
Coming Up Roses
On a lu il y a quelques temps cet article de l’excellente Amy sur Shake Your Fist, et on l’a trouvé tellement bon qu’on s’est dit qu’on allait lui donner une seconde vie par ici. Parce qu’on trouve nous aussi qu’Elliott Smith était parfois un punk colérique, parfois un drôle mélancolique, en tout cas un type aux émotions sacrément complexes. Et parce qu’il n’est jamais aisé d’écrire sur des idoles qui ont la stature et qui nous touchent autant que le poète de Portland...
Ce que tout le monde aime à répéter à propos d’Elliott Smith, c’est que c’était un pauvre type dépressif. Et sans doute le pire de tous. Sortez un seul instant de ce schéma, et vous serez illico pris pour cible par les petits fans larmoyants ou les ayants-droit du défunt. Je me suis souvent demandé si la souffrance - et particulièrement la souffrance psychique - pouvait produire du « grand » art, si c’est le passage obligé pour qu’un artiste produise quelque chose de dérangeant, de puissant, d’intemporel (je sais, je sais). Mon mémoire de licence portait sur la manière dont la maladie mentale avait pu influencer l’œuvre du poète Robert Lowell (qui souffrait de troubles bipolaires) et de son plus modeste camarade Randell Jarrell. La maladie était-elle un élément clé du processus créatif ? Je ne me souviens pas vraiment de ma conclusion (c’était il y a des lustres et je ne peux pas relire mes anciens écrits sans être immédiatement frappé d’une violente crise de démangeaison). Je pense pourtant avoir répondu que oui. Mais chaque année passée m’a vue m’éloigner un peu plus de cette vision et je pense aujourd’hui que la souffrance ne produit pour ainsi dire rien - ce n’est qu’un mal que l’on ferait mieux d’éviter autant que possible. Le talent et le travail sont des choses distinctes. Je ne peux pourtant pas le démontrer, ma vision est purement empirique.
J’ai donc fini par être extrêmement irritée par la manière dont l’histoire officielle d’Elliott Smith nous est contée et par la mise en avant de certaines informations au détriment d’autres : Le côté torturé, dépressif, toxico, la mort glauque et mystérieuse ; le parcours aussi balisé qu’inéluctable ; le bon vieux clicheton du désir de mort ... comme si la ressortie perpétuelle des cadavres de Ian Curtis (sur tous les bons écrans dans votre ville !), Nick Drake, Kurt Cobain et consort ne nous suffisait pas. (La codification de l’auto-destruction de la rock-star selon ces mecs implique que nous n’en aurons jamais assez). Ca m’irrite de voir comment cette histoire d’Elliot Smith est produite officiellement et communiquée à travers toutes ces anthologies posthumes. Pas tellement par From a Basement on a Hill, qui ressemble autant que nous le sachions à ce que Smith avait l’intention de faire et qui sonne comme un album terminé et complètement réalisé. Basement a au moins le mérite de contrebalancer les auto-oraisons funèbres que sont "Fond Farewell" et "King’s Crossing" avec des chansons aux ombres subtiles comme "Memory Lane" et "Let’s Get Lost."
Non, ce qui m’irrite, c’est la compilation au titre ironique New Moon, un ensemble d’étrangetés et de chutes de studios publié cette année. Une partie de ce que je veux dire quand je dis que cela m’irrite, c’est que je n’ai pas pu m’approprier ce disque. (Et j’admets que cela tient peut-être autant de mes goûts personnels que de mon incroyable sens analytique). Un certain nombre de ces chansons sont évidemment des compositions de premier rang, et des preuves supplémentaires - si besoin était - du rare et superbe talent de songwritter d’Elliott Smith. Mon titre préféré est probablement "Georgia, Georgia," qui ressemble à première vue à une vadrouille folk anonyme mais dont - à y regarder de plus près - les syncopes hoquetantes, les mélodies poignantes et les couplets assassins sont clairement estampillés Smith. Mais l’album d’un coup ? Plutôt un ensemble gris et maussade de murmures mornes qui semblent appeler la pluie. Un disque coulé par un raz-de-marée de tristesse. Et de façon délibérée.
Il était couru d’avance que que les démos et les chutes de studio de Smith généreraient au final un bon paquet de cash (et je pense que ses fans sont suffisamment enragés pour les acheter en plus de les télécharger gratuitement). Ce n’est pas le problème. Le problème, c’est la version de Smith qui est offerte de cette manière ; c’est que seules ses chansons tristes ont une valeur culturelle. Si elles ne le sont pas réellement, elles sont encadrées comme si elles l’étaient. "Cecilia/Amanda" - un morceau vibrant qui tournoie comme un manège et apporte son lot de colère et de sarcasmes - est sans doute la meilleure chanson dans cette veine. C’est l’un de ces morceaux inédits qui ont circulé dans tous les sens depuis sa mort, ce qui signifie que ses fans ont organisé la production de Smith dans cette sorte de petits narratifs aux possibilités infinies que la digitalisation, les communautés online, les playlists de mp3 et les blogs rendent possibles. Et je pense qu’il est révélateur que cette chanson n’ait été inclus dans aucune compilation posthume (en prenant en compte qu’il peut y avoir d’autres raisons - légales par exemple - qui justifient cela ; cette chanson est juste un exemple).
Heureusement, je n’ai pas - pas plus que vous - à accepter cette version officielle. Je fabrique la mienne en mixant "Cecilia/Amanda" avec d’autres chansons au potentiel de liaison infini du catalogue de Smith. Des chansons qui luisent, qui projettent des étincelles et qui explosent en flammes, qui sonnent et enragent et qui téléscopent la vie. Et qui ruminent, aussi, qui se crispent et qui souffrent. Des chansons comme "Southern Belle" et "Waltz #2", "Rose Parade" et la version au piano de "Miss Misery." Et un enregistrement live et énergique de "Color Bars," cette chanson sournoisement drôle de Figure 8 avec son piano joyeux et rebondissant et sa glorieuse section de cordes. Du coup, l’Elliot Smith de mes playlists est tout sauf schématique, il est incohérent, chaotique et il n’offre que rarement des roses. Il en dit plus sur moi - et sur mon besoin d’histoires réalistes et donc complexes - que sur lui. Comme il se doit.
Amy - Shake Your Fist













































Coming Up Roses
Bravo et merci pour ce texte ! Oui aux fans amateurs de complexité, laissant aux artistes toutes leurs facettes !
Il est souvent tellement tentant de réduire un chanteur à une seule image : Gus Van Sant lui-même n’a pas résister à glisser une "balade triste d’Elliott Smith" avec Angeles dans son récent Paranoid Park... Même si c’est un peu particulier ici, puisqu’il l’avait déjà utilisée dans Good Will Hunting...
Mais cette réduction monolithique fait écho à mon expérience du film "Control". Séance parisienne en juin, avant-première remplie à 90% de fans de Joy Division. Et à la sortie, beaucoup de commentaires déçus : le film ne rendait pas bien leur Ian. Pourtant, le film s’essouffle sur la fin, à mon avis, en se restreignant à la marche dépressive de Ian. Il est bien plus convaincant en présentant Curtis en adolescent, en dragueur, en déconneur : on ne sait pas trop comment ce type a pu écrire ces titres aussi sombres...
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5 mars, par Cathead Le William-North
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6 mars, par Nassim
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7 mars, par Pierre
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10 mars, par lol
RE : Coming Up Roses
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10 mars, par lol
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10 mars, par Garrincha