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Erdal Erzincan

Istanbul. Juillet 2014. Erdal Erzincan nous attendait à l’angle de la Bağdat Caddesi et de la Cengiz Sokak. C’était au cœur de Maltepe, un quartier résidentiel de la rive orientale d’Istanbul, à l’écart des zones plus touristiques et plus huppées de Kadiköy. Il est d’ailleurs coupé du reste d’Istanbul par un énorme échangeur autoroutier qui est tout autant une frontière géographique qu’une frontière symbolique. On la franchirait en taxi, après quelques tentatives infructueuses en bus. Il nous faudrait longer une avenue assez large bordée de commerces pour se retrouver là, devant son atelier et à deux pas de son école. Sur la colline, derrière, on apercevait des ensembles d’immeubles bétonnés qui contrastaient avec la façade horizontale du bord de mer, ses restaurants de poisson et sa vue sur les îles du Prince. Sur les pentes, les voies se faisaient plus serpentines et le quartier déroulait les éléments d’un urbanisme familier tel qu’on le retrouve dans les banlieues de partout : des parkings pour automobiles, des rangées d’arbres longs et étirés entre les blocs ou le long de la route. Pourtant on était à Istanbul, cela ne faisait aucun doute. Et on s’apprêtait à rencontrer l’un des grands maîtres de la musique turque contemporaine.

C’est là, dans ce quartier érigé vers la fin des années 70, au plus fort de l’exode rural que ce musicien originaire d’Erzurum, dans l’Est de l’Anatolie, s’était posé en 1981 pour y suivre l’enseignement d’une autre légende d’Erzurum : Arif Sağ. Il y perfectionnerait la pratique le saz - que l’on appelle aussi  bağlama – auprès de ce maître iconoclaste qui par delà sa maîtrise du corpus et des formes des türkü  avait été l’un des artisans de la rencontre entre musique traditionnelle et rock, dans la Turquie des années 70. C’est notamment lui qu’on peut entendre sur la plupart de ses grands titres  de la chanteuse contestataire, Selda Bağcan : « Yuh-Yuh », « Mehmet Emmi », « Bundan Sonra », « Utan Utan »… Il y aurait de nombreux autres disques en solo ou plus confidentiels, comme ceux de Hülya Süer (le génial « Şeker Oğlan »), dans lesquels Arif Sağ contribuerait fortement à populariser l’usage du saz électrique (« elektro saz »).

Si Erdal Erzincan ne s’est jamais vraiment intéressé à cet univers, il a gardé de son maître le goût de l’expérimentation, comme le montre sa technique de tapping assez unique chez les joueurs de saz d’aujourd’hui.

Il devait la redécouvrir dans les marges de cette tradition impériale ottomane qui avait généralisé l’usage du plectre. « Le şelpe est en réalité une très ancienne technique, aussi vieille que le bağlama lui-même, mais les usages de la ville ont toujours fortement influencé ceux de la campagne. Nous avons des images du XIXème siècle qui montrent que dans les grandes cours Ottomanes des villes comme AnkaraKırşehir ou Kütahya, tous les musiciens jouaient du saz avec des plectres. Sous l’influence de ces cours, les musiciens de la campagne ont commencé à changer leur manière de jouer et l’usage du plectre s’est généralisé. L’autre élément important a été la fondation de la TRT (Radio et Télévision Turque), lors de la création de la République. Tout d’un coup la culture urbaine  pouvait atteindre le foyer du moindre petit village. J’ai pourtant vécu dans un petit village très reculé jusqu’en 1981. Et je n’ai jamais vu personne utiliser cette technique du şelpe. Il nous a fallu redécouvrir cette technique pour la redévelopper selon nos modes et explorer de nouvelles sonorités. »

Erdal - Saz

Erdal nous accueillerait d’abord dans la lutherie qui porte son nom. On y croiserait quelques élèves affairés qui se montraient des passages, des voies, des motifs sur le long et fin manche des saz. Quelques marches plus haut, on entrerait à proprement parler dans l’atelier. Le regard y serait happé par de vieilles photos racornies du fondateur de la République, des images en noir et blanc d’Aşik : ces troubadours, poètes-chanteurs dont la mission a toujours été de transmettre un répertoire, et de l’augmenter de leurs œuvres personnelles. La petite radio glapit pendant qu’on rabote, qu’on taille et qu’on forme. Une perruche s’agite dans sa cage. Une multitude de saz suspendent le long des murs leurs petits ventres ronds et leurs lignes droites et allongées.

Erdal Erzincan insiste sur l’idée que tout, dans cette culture poétique et musicale des Aşik dont il est l’héritier, confronte l’homme à sa propre incomplétude. Elle ravive la césure fondamentale qui se trouve selon lui au coeur des identités. L’être au monde que chantent les troubadours est celui d’un exil qui est tout autant physique qu’intérieur. « Nous utilisons le mot « gurbet » pour désigner l’état de solitude de celui qui vit loin de sa famille et de sa ville natale. Il a un sens très concret. Mais nous avons aussi comme internalisé ce sentiment. Nous pouvons le vivre aussi au sein de notre famille ou de notre ville natale. C’est un sentiment très important que tu retrouves dans beaucoup de nos chants traditionnels, les «türkü ». Le «gurbet» nous relie directement aux sentiments de nos ancêtres nomades d’il y a peut-être 500 ans ou mille ans ».

Orhan Pamuk dit aussi quelque part que la mélancolie anatolienne est une expérience individuelle qui a pour caractéristique de se vivre et de se penser collectivement. La question du nomadisme et de la sédentarisation à laquelle Erdal Erzincan se réfère volontiers peut offrir une autre clé de compréhension de cette mélancolie qui habite les chants turcs. L’histoire de cette sédentarisation est encore suffisamment récente pour qu’elle hante l’inconscient collectif. Son imaginaire s’est aussi greffé sur le phénomène d’exode rural qui s’accélère dans les turbulentes années 70, sur fond de revendications sociales et de répression politique. Le départ massif vers les villes, ces migrations adaptées au nouveau marché de l’emploi, donne une nouvelle réalité à ce  « Gurbet » chanté par exemple par un  Özdemir Erdoğan en 1972, dans un tube incontournable de la pop turque, au beat chaloupé et à la mélancolie prégnante. 

Deux des meilleurs albums d’Erdal Erzincan font explicitement référence à cette tradition du « gurbet » : il y a Garip, second album paru en 1993, qui met en scène ce personnage confronté à la solitude et à la pauvreté, et Kervan en 2006 dont les longues plages entrelacent des türkü (chants traditionnels) d’époques et d’espaces différents. Chaque long mouvement se veut un hommage à ces grands déplacements humains, épreuves personnelles qui occasionnent les rencontres, les échanges et confrontent les individus à eux-mêmes, à la solitude et aux autres : transhumance des bêtes, convoi de marchandises, de biens précieux de la route de la soie qui transitent plus loin vers l’Orient.  C’est dans Kervan que l’on retrouve le türkü «  Gör Bak Neler Var ».

C’est alors qu’on réalise alors que la Bağdat Caddesi sur laquelle nous nous trouvons désigne l’avenue de Bagdad et qu’on se rappelle que la Syrie, l’Irak mais aussi l’Iran ont une frontière commune avec la Turquie, dans cet Est qui semble encore lointain quand on est à Istanbul et dont on ne sent que les prémices, une rumeur, souvent inquiétante, cet été-là. On repense alors au concert qu’Erdal Erzincan a enregistré à Bursa avec Kayhan Kalhor, le frère iranien, et à «  Mevlam Birçok Dert Vermiş » Kayhan Kalhor & Erdal Erzincan, Kulla Kulluk Yakışır Mı, Ecm, 2013.le thème qui ouvre et ferme notre film

Erdal - Oiseaux

Sur sa rencontre avec le fameux joueur de kamânche. « Kayhan Kalhor et moi, nous nous comprenons bien. Nous venons de deux pays qui ont eu au cours des siècles des histoires parallèles, lorsqu’elles n’étaient pas liées par des échanges commerciaux, des échanges culturels, ou par des luttes d’influence. » Et d’ajouter sur le ton de la boutade. «  Et puis nous sommes d’une génération qui, un jour, a vu débouler sur les écrans de télévision la série “Dallas” qui a sabordé nos relations familiales. Soudainement nos grands-parents ont vu leurs enfants se mettre à imiter les comportements de Sue Ellen, Bobby et JR, et nous, nous n’étions plus en mesure de communiquer avec eux. Depuis, plus personne n’a plus compris quiconque dans les familles turques et iraniennes, la communication était rompue. »

Celui qui vit aujourd’hui à Çengelköy mais travaille toujours à Maltepe, reconnaît sans mal aimer aussi bien l’élégance plus froide de la rive occidentale d’Istanbul, que le chaos et les irrégularités de la rive orientale. Il conclut comme beaucoup de Stambouliotes qu’au fond, pour goûter pleinement Istanbul, il faudrait pouvoir vivre sur l’un des ponts suspendus au-dessus du Bosphore, et récemment privatisés par le gouvernement. Un pied en Asie et un pied en Europe. C’est ce que Erdal semble avoir tenté à plusieurs reprises dans sa carrière, notamment sur cet  étrange concerto pour cordes et bağlama enregistré avec Arif Sağ : « Chaque disque pour moi est important parce que j’y essaie quelque chose de différent. Je crois que j’avais nourri une sorte de complexe par rapport à la tradition classique européenne. Le concerto me semble la forme particulièrement représentative de cette tradition. C’est celle dans laquelle un compositeur comme Vivaldi s’est particulièrement illustré. Ce disque consacré à la forme concertante est important car je crois qu’il m’a guéri de ce sentiment. J’ai compris après lui que notre tradition est toute aussi riche que la tradition classique européenne et je ne vois plus de limites dans son exploration. En matière de chant la voix de Muharrem Ertaş n’est pas inférieure à celle d’un Pavarotti. Je crois que nous commençons à comprendre cela. »

Erdal Erzincan n’était pas encore persona non grata à la télévision nationale. C’était avant le mois d’avril dernier. Erdal Erzincan venait de réaliser une vidéo appelant à voter « non » au référendum qui devait donner les pleins pouvoirs au président turc. S’étaient joints à lui d’éminentes figures de la scène folk qui sont aussi des consciences politiques. Erdal Erzincan n’est pas vraiment un militant. Il s’exprime rarement publiquement sur ces questions à la différence d’une Sabahat Akkiraz, elle aussi frappée de la même interdiction. Un ami stambouliote nous avait dit que le gouvernement avait tendance à considérer Sabahat comme un « problème », quant bien même, le jour où elle viendrait à mourir, il serait forcé de la célébrer comme une légende.

Erzincan est moins disert. Il avait esquivé nos questions sur les événements de Gezi Park un an plus tôt, en nous faisant remarquer qu’il conduisait très mal et qu’il ne fallait pas prendre exemple sur lui tandis qu’on le filmait. Il nous avait raconté alors l’histoire de l’homme qui vient en aider un autre qui ne parvient pas à s’extirper de la place où sa voiture est garée. Les propriétaires peu scrupuleux de deux autres véhicules ayant serré la première. « Viens, je vais t’indiquer comment sortir de cette ornière, lui dit cet homme. Devant. Derrière. Gauche. Gauche. Droite. » La voiture en emboutit une autre. L’homme qui avait proposé son aide se retire alors en lui disant ces mots : « J’ai fait mon devoir, j’ai fait ce que j’ai pu pour t’aider. Bonne chance ! »

 Erdal Erzincan - joueursErdal Erzincan résiste d’une autre manière. Et de cela, il parle volontiers. Son chant, son jeu assure la transmission d’une forme de spiritualité qu’on appelle l’Alévisme. Il est d’usage de définir l’Alévisme comme un courant syncrétique et ésotérique de l’Islam. Il est une composante religieuse minoritaire mais néanmoins très importante en Turquie. Elle se traduit politiquement par un engagement très marqué à gauche, ce qui en fait une cible privilégiée des courants orthodoxes musulmans, des conservateurs et des nationalistes. Tout le monde garde en mémoire l’incendie criminel d’un hôtel de Sivaş dans lequel poètes et intellectuels alévis périrent devant les yeux de pompiers et de policiers attentistes. C’était il y a 24 ans.

La musique et le chant constituent l’un des éléments-clés de la pratique alévie. Ils y favorisent la méditation et la découverte de l’intériorité de chacun  qui sont comme le premier stade de cette forme d’audition mystique dont l’enjeu est une sorte d’extase physique et intellectuelle qui permette l’union avec le divin. On appelle cette extase le sema. Il est impossible d’imaginer le Cem alevi (rituel) sans ses chants et sans ses danses.  « La musique a pour effet de nous introduire dans un monde spirituel. Lorsque je joue par exemple ce motif musical qu’on appelle « Hayalleme », tu n’entendras peut-être que trois notes. Pour un Alévi, ce motif lui permet de se retrouver dans un état d’esprit propice au Cem, à un rituel, une prière. »

Il y avait aussi une expression qui reviendrait souvent dans la bouche d’Erdal. « Gönül Defteri ». Un concept assez intraduisible que l’on peut rendre par les carnets du cœur ou les carnets de l’âme, et sur les pages desquels la vie d’un homme s’écrit. Erdal nous expliquerait que la sagesse alévie reposerait sur l’idée que le Quran serait tout autant le texte sacré, le monde-nature, que l’homme lui-même et qu’il s’agirait alors d’expérimenter conjointement ces trois dimensions de l’existence et du sacré. Ces expériences et les correspondances qu’elles tissent entre elles formeraient la matière de ce carnet intime que chaque individu se doit d’écrire pour être en accord avec lui-même, Dieu et le monde physique.

On mesure ce que ce simple geste de saisir le saz, de le poser sur les genoux, charrie et convoque à lui seul, ce qu’il construit d’invisible dans l’espace, telle une scène avec ses motifs, ses figures, son système de significations, sa liturgie en quelques sortes, et ses lignes de fuites, sa profondeur de champ. On aimait pourtant que la musique s’exécute là, au milieu des joueurs de okey et des buveurs de thé, ou en pantoufle, au milieu des cartons épars qui jonchaient une petite pièce-entrepôt, d’où l’on pouvait entendre les attaques staccato d’un marteau piqueur et le ronronnement d’une bétoneuse. Il me semble qu’elle y bousculait toutes les tentations de la pureté, en faisant coexister dans une belle relation de contiguïté, les gestes qui relèvent généralement du sacré avec ceux du profane. Il était bon, décidément, que cette après-midi balayé d’une pluie fine d’été puisse enfin trouver sa forme et laisser une trace. Même s’il nous faudrait attendre trois ans pour qu’elle puisse vous être montrée.