La Blogothèque
Soirées de poche

Damien Rice

C’est l’histoire d’une Soirée de Poche qui a refermé une décennie de plaies.

C’était la première fois que je partais de chez moi. À 1400km de ma famille, de mes amis, de tous mes points de repères et de ce que j’étais dans la ville qui m’a vu grandir. J’avais 20 ans et je me souviens encore des larmes de la séparation, des premières heures dans cette chambre d’étudiante que j’essayais tant bien que mal de faire ressembler à quelque chose de familier, et des premières rencontres où j’étais bien incapable d’aligner trois mots dans cette langue que je connaissais à peine.

Je me rappelle surtout de ce moment clé, de ce que je sais aujourd’hui être l’un des basculements les plus cruciaux de ma vie, où j’ai réalisé que là-bas, je ne connaissais personne, mais que personne ne me connaissait non plus. Que je pouvais être qui je voulais, comme je le voulais, me déconstruire, me reconstruire, et être la personne que je souhaitais devenir sans être sans cesse replacée dans la case que l’on m’avait désignée au fil des années. Une étrange libération au milieu de l’angoisse de l’émancipation. Un affranchissement des règles que je m’étais inconsciemment imposées. Le début d’une petite révolution.

Et puis il y a eu ce garçon, le cliché total, le coup de foudre. J’ai encore bien du mal à expliquer aujourd’hui ce qui nous a fait plonger l’un pour l’autre. Tout ce que je sais, c’est que ça a été instantané, bouleversant, absolument incontrôlable, et que cette rencontre a marqué le début de mon histoire d’amour avec Damien Rice.

C’est ce garçon qui m’a converti à O, son premier album. À la douceur de son folk, à ses moments de calme contenu et de résignation, à ses tourbillons de colère et de frustration, de lâcher prise aussi. À ses guitares et ses violons qui s’emballent jusqu’à exploser, s’emmêler, comme le coeur et le cerveau se prennent souvent les pieds l’un dans l’autre (je sais qu’un coeur n’a pas de pieds). À cette voix qui sait se faire tantôt soyeuse, tantôt fataliste et désabusée, parfois complètement hors de contrôle. À ces vagues de tristesse, d’exaspération, de violence, d’euphorie, d’abdication orchestrées avec tant de finesse, de justesse et de vérité qu’il était impossible de ne pas se laisser emporter.

C’est drôle, avec le recul, de se dire qu’un disque de rupture a accompagné, nuits et jours, les débuts d’une relation. Mais, parce qu’il était le parfait miroir de ce qui se tramait dans ma tête, dans nos têtes à tous les deux à ce moment précis de nos courtes existences, parce qu’il était aussi chaotique, éperdu et confus que nous l’étions, O est rapidement devenu à la fois l’un des albums les plus marquants de ma vie, la bande-son d’une réinvention, et celle d’une histoire qui a ébranlé mes certitudes les plus profondes tout en donnant un tout autre sens à ce qu’était l’abandon de soi.

Jusqu’à ce que, quelques années plus tard, le garçon décide qu’il n’était pas fait pour ce monde-là. Ou que ce monde n’était pas fait pour lui, je ne le saurai jamais.

C’est fou comme une tragédie peut donner une toute autre couleur, un tout autre sens à des mélodies tellement familières qu’on a l’impression de les écouter avec la peau. C’est fou aussi de ne plus jamais pouvoir ne serait-ce qu’envisager d’écouter un disque qu’on a pourtant tant aimé parce qu’il risquerait de réveiller un volcan impossible à canaliser. Trop de souvenirs. Trop d’implications.

Cela faisait dix ans que je n’avais pas réécouter les titres de O quand Damien Rice a joué les premières notes de “The Blower’s Daughter” au milieu de cet appartement parisien, ce soir glacial de décembre. Dix ans que j’avais presque oublié à quel point cet artiste sait marcher sur le fil de l’émotion la plus brute et la plus sincère, sans jamais tomber dans l’apitoiement et les sanglots faciles. Comment Damien maitrise la construction de folk songs à la plus pure beauté. Comment son timbre déchirant évite toujours habilement le dramatique. Comment il ne semble jamais en user pour tirer les larmes – et dieu sait qu’il y en a pourtant eu dans la foule -, mais pour panser les plaies.

Je crois que je n’avais pas compris tout le pouvoir cathartique de Damien Rice avant ce soir. Ni de quelle manière – de ces anciens morceaux à vif, aux plus récents de My Favourite Faded Fantasy et “Back To Her Man” écrit en hommage à Leonard Cohen -, sa musique peut guérir bien des choses. À commencer par la douleur sourde de la perte, de l’impuissance et de la nostalgie.