
A deux, c’est toujours mieux
“E Doce Morer No Mar” est à l’origine une chanson de Dorival Caymmi. Le vieux bonhomme - dont notre spécialiste es Brazil vous a déjà vanté les immenses mérites - en donnait une version presque folk, à l’instrumentation réduite aux seules lignes d’une guitare acoustique. Les mots s’y écrasaient presque les uns sur les autres mais la mélodie demeurait, inaltérable. Il y a des mélodies qui tiennent du miracle : on se demande à les entendre comment elles sont nées, par quelle pirouette inouïe elles ont bien pu voir le jour. D’autres qui ont la force de l’évidence pour elle. Ça ne veut pas dire qu’elles sont plus simples, loin de là. Elles ont juste plus d’aplomb. La mélodie de cette chanson est de celles là. Encore faut-il entendre ce que deux belles dames en font. Marisa Monte et Cesaria Evora, ensemble.
Le Cap Vert est une terre d’émigration : la majorité des cap-verdiens vivent à l’étranger, et pour une bonne partie d’entre eux dans les deux pays culturellement les plus proches : le Portugal et le Brésil. Ce qui s’entend naturellement dans la morna dont Cesaria Evoria est devenue l’ambassadrice, une sorte de parente insulaire de la saudade et du fado. Les chanteuses du cru ont donc toujours pas mal puisé dans ce qui se faisait du côté de Rio et de Bahia. En l’occurence, ces deux là sont de bien meilleures chanteuses que Dorival, qui fut surtout un compositeur de génie mais dont la voix avait quelque chose de mal dégrossi. En termes de diction et de netteté, c’est comme si elles prenaient des mains de l’ancien une chanson antique toute poussiéreuse pour la lui rendre impeccablement nettoyée, frottée et polie jusqu’à ce qu’elle brille. Les deux versions sont sublimes et j’aime autant les deux approches.
Ce qui m’intéresse ici, ce n’est pas non plus la guitare sublime qui les accompagne, virtuose sans être imposante. Non, ce qui m’intéresse, c’est une question toute simple : comment est-ce qu’on peut chanter avec Cesaria Evora ? Elle est tellement immense, elle est un monument, elle a placé à elle seule la morna sur la carte de la musique contemporaine. On sait par ailleurs qu’elle a une réputation d’humilité et que travailler avec elle ne doit pas être une expérience horrible. Mais cette voix ! Au Cap Vert, il y a des plages de sable noir, des caldeiras immenses, des nuages prodigieux d’imagination, des falaises qui s’effondrent lentement dans les flots d’un Atlantique déchaîné plus souvent qu’à son tour. Il y a tout ça, une nature implacable, et la voix de Cesaria Evora. Un son d’une profondeur telle qu’il semble venir de l’intérieur de mon propre corps et remonter vers mes oreilles plutôt que l’inverse. Comment est-ce qu’on peut vouloir chanter avec quelqu’un qui a cette voix là ?
Et bien Marisa Monte débarque de son Brésil natal la bouche en cœur et fait ça très bien. Elle n’est pas n’importe qui, loin de là. Pourtant, quand Cesaria chante seule les premières mesures, on ne peut que s’imaginer Marisa arrivant sur la pointe des pieds. Pas de hiérarchie idiote, cependant. Cette chanson nous offre surtout une belle alchimie. La brésilienne a un ton plus clair, plus univoque mais sans doute aussi plus léger. Elle apporte un peu plus de lumière, et un air de jeunesse vivifiant. Elle a la mélancolie moins inexorable mais plus douloureuse, plus à vif, d’une certaine manière. Elle offre un contraste sublime. D’autant plus qu’elle sait rester à sa place, ne prendre l’air qu’à son tour et parfois se mêler à l’autre, la voix plus ancienne, sans jamais briser l’harmonie. C’est tout un art, sans aucun doute, que de savoir chanter avec quelqu’un d’autre. Le faire avec autant de délicatesse, ça relève du génie, tout simplement.
Dans un autre registre, il faut écouter Béla Fleck et Djelimady Tounkara jouer ensemble. L’un est né à New York, a été prénommé en hommage à Bartok et est habituellement considéré comme le meilleur joueur de banjo du monde. On a pu l’entendre sur des disques de Neil Young, Dolly Parton et ... Phish. Sous son propre nom, il a enregistré des disques de jazz comme de bluegrass. L’autre est né à Kita, à l’est de Bamako dans une famille de griots. Il est l’un des plus importants guitaristes africains des quarante dernières années. Il joue aussi du xalam, le probable ancêtre africain du banjo. On pourrait penser qu’en enfermant deux prodiges dans un studio pour qu’ils jouent ensemble on n’obtiendrait qu’un long jam assommant. A la place, on a "Mariam".
En ouverture, les deux nous tricotent un thème sur lequel Djelimady brode en dévalant son manche. Et puis, sur un rythme qui s’installe les deux virtuoses improvisent ensemble comme deux jongleurs qui se passent et repassent des balles. Ou en l’occurrence, du feu. Loin des habituels numéros de ce genre, on sent presque que ces deux là jouent sans filet, qu’ils jouent littéralement avec le feu, que la mélodie incertaine et chancelante, presque une offense aux lois de la gravité musicale tant elle ne tient qu’à un fil, peut parfaitement tomber au sol. Ils prennent des risques, ils se lancent en avant mais ils se reposent à tour de rôle l’un sur l’autre. Ils se tiennent comme deux vieux potes qui se tiennent par les épaules dans un moment d’exaltation. Alors, tombera ? Tombera pas.







A deux, c’est toujours mieux
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22 septembre 2009, par un courageux anonyme
RE : A deux, c’est toujours mieux
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26 janvier, par francoise
RE : A deux, c’est toujours mieux
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26 janvier, par francoise