La Blogothèque

Maintenant ! الآن

« Elle se coiffe de deux mains nerveuses et attend, sans savoir quoi, ainsi qu’une rose sur le trottoir. Mais l’atmosphère regorge des secrets de nuages venus de deux directions : le désert et la mer… et l’imagination ne contrôle pas l’anarchie des surprises. Beyrouth pose son imagination de côté et s’en remet à une chanson qui loue le non-sens sans pour autant avoir les honneurs de l’absurde. Beyrouth n’est pas autorisée à oublier sa blessure. Elle est privée du souvenir de son lendemain abandonné à un coup de dés dans un jeu sans règles semblable à ces expériences post modernes dans un café vide. »

Avec OISEAUX-TEMPÊTE Frédéric D. Oberland et Stéphane Pigneul se sont choisi un patronyme qui appelle le grand large. La première moitié suggère les voyages au long cours, le défi à la pesanteur et les chants qui sont des augures et des oracles. La seconde renvoie volontiers au chaos des éléments, ceux qui obscurcissent le ciel mais qui paradoxalement portent presque toujours la promesse de lendemains radieux. Il est fait pour ces aires d’incertitude dans lesquelles les jeux de dés n’abolissent jamais le hasard.blogo - 03 Oiseaux-Tempête 2017 © As Human Pattern

AL-‘AN ! الآن  (« maintenant ») est la troisième étape de ce projet né en 2012 d’une question double, politique et esthétique. Comment faire une œuvre qui parle du temps présent,  qui en soit tout à la fois la représentation, le miroir fidèle, mais aussi le lieu d’un questionnement, de rencontres, d’expériences sensibles qui conjurent ce sentiment d’impuissance qui est le lot de notre contemporain, et qui puissent ouvrir le présent sur un futur commun. Question incessante et lancinante du Que faire ? qui nous saisit à chaque événement qui ébranle notre croyance en l’histoire, défait la communauté, et condamne la scène du monde au non-sens, comme le rappelait l’un des derniers textes de Jean-Luc Nancy publié en 2016.

Construire du commun, attester de quelque chose, donner du sens, exister en somme, refuser la catastrophe pour ponctuer le moment présent, de moments de respiration, en le perçant de lignes et en lançant des ponts qui sont autant géographiques que temporelles,  c’est ce à quoi Frédéric D. Oberland, Stéphane Pigneul et Ben Mc Connell se sont appliqués dès OISEAUX-TEMPÊTE (Sub rosa/ST),  premier essai paru en 2013, après une série de voyages effectués avec le documentariste Stéphane Charpentier dans la péninsule grecque, alors en pleine crise politique, économique et sociale. Cette Grèce, où le logos et la démocratie sont nés, aux prises avec le capitalisme globalisé, offrait la première confirmation que les crises qui secouent le vieux monde méditerranéen sont le prisme à travers lequel se lisent au mieux les enjeux contemporains.

Au post-rock ascensionnel né de longues plages improvisées du premier, allaient répondre en 2015, les décharges électriques d’UTOPIYA ? , une œuvre brute, lyrique et d’inspiration plus free, enregistrée en trois jours avec le saxophoniste Gareth Davis et avec la voix incantatoire du groupe punk néerlandais, The Ex : G.W. Sok. Mêlant leur musique au travail du photographe Yusuf Sevincli, aux mots du poète Nazim Hikmet ou de Tarkovski, OISEAUX-TEMPÊTE poursuivait son périple vers le levant et prenait cette fois-là, le pouls de la société turque sur les cendres des manifestations de Gezi. Celles-ci avaient révélé un an plus tôt la véritable nature du gouvernement islamo-conservateur au pouvoir. Elles avaient été tout à la fois un incroyable moment d’espoir et de Liban-45désillusion pour la jeunesse stambouliote révoltée. Erdoğan était sur le point de se faire réélire. C’est à ce moment-là qu’on les avait rencontrés et qu’on les avait filmés.

 

Qu’à la fin du mois de février 2016, Frédéric D. Oberland et Stéphane Pigneul viennent traquer l’épiphanie et les collisions heureuses au Liban, le temps d’un premier séjour à Beyrouth, précisément au cœur de cette « aire des tempêtes » comme l’appelle l’un de ses historiographes officiels, relève presque de l’évidence. Avec ses 17 communautés et l’imbrication culturelle et religieuse que cela suppose, sa frontière commune avec la Syrie et Israël, ses nombreux réfugiés, palestiniens et syriens, les stigmates d’une guerre civile qui a duré quinze ans,  ce petit pays enclavé mais ouvert sur la mer apparait comme un concentré des enjeux politiques du Moyen-Orient.

Mais il y avait surtout la musique : celle de Jerusalem in my Heart, le collectif interdisciplinaire emmené par le montréalais Radwan Ghazi Moumneh, ou celle particulièrement vivace de la scène underground locale, qui a fière allure à côté de la scène Cairote, avec tous ces musiciens dont l’activité se situe aux confluences des musiques actuelles, du rock que de la musique traditionnelle. Frédéric D. Oberland et Stéphane Pigneul les ont découverts à travers les disques du collectif The Dwarfs of East Agouza, du duo noise Two or the Dragon, du groupe pan arabe Alif emmené au chant par le palestinien Tamer Abu Ghazaleh, du Johnny Kafta Anti Vegetarian Orchestra, de Maurice Louca ou de Malayeen. « Tenter l’incandescence, à l’unisson ou dans les contrastes, se mettre en danger, tendre des ponts sans exotisme ou sans orientalisme policé, entre noise, rock, free jazz, musiques traditionnelles et onirisme poétique avec des artistes dont les albums et les travaux nous semblaient résonner avec le nôtre, voilà ce qui nous tenait à cœur lorsque nous sommes arrivés plein de candeur là-bas » confient-ils.

Ils ont la chance d’avoir pour intercesseurs deux membres du Johnny Kafta, le guitariste Charbel Haber (Scrambled Eggs) et le percussionniste Sharif Sehnaoui (Karkhana, Alan Bishop, Okay Temiz). Travaillant comme à leur habitude dans l’urgence, la spontanéité et sans matériau pré-écrit, ils se retrouvent à jouer sur des scènes improvisées ou en studio avec Charbel, Sharif, Ali El Hout et Abed Kobeissy (Asil ensemble for contemporary classical Arabic music, Two or the Dragon), Patrick Semerdjian ou la jeune oudiste,  Youmna Saba. Chacun arrive avec son vocabulaire, créant dans l’instant les modalités d’un dialogue sans règles fixées.  Ces quelques sessions au studio Tunefork, ou dans l’appartement qu’ils louent à Mar Mikhael, non loin du port où s’entassent les déchets de la ville, suffiront à donner naissance à l’essentiel de ce que l’on peut entendre sur AL-‘AN. Les sessions sont complétées en Bretagne et à Paris avec notamment le batteur Sylvain Joasson (Mendelson), le magicien Mondkopf, le saxophoniste Stéphane Rives  et les voix de Tamer Abu Ghazaleh et de  G.W. Sok. Un dernier séjour à Beyrouth vient boucler la boucle à l’automne dernier.

Le hasard – ces coups de dés qui hantent les poèmes de Darwich et de Mallarmé – allait faire le reste et mettre OISEAUX-TEMPÊTE au cœur de cette réalité beyrouthine qu’ils enregistrent, prennent en photo ou filment au gré des pérégrinations avec Grégoire Orio & Grégoire Couvert (As Human Pattern). Ils l’arpentent du centre vers la périphérie, de la plaine vers la montagne. Ils y captent les manifestations de la jeunesse politisée contre SOLIDERE – le quartier privatisé du centre de Beyrouth fondé par Rafic Hariri-, les élections carnavalesques du Général Aoun à la présidence, l’odeur âcre et persistante des ordures qui sont au cœur d’un scandale financier, les images des martyrs sur les drapeaux, les impacts de balles sur les immeubles, les milices armées, mais aussi l’hospitalité et la générosité des amitiés que l’on offre sans compter, ces frontières étanchLiban-38es entre fête et travail qui placent le plaisir au cœur du faire ensemble, et une certaine manière de s’en remettre au hasard pour que  les  choses adviennent ou pas.

Avec AL-‘AN ! الآن (and your night is your shadow – a fairy tale of piece of land to make our dreams), OISEAUX-TEMPETE réalise à ce jour, son œuvre la plus complexe, la plus riche par les textures acoustiques, électroniques et électriques qui le parcourent de leurs ondes ou l’ébranlent, la plus labyrinthique, mais aussi la plus personnelle. C’est un album où les parisiens tiennent leur programme immersif et physique comme jamais.

Album sismographe, sensible à la pulsation des cœurs, aux beats hypnotiques des machines  et aux explosions de matières, AL-‘AN ! الآن  tient aussi la forme plus intime du carnet de voyages, chaque plage procédant de la note prise sur le vif, de l’esquisse, posant ainsi chacune une atmosphère différente, et construisant petit à petit un édifice d’une cohérence extrême, malgré l’éclatement de la structure. La clé de voûte ne se révèle que dans la dernière partie du voyage : cette quatrième face qui contient les 17 minutes épiques de « Through the speech of star » et s’achève sur les brumes vaporeuses de  « À L’aube ».

AL-‘AN ! الآن  procède volontiers d’une logique de la profusion, de l’hétérogène et de la ligature. Non seulement parce qu’il mêle les langues : l’arabe, le français, l’anglais et se propose de faire dialoguer l’occident et l’orient mais parce qu’il ménage ainsi des temps d’errance (« I Don’t Know What Or Why (Mish Aaref Eish w Leish »), de doutes et de rêveries nocturnes, et des temps de ferveur, d’énergie compacte et ramassée.  Le sentiment de claustration trouve son pendant dans les trouées à ciel ouvert qui découvrent les cieux étoilés. Au bruit chauffé à blanc répondent des silences, des vides ou des moments de douceur alors inédits dans la musique d’OISEAUX-TEMPÊTE, au chaos urbain, l’harmonie des espaces infinis. Les chants sacrés (émouvants échos du « Wa habibi » de Fairuz entendu au détour d’une rue pendant un Vendredi Saint et présent sur « Carnaval ») succèdent aux poèmes profanes, ceux de Mahmoud Darwich bien-sûr dont on entend la voix sur « The Offering », ou dont le « Discours de l’homme rouge »  résonne dans « Through the speech of stars ». La parole poétique rencontre la parole militante, la langue articulée trouve son pendant dans le cri anonyme, ou dans les chants des oiseaux.

AL-‘AN ! الآن  est une œuvre chorale qui brouille les origines, évite l’exotisme orientalisant, fait tenir ensemble dans ce maintenant, les vivants et les morts, le monde et nous, la souffrance et le bonheur d’être ici. Là et maintenant. Une chose est sûre. Cette nuit qu’il déploie est tendue vers le jour, et Eros n’a pas dit son dernier mot. Il est tout tendu vers ce point d’exclamation-sursaut-jouissance-cri qui se trouve au centre de nos deux mondes, au centre de ce titre qu’il faut lire de gauche à droite et de droite à gauche, simultanément. Ce n’est pas un pont qu’il jette entre Orient et Occident comme il serait trop tentant de le dire. La proposition serait par trop tempérée. C’est une exigence, une manière de se tenir et de sentir ensemble que ce point d’eclamation exprime. On jette un pont entre deux mondes. Ici, ils n’en font qu’un.

-AL-‘AN ! الآن  est disponible depuis le 14 avril et paru sur le label Sub Rosa. Les OISEAUX-TEMPÊTE sont en tournée en France et en Belgique à partir du 28 avril. Les dates sont disponibles ICI.

- Chapeau introducteur extrait du poème « A Beyrouth » de Mahmoud Darwich, publié en 2007, par les éditions Actes Sud dans la traduction d’Elias Sanbar.

- Photos. AS HUMAN PATTERN (Grégoire Orio & Grégoire Couvert). Merci à eux.