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Tamer Abu Ghazaleh

Ce sont deux rêves.

Le premier a lieu sur la mer. Elle a l’apparence d’un champ de blé. Elle ondule, elle est douce. Les blés sont murs. Il n’y aucun rivage en vue. Nous sommes sur un bateau. Un membre de la famille est emmitouflé dans une grande écharpe rouge. Il tient la barre. Le rêveur lui tient les rames. Le rêveur est en réalité une femme. Elle plonge les rames dans l’eau lisse et fluide, elle en déplace les masses liquides. Elle raconte tout à sa mère quand tout a déjà eu lieu. Elle est effrayée. C’est que dans le rêve, lorsqu’il semble qu’au loin  on aperçoive  enfin la terre, voilà qu’un cygne blanc se pose sur la tête du capitaine, toujours à la manoeuvre, derrière la barre. Alors le vent souffle, siffle et se rue dans les voiles. Le bateau ne tarde pas à chavirer. L’attention se porte maintenant sur le capitaine. Il semble comme marcher sur les eaux. Il ricane, tandis que les autres hurlent d’effroi et que les corps sont plongés dans les vagues de la mer démontée. La femme est de ceux-là. L’autre, le cygne blanc posé sur la tête, rit toujours, et il part loin, loin. Rah be’id yamma khales. C’est du moins ce qu’en dit le poète égyptien Naguib Sourour.

Tamer Abu Ghazaleh a simplement appelé ce fragment « rêve ». « Helm » en arabe. C’est le premier extrait son dernier album, Thulth, qu’il nous joua ce soir-là.  Il faisait froid.  C’était à la fin du mois de février. On s’était retrouvé dans une rue du 18ème arrondissement. Emmitouflé dans sa doudoune, Tamer n’était pas venu seul. Il avait emmené avec lui le pianiste Shadi El- Hosseiny et quelques uns de ses amis, Adham Zidan, Mahmoud Waly et Khaled Yassine, présents sur la tournée. On s’amuserait des souffles que l’on voyait sous la lumière jaune des réverbères et des mots qui partent en fumée. C’est l’actrice et chanteuse égyptienne, Donia Massoud, qui a mis pour la première fois le texte de Sourour sous les yeux de Tamer. Elle l’avait trouvé dans un poème du dramaturge intitulée Yassine Wa Bahiya, une histoire de Haïdoucs telle que les raconte Panaït Istrati : le viol de la fiancée du jeune Yassine cristallise la rancoeur contre l’ordre féodal d’une communauté paysanne et est à l’origine d’une révolte contre le Pacha responsable du crime. Yassine est assassiné. La légende dit qu’il reviendra à sa bien aimée sous la forme d’un cygne ou d’un papillon. C’est Bahiya qu’on entend parler dans “Helm”. La pièce est toujours jouée en Egypte ou adaptée par des compagnies de danse ; la signification de la pièce s’accordant volontiers des circonstances politiques pour prendre de nouvelles significations, comme ce fut le cas en 2011. Naguib Sourour dont la carrière fut météoritique est tout autant un poète adulé que considéré comme sulfureux pour ses prises de positions politiques et sociales explicites (notamment contre le régime de Nasser et de Sadat). Tamer Abu Ghazaleh raconte que ce soir-là, les vers choisis par Donia se sont mis à tourner dans sa tête, et que l’émotion qu’il ressentit fut tellement forte qu’il ne lui fut possible de trouver le sommeil que lorsqu’il eut fini d’en composer la mélodie. L’écrire répondait à une nécessité.

On boit un peu de whisky à La Timbale, où Stéphane et Marie nous ont accueillis, le temps d’accorder méticuleusement le oud. On sera plusieurs à garder en mémoire, le front penché de Tamer sur les belles sinuosités de l’instrument, tournant les chevilles de l’instrument, jetant des regards furtifs vers nulle part, comme pour laisser l’oreille le guider. Shadi s’installe au piano.

Le premier rêve laissera place à un second. Cet autre rêve, Tamer Abu Ghazaleh I’a appelé « Takhabot ».  Tamer dit que c’est un mot qui signifie en arabe « la clameur », « l’agitation » mais qu’il décrit aussi un état dans lequel serait celui qui court dans un sens et viendrait s’écraser contre un mur puis qui repartirait pour venir s’écraser contre un autre. Le soleil y semble comme bloqué à son zénith sous l’effet d’une ivresse qui suspend le cours du temps. On s’endort pourtant pendant cette journée sans fin qui est aussi une première nuit. Dans ce bain d’irréalité dans lequel le rêveur ressemble à un autre, rêvé, on y cuisine la racine du taro, on la fait frire avec des oignons, tandis que l’art culinaire se meut en alchimie ou en géométrie verbale. On assiste à la naissance d’un mot. Celui-ci est offert à une altesse lors d’un baiser aux senteurs d’oignons qui déchaîne à son tour les tempêtes. Les morsures du soleil se réveillent alors comme des claques. Comme dans la poésie baroque, on dort et on est éveillé, on boit et on brûle en même temps, de toutes sortes de feu. Certains feux verraient leur sens précisé lorsqu’on apprendrait que c’est entre 2001 et 2005, à Ramallah, durant la Seconde Intifada que Tamer a écrit les paroles de « Takhabot ».

Tamer Abu Ghazaleh est palestinien. Il a 31 ans. Il vit au Caire. Il compose, chante, joue du oud depuis l’âge de 4 ans et pratique toutes sortes d’instruments (piano, buzuq, harmonium). Il a enregistré un premier véritable album en 2006, une merveille qui s’appelle Mir’ah, essentiellement composé pour oud et voix. Il faut attendre l’année dernière pour que Thulth, le second paraisse et qu’il se produise enfin en France. Entre ces deux disques, Tamer Abu Ghazaleh a joué dans plusieurs formations , sortes de super groupes pan-arabes réunissant des musiciens et amis libanais, égyptiens ou jordaniens. Ils y proposent une sorte de synthèse de ce qu’on écoute quand on vit aujourd’hui dans le monde arabe, qu’on s’intéresse à la musique et qu’on a trente ans : de la musique classique arabe mais aussi du rock, de l’electro et de la folk musique. Il y eut d’abord Kazamada avec Donia Massoud, Zeid Hamdan et Mahmoud Radadeih  et plus récemment il y eut Alif, dont on ne saurait trop vous recommander le Aynama-Rtama paru chez Nawa en 2015, et dont la pochette arbore les couleurs et les beaux oiseaux du peintre Semaan Khawam. Tamer se tourne aussi vers le théâtre et compose pour la compagnie  AlTamye de Salam Yousry.

Portant magnifiquement la langue contemporaine de Mahmoud Darwich, de Naguib Sourour, de Tamim Al-Barghouti, celle, ancienne, amoureuse et délirante, de Mejnoun, celui qu’on surnomme le fou de Laylâ, ou tout simplement la sienne, c’est peu de dire que Tamer Abu Ghazaleh est au centre de l’effervescence musicale qui agite le Monde Arabe. Il faut ajouter que ce touche à tout génial est à l’initiative de la plateforme musicale Eka3 et de la création du label Mostakell. Il faut aussi ,quand on est musicien  au Caire, construire aussi les structures qui rendent audible sa musique. Il produit enfin le premier album de Maryam Saleh, sa compagne.

On a aussi longtemps parlé avec Tamer Abu Ghazaleh. On réserve les mots pour un entretien à venir.

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Tamer Abu Ghazaleh est en concert le 17 mai, à Périgueux (Le Sans Réserve), le 19 mai à Montpellier  (Festival Arabesque au Domaine d’O), le 22 mai à Paris (Comedy Club), le 24 mai à Tourcoing (Le Grand Mix) et le 3 juin à St Malo (Etonnants voyageurs). Il reviendra cet été pour quelques dates à Nantes (le 27 juillet, Aux Heures d’été), à Paris (le 29 juillet, New Morning All Stars) et en Tunisie, au festival de Hammamet (le 30 juillet).