans ses dernières années, John disait que ça l’avait peu touché, mais je sais qu’à ce moment-là nous avons été tous les deux très secoués. »
On redécouvre aussi la plus grande qualité de John Peel : une curiosité sans limites, avec ses rares a priori qui ne demandent qu’à être contredits. Un enthousiasme capable de soutenir un groupe contre le monde entier, de balancer 12 minutes de noise bruitiste à 22h00, ou inversement de détruire les ambitions d’artistes criant trop haut et trop fort vouloir être le prochain Peel band - une facette qui ne transparaît qu’entre les lignes dans Margrave of the Marshes. Mais qu’on n’en fasse pas un cynique pour autant : l’animateur qu’on nous montre dans ce livre est un gamin à qui on a confié les clés d’un studio pendant quatre décennies.
(Page 444.) « L’une des sessions à laquelle tenait beaucoup John était celle de Jeff Mills. En fait, [il] était tellement excité quand il a entendu que Jeff était au programme pour mai 1998 qu’il a demandé au producteur de vérifier qu’il s’agissait bien du vrai Jeff Mills. Quand il est arrivé, John l’a regardé nerveusement à travers la vitre du studio, avant de trouver assez de courage pour entrer et dire bonjour. Il pensait que Jeff serait du genre silencieux, mais il avait tout faux. En quelques secondes Jeff était en train de lui poser des questions sur des disques qu’il avait joués et des artistes qu’il avait rencontrés. Jeff avait 50 disques avec lui, et John lui a gentiment dit que c’était sûrement trop pour son set de 30 minutes. Jeff a juste souri. Et le set fut époustouflant, avec Jeff qui volait sans effort entre les trois platines, tournant sur lui-même et dansant - et il a joué les 50 disques. John n’a parlé que de ça pendant des semaines. »
Mali Blues, par Lieve Joris

Dans cette série de nouvelles, Lieve Joris raconte le Mali avec la tendre dureté que l’exercice exige. La journaliste belge n’en était pas à son premier périple en Afrique de l’Ouest quand elle a croisé la musique de Boubacar Traoré (à qui elle consacre sa dernière histoire), un mur de sentiments rentrés auquel elle se cogne pendant quelque 150 pages qui finissent - à bout de forces - par éclairer l’état d’esprit du Johnny Cash malien au milieu des années 90.
Il faut le trouver tout d’abord, entre Paris, Bamako et Kayes, aux confins du Sénégal et du Mali. Celui que tout le pays appelle Kar Kar vit aujourd’hui en homme seul, comme à jamais fermé sur lui-même, fébrilement remis de la mort d’un amour. Mais la voyageuse est patiente, et en dénouant les énigmes tissées par le bluesman ronchon, ses vies apparaissent lentement.
La première, dans les années 1960, était fastueuse. Boubacar Traoré chantait pour son pays nouvellement indépendant, appelait les immigrés à revenir instruire la nation, travailler pour construire une république enfin libre. Mais le coup d’Etat de 1968 met fin à cet espoir et le chanteur n’a plus sa place sur les ondes du nouveau régime policier. Sa seconde vie restera mystérieuse, Boubacar Traoré construit une famille et délaisse sa guitare, avant de se retrouver à Paris, ouvrier dans le bâtiment à la fin des années 80.
Heureusement, certains ne l’ont pas oublié, et en pleine mode africaine poussée par l’éclat du blues d’Ali Farka Touré, quelques producteurs européens partent à la recherche de celui qui faisait twister l’Afrique francophone deux décennies plus tôt.
Mais comme on s’en aperçoit vite, cette renaissance artistique, les nouveaux disques, les tournées tardives et le respect regagné par le maître discret, sont secondaires dans Mali Blues : la vie de Boubacar Traoré est une histoire d’amour brisée net, et ses plus beaux morceaux n’ont d’ailleurs éclos que pour être des messages à sa Pierrette (écoutez Je chanterai pour toi ou Les Enfants de Pierrette...). Voici le seul et unique ouvrage - avec le film qu’il a donné - capable d’éclaircir une discographie éparse construite dans la douleur, et d’enfin expliquer pourquoi sur les rives du Niger, si vous parlez de Boubacar Traoré, on vous dira qu’il y a en lui un bout de l’âme malienne.
(Page 204.) « Depuis que nous sommes entrés [dans ce bar], un enthousiasme juvénile a pris possession de lui. Je sens qu’il connaît cette vie là, ou du moins l’a connue. Quand le serveur apporte notre commande, Kar Kar remplit soigneusement nos verres et remet la capsule sur la bouteille.
“Je t’ai dit que je n’étais pas allé en France pour faire de la musique, dit-il d’un ton qui annonce une histoire. Mais j’avais emporté ma guitare, bien sûr. Les douaniers français m’ont laissé passer en faisant un grand geste du bras ; ils pensaient que j’étais un griot qui venait chanter à un mariage malien !”
A Paris, il a d’abord travaillé dans un bar, puis dans un hôtel et plus tard dans le bâtiment. “J’étais content de tout ce que je pouvais trouver comme travail, parce que je n’étais pas venu en France pour devenir ministre, mais pour gagner de l’argent.” Le week-end, il jouait dans des foyers d’émigrés, mais son patron ne se doutait pas que l’homme sur les échafaudages était musicien. Même le producteur sénégalais, qui avait sorti une cassette de lui un an auparavant, ne savait pas qu’il vivait à Paris.
“Mais pourquoi ?
Je ne peux pas t’expliquer. Tu ne comprendrais pas. Un jour peut-être, mais pas maintenant. »
Now’s the Time, par John Harvey
Ces douze nouvelles sont une parfaite introduction aux enquêtes de Charlie Resnick, l’inspecteur de Nottingham qui voit la vie comme un 33 tours de be bop. Un personnage qui joue les butés malins au milieu de l’Angleterre copyrightée par Ken Loach, d’histoires de prostituées à peine majeures, de pote jazzeux qui se fait dessouder, de gamine enceinte et de passage à l’an 2000. Surtout, tout ça est rythmé par un fond jazzy, une BO réfléchie et dispensée à la seconde près pour coller aux pensées d’un antihéros rêveur pour qui chaque solo de saxophone est un bijou au milieu de la misère.
Pas si étonnant d’ailleurs qu’au fil de ses enquêtes et des vies qui explosent en vol, Resnick soit resté bloqué sur un jazz aux constructions encore nettes, swing et bop avant tout. Un besoin d’appuis fiables sûrement. Pourtant, comme le rappelle l’auteur dans ses notes, « Charlie n’a pas toujours été un jazzeux, un fan de jazz pur et dur. Dans le roman Les Années perdues, nous apprenons de quelle façon, lorsqu’il était jeune, il a fait la connaissance de sa femme, Elaine, à La Chaloupe, au bord du fleuve, attiré vers ce club par les accords torrides, biens qu’approximatifs, de soul et de blues des orchestres locaux qui s’échinaient à jouer leurs version de Sam Cooke et d’Otis Redding, de Booker T and the MGs. »
Dans Now’s the Time, on récupère donc un Resnick bien moins groovy, qui ne semble plus trouver d’envie que dans les volutes de Charlie Parker et Lester Young, en thème et solos sobrement chahutés : l’inspecteur cherche à ralentir, à s’occuper de ses chats et de ses amis proches, prend enfin le temps de ne pas se tâcher en mangeant ses sandwichs (un nouvel échec). La plupart des nouvelles portent presque logiquement le nom d’un morceau du Bird, l’idole de Resnick (Now’s the Time donc, mais aussi Cheryl ou My Little Suede Shoes), qui dans certains cas a même été le déclencheur de l’intrigue.
Pour parachever cette fresque sombre, John Harvey donne en toute fin d’ouvrage la discographie idéale de Resnick : Bag’s Groove de Miles Davis, The West Coast Sessions de Stan Getz, Lady Day & Prez 1937-41, de Billie Holiday, du Parker bien sûr, et de plus obscures merveilles comme la Gershwin Collection de Spike Robinson et le Milt Jackson with Horace Silver... Faites chauffer la playlist, ce livre ne peux se traverser qu’avec ces jazz dans les oreilles.
Au début de la nouvelle-titre (page 21). « Resnick l’avait fourré dans un taxi et ramené à la maison, lui avait collé une bière dans la main et s’était mis à leur préparer quelque chose à manger. La dernière fois qu’il avait vu Ed Silver, c’était dix ans plus tôt, peut-être davantage, dans un bar dont le propriétaire aimait son jazz ; Silver avait commencé son set de bonne heure, deux chorus de I’ve Got Rhythm en solo, sur un tempo insensé, la basse et la batterie se retirant du jeu, le pianiste souriant la bouche ouverte. Des doigts, ce soir-là, qui couraient aussi vite que ses idées.
Resnick partagea l’omelette dans deux assiettes.
“Tu peux apporter ce pain ? dit-il. Nous allons manger dans l’autre pièce.”
Le plus audacieux des chats, Dizzy, les suivit plein d’espoir. L’album Clifford Brown Memorial en était encore à la piste Theme of No Repeat.
“Ils meurent tous, Charlie.”
“Qui ?”
“Nous les couillons qui jouons du jazz !”
Et maintenant c’était vrai. »










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13 août 2007, par Furax
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26 août 2007, par John Peel Jr
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13 octobre 2007, par lamouche