La Blogothèque

Maësharn ! Maësharn ! Maësharn !

C’est un nom contre lequel on bute, comme une pierre sur un chemin. Un signifiant sans référent. Un mot sans dictionnaire. Un hapax. Il indique la présence d’une réalité qui ne se donne pas, et qui renvoie à celui qui la contemple, l’opacité et la perfection de sa forme. On la cherche du regard, on lui tourne autour, on la pare des plus beaux atours, on imagine le pire à propos de ses dérobades. Maësharn. Maësharn. Maësharn. C’est un nom talisman qui sert à invoquer, à rappeler. Un nom de femme probablement. C’est peut-être aussi un cri de guerre.

La scène a quelque chose d’un duel à mort. On en convient. On se jauge du regard. Your guess is as good as mine. On joue d’égal à égal. C’est un défi. Une question de pouvoir, de possession, de transgression aussi. On les sent tous les deux droits mais fébriles. Surtout lui. Il se découvre. Il défaillit. Il parle beaucoup trop. Il ressemble à ces bavards impénitents qui posent des mots comme on pose des pièges sur une réalité labile et fugace. Pas impossible que ce soit lui d’ailleurs qui réapparaisse dans « Hawksmoor and the savage ». Il chasse. Il consigne les faits, en dresse l’inventaire, réunit les éléments d’une preuve : le poids d’une tête, le bruit qui vient de la rue, le goût d’une langue. Ailleurs, sur « Bridges », ce sera une main posée sur le sexe d’une femme. Reste à savoir qui est le prédateur, et qui est la proie dans ce jeu de dupe. Si le monde existe ou s’il s’agit de le faire advenir. Maëshaern. Maësharn. Maësharn.

Il s’agit donc d’une chanson d’amour. Son propos relève d’une érotique de l’objet. Elle précède le moment de la préhension. Le regard y est tout, prédateur, il fouille les formes, les creuse, pour en faire le réceptacle de ses aspirations, de ses peurs, de ses désirs ou de sa mémoire, il les couvre de signes. Les images – qu’il fabrique autant qu’il les contemple – sont une promesse, elles portent un ailleurs, une ligne de fuite, à l’instar de « Maësharn », ce personnage féminin qui maintenant se mure dans son silence, les yeux fermés, dans la plénitude de son être-là. Elle sait que si la surface s’appréhende, la profondeur s’éprouve d’une autre manière, et ce qu’elle invite à éprouver par ses yeux fermés, ce regard détourné, c’est cette profondeur derrière la surface : un mouvement sans destination, pure direction vers un point aveugle qui est peut-être celui d’une jouissance, où celui dans lequel le monde se révèle dans ce qu’il a de plus beau et de plus terrible. Elle le tient. Elle le condamne à cette terreur sacrée, elle le ravit à lui-même, elle l’arrache au temps, le condamnant à l’irrésolution de cette tension qui attend sa défaillance, comme dans l’eau que Narcisse contemple avant de s’y perdre. Une petite mort comme échappatoire à la grande, ou plutôt comme la meilleure manière de lui faire face et de s’y mesurer. La chanson s’appelle « Your guess ». Elle ouvre le dernier album d’And Also the Trees, Born into the waves.

 

« Comme la plupart des paroles que  j’écris, le mot « Maësharn » m’est directement venu de la musique. Il était là avec ses sonorités dès le début. J’ai longtemps cherché à comprendre d’où il pouvait venir, si par exemple il signifiait quelque chose dans une autre langue. J’ai aussi parcouru des listes de prénoms, japonais, chinois, arabes, hébraïques, birmans… parce qu’il me semblait être un prénom. J’ai essayé de le remplacer par des syntagmes, des groupes nominaux. J’ai vraiment essayé de le ramener à quelque chose de connu. Mais il s’est imposé comme il était apparu. Cela devait rester Maësharn. Le reste ne fonctionnait pas. » Le mot « Maësharn », la manière dont il nait de ce babillage élémentaire qui est une pure jouissance du phonème lorsque celui-ci se frotte à la musique, et ce qu’il cristallise d’inquiétude, de fureur et de désir dans le texte de Simon Huw Jones, me semble synthétiser à lui seul tous les aspects de ces constructions émotionnelles qui rendent la musique du groupe anglais And Also the Trees si particulière : ce rapport dynamique à l’image, envisagé comme surface et profondeur,  dramaturgie d’un dévoilement toujours répété, d’une expérience immersive prolongée mais inachevée, d’une dislocation imminente. Les surfaces résistent, mais elles craquent, se fissurent, dessinent des zig zag, des cavités, des promontoires qui sont autant de signes. C’est ainsi que textes et musique semblent mystérieusement se nouer depuis bientôt 40 ans.

SHJ Notebook - Maësharn

L’œuvre d’And Also the Trees est pleine de ces surfaces blanches, qui sont comme autant d’agrégats de paroles gelées que le chant et la musique viendraient à leur tour réveiller, en soufflant sur elles leur haleine chaude. On ne dira jamais combien la guitare de Justin Jones fonctionne comme un tison, dont la fonction serait de secouer les imaginations et de les raviver. Le fameux son de mandoline auquel on reconnait le groupe dès les première secondes a cette capacité de s’enrouler, de baigner, de tremper et de tirer l’auditeur vers d’autres états, de la douceur, vers la violence, de la quiétude vers l’inquiétude, de l’obscurité vers les lumières les plus crues et tout cela inversement. Il peut faire bloc et masse, il peut se dissoudre ou se faire souple à la seconde suivante. Les paroles sont quant à elles pleines de ces mers d’hiver lisses, contemplatives, aveugles et blanches puis soudainement noires, lorsqu’une vague se soulève, ouvre, engloutit l’espace et charrie la mémoire de voyageurs, marins, marchands, aventuriers solitaires, venus bourlinguer, errer, s’éprouver, pour se trouver ou se perdre (“Winter Sea”), comme des signes typographiques jetés là sur une page, d’une coulée espèrent faire sens. Elles sont aussi pleines de ces étendues de neige qui ensevelissent les corps et les passions, dissimulent des têtes coupées et servent de tapis à la course des cerfs, des loups et des chiens que les rois lâchent pour leurs divertissements (« Macbeth’s Head » ou cette très belle couverture réalisée par Anouk de Groot). Les chansons les saisissent à ce moment, où quelques choses de leur forme vient à poindre. Elles sont enfin pleines de ces terres étrangères dont les architectures, les fenêtres attirent le regard, mais restent inaccessibles. Elles condamnent au silence et à l’attente (“Naito-Shinjuku”). De quoi ? De qui ? On ne le sait jamais précisément. Chaque morceau porte son mouvement prospectif. C’est ce qu’il propose à l’auditeur. Une traction.

“Pour moi l’album est né au moment où Justin m’a envoyé quatre pièces instrumentales. Il m’a indiqué qu’il s’agissait pour lui de quatre histoires d’amour et qu’elles avaient pour particularité de venir de différentes parties du monde, sans mentionner lesquelles. Il est vrai que l’année passée nous avons joué pour la première fois dans des pays où nous n’étions jamais allés, et que cela nous a affecté d’une certaine manière. Le Japon surtout, mais aussi l’Ukraine, la Lithuanie, la Roumanie… Je n’ai pas de connaissances profondes sur le Japon. Elles se résument à quelques livres, dont ceux de Murakami, ou le roman d’Arthur Golden,  “Memoirs of a Geisha” à partir duquel je peux m’imaginer Sakoku, cette période durant laquelle le Japon refusait tout contact avec le monde extérieur. Pourtant, Naito-Shinjuku est un quartier de Tokyo qui n’a rien de traditionnel. Ridley Scott se serait inspiré de ses rues pour construire celles de la cité de “Blade Runner”. Il a plutôt tous les signes d’une hyper-modernité. C’est là que nous résidions lorsque nous sommes venus jouer en mai dernier, à Tokyo. Je suppose cependant qu’il figure dans les chansons quelque chose comme un inconnu, un interdit. Le Japon m’a toujours semblé comme l’un de ces lieux où l’on peut encore rencontrer l’autre. Non pas que je pense que les Japonais soient différents de nous bien sûr, mais c’est un pays dans lequel, tu te confrontes plus qu’un autre à des constructions sociales et culturelles différentes.  Pour moi,”Bridges” se déroule aussi dans une ville du Japon, mais comme je ne mentionne aucun nom, je me réserve le droit qu’elle puisse se passer ailleurs.»

Anouk de Groot - Sail away in winters forest

Les chansons d’And Also the Trees sont aussi pleines de pèlerins errant, arpenteurs plus ou moins incarnés dont les mobiles demeurent le plus souvent mystérieux, et dont la fonction semble surtout dramaturgique, celle de nous mettre au contact de l’une de ces images dans lesquelles la cruauté le dispute à la grâce, objets de beauté fascinante. La marche présuppose le corps, l’imagination et le monde. C’est dans cette constellation à trois étoiles que se construisent les vies. On se rappelle aussi du personnage de “Jacob Fleet”, sur Green is the sea, inspiré à Simon par un voisin du hameau d’Inkberrow, dont le médecin avait pour raisons de santé, conseillé une pratique ininterrompue de la marche, et que lui et Justin voyaient passer plusieurs fois passer devant la maison, inlassablement, ou le long des routes voisines, jusqu’au jour où il disparut. Les déformations de l’écriture finissaient par mêler ce personnage à toute une kyrielle de figures, celle du Juif errant, homme sans terre condamné à éprouver la rotondité du monde et son mouvement circulaire, Peter Schlemilh, parti en quête de son ombre, ou du Baron Von Grotthus dont Claudio Magris Claudio Magris, Danube, L’Arpenteur. nous dit qu’il avait cherché à combattre une maladie mentale héréditaire, en accomplissant de longs voyages à pieds, et qu’il avait fini par arriver à Bayreuth pour y mourir fou. Le même baron Von Grotthus devait justement réapparaitre dans une nouvelle d’E.T.A. Hoffmann sous le nom de l’ « homme à la longue-vue » qui va « partout avec rage, à la chasse, pour ainsi dire, des belles perspectives » E.T.A Hoffmann, “Deux originaux”. Never stop, never stay. Don’t let your shadow fade. La vision, la chasse et le mouvement comme principes vitaux. On vous le disait.

C’est  pourtant sur le dernier album d’And Also the Trees que l’on recontre l’une des figures les plus émouvantes de ces voyants ou de ces témoins pélerins. Il s’agit de Boden. Il est difficile de dire s’il est un animal, un homme ou un esprit tant il semble échapper aux lois de la physique euclidienne. Il hante la fin des deux faces du disque. On le retrouve sur “The Sleepers” puis sur “Boden”. Son histoire nous est livrée dans un ordre non chronologique, comme brisé. On retient de Boden, la fluidité de son errance sous la lune, tandis que les autres dorment, la fragilité de sa présence, l’émotion qui habite une pulsion scopique dénuée de toute violence. Boden est toujours là par effraction dans “The Sleepers”, il voit ce qu’il ne doit pas voir, des corps offerts au regard, des corps qui ne savent pas qu’ils sont vus, mais cette érotique du regard dévoile toute autre chose que ce que la scène de la chambre et de son intrusion pourrait laisser supposer : des corps marqués, débarrassés de tous leurs attraits sensuels : ils sont « sublime ridiculous, naked obese » mais « joined at the hips, joined at the mouth ».

And Also The Trees - Richard Dumas - mars 2016Ce dont Boden se délecte, ce n’est pas de la possibilité de s’emparer de ces corps, mais de l’image de ceux-ci étroitement enlacés, et offert dans leur simplicité, la fragilité de leur chair, et cette tendresse qui dépasse l’avachissement ou l’enflure des corps, toujours grotesques. La rencontre ne se vit pas seulement sur le mode frénétique de la fureur, ou de la tension érotique, elle s’éprouve dans la contemplation paisible d’images banales et quotidiennes, qui le rendent à lui-même, sur ce tempo délicat de valse, qui se déroule en une danse, qui est aussi une lente ascension. Le désir n’est plus quête fusion dans l’au-delà promis par l’image, il est acceptation de cet autre posé à-côté et pleinement réalisé sans soi. Boden ne sera pas poursuivi par les regrets et les remords qui hantent l’interlocuteur d’Hamlet dans le poème de Vladimir Holan, le spectacle de la beauté ne l’abandonne plus à la mélancolie. Il s’est tu, lui. Il n’a rien touché, n’a rien interrompu :

“il m’est arrivé/ d’interrompre aussi sans le vouloir/la conversation d’un couple/qui ne l’a jamais plus reprise../C’était un homme avec une femme. Ils se tenaient là tous/ les deux/devant les portes de la ville de Daus… Et bien qu’alors je n’aie pas su me retenir/ (tant la beauté de cette femme m’aveuglait!),/aujourd’hui que près de vingt ans se sont écoulés/le remords que j’en ai n’a jamais été aussi vif…/”Oui dit distraitement Hamlet – la beauté d’une femme,/ et la mélancolie de l’homme !…” Vladimir Holan, La Nuit d’hamlet.

Narcisse s’est détourné de son reflet. Il peut jouir de ce qui n’est pas lui. On l’imagine avoir trouvé une forme de félicité.

 

 

 And Also the Trees est actuellement en tournée, ce soir à Limoges (La Fourmi), le 15/10 à Dijon (Théâtre des Feuillants), le 16/10 à Paris (Café de la danse), le 17/10 à Huy (Atelier Rock), le 19/10 à Lyon (Le Sonic), le 20/10 à Genève (La Gravière) puis en Italie et en Grèce.

Crédits : Dessins réalisés par Anouk de Groot, photo du groupe par Richard Dumas, page du carnet de notes de SHJ gracieusement prêtée par l’intéressé. Qu’ils en soient tous trois remerciés.

Pour plus d’informations : le site du groupe   et le site d’Anouk de Groot.