La Blogothèque

The Strangest Creature on Earth.

Un Concert à emporter consiste souvent à enregistrer et à filmer une chanson que l’on connaît, dans des lieux qu’on ne connait pas. On espère secrètement en froisser la défroque, lui extirper un peu de beauté franche, la prendre à une autre température, ou – pourquoi pas ? – faire exister chez elle une possibilité que le travail en studio n’avait pas exploré.

Il arrive, et c’est plus rare, qu’il devienne un moment de création complète. C’est ce qui nous est arrivé quand les OISEAUX-TEMPÊTE ont joué “The Strangest Creature on Earth”, un morceau sorti de nulle part, ex nihilo et parti d’un seul jet, pendant cette session qui nous avait permis de capter plus tôt dans l’après-midi “Ütopiya/On Living”.

On se souvient des feuillets épars, les quelques vers du rougeoyant Nazım Hikmet : «Tu es terrifiant, mon frère,/ Comme la bouche d’un volcan éteint.» La lumière au dehors était déclinante. On assista d’abord à un changement de configuration qui fut aussi la naissance d’un nouveau foyer. Au vide laissé au centre de la configuration circulaire succéderait un harmonium totem. Un reed-organ plus précisément. On apprend qu’il fut probablement construit en 1906 à Brattleboro en Utah. On avait posé une lampe dessus juste à côté d’une figure égyptienne en position christique. Par dessus l’épaule, on voyait des mains officier, de l’ivoire des tirants aux touches du clavier, poussant-tirant-ajustant, pour aller ensuite mimer un peu fébriles quelques accords fictifs. Elles se poseraient ensuite sur les cuisses, renonçant momentanément à l’affairement, et les pieds viendraient prendre position sur le pédalier.

Il y eut ensuite le poème sur lequel on s’accorde en quelques mots et regards. « Comme le moineau, mon frère,/Tu es comme le moineau,/dans ses menues inquiétudes. » On se rapproche. Une autre bouche s’approche d’un bec, les lèvres se posent au plus près de l’anche, les doigts courent le long du corps cylindrique sur un jeu d’anneaux et de clés, se déliant sur des sons lâchés staccato, puis sur des suites plus sinueuses, cahotantes et irrégulières. Le plancher craque sous les pas tandis que les paradoxes de Nazım s’égrènent : «Tu es comme le mouton mon frère, quand le bourreau habillé de ta peau/quand l’équarrisseur lève son bâton/tu te hâtes de rentrer dans le troupeau/et tu vas à l’abattoir en courant presque fier ». On commence à comprendre de quoi ça parle. C’est la voix de Jos qu’on entend. Il marmonne. Il ressasse. Il y a bien dû y avoir quelques vannes ou vacheries entre temps. De l’autre côté, l’archet posé sur la six cordes est tendu. Le corps est courbé, penché sur l’ouvrage, et le bras levé. Puis les pieds ont dû commencer à actionner le pédalier, le vent s’est engouffré, les anches ont vibré et ils y sont allés. Ce sont les images qu’on a gardées. De mémoire. Puis on s’est éclipsé. Le reste, on ne l’ a pas vu.

« Comme le scorpion, mon frère, tu es comme le scorpion/ dans une nuit d”épouvante ».

Le reste est cette sacrée chaire de poule restée absolument intacte qui vous prend à l’écoute de “The Strangest Creature on earth”. On a pu l’entendre derrière une cloison pendant qu’Elie filmait,  comme vous pourrez l’entendre sur ce nouvel album intitulé UNWORKS & RARITIES (Subrosa) qui sortira le 4 mai prochain. Il existe des images de ce moment-là, mais le morceau existe sans, depuis le début, et l’on ne mentirait guère si l’on vous dit que son pouvoir de suggestion n’en est que décuplé. Il est des objets que l’art judicieux doit offrir à l’oreille et reculer des yeux disait un partisan des Anciens. Il est vrai que l’on peut préférer la figure à l’objet, la rêverie que la figure suggère aux circonstances réelles. On peut aussi considérer que cette image de Saint ou de cet Empereur d’Orient au visage effacé, raturé, qui orne la pochette vous en dise beaucoup plus, au fond, sur l’étrange créature que ce que nous avions pu saisir à la caméra, de ces corps en mouvement et à l’oeuvre : les tensions qu’elle dessine entre la présence et l’absence, la puissance et sa vanité, le sacré et le sacrilège, entre la vénération des images et leur détestation, l’ouvert et le clos, le visible et l’invisible.

“Tu es la plus étrange des créatures, en somme,/Plus drôle que le poisson…”

Il y avait Frédéric D. Oberland au Reed-organ, Stéphane Pigneul à la basse VI, G.W. Sok au chant et Gareth Davis à la clarinette basse. C’est Guillaume de la Villeon qui avait assuré la prise de son.

Les OISEAUX TEMPÊTE sont en concert au Badaboum (le 13/04, à Paris) et peut-être pas très loin de chez vous ces prochains jours. Ils passent notamment au Printemps de Bourges. Courez les voir, ils reviennent de Beyrouth et ont probablement plein de choses à vous raconter et à vous faire écouter.

Le Concert à emporter des OISEAUX-TEMPÊTE : http://www.blogotheque.net/2016/01/13/oiseaux-tempete-feat-gw-sok-gareth-davis/

Le site des OISEAUX-TEMPÊTE : http://www.oiseaux-tempete.com/tour.html

Extraits de “Dünyanın en tuhaf mahluku” dans la traduction de Munevver Andac et de Guzine Dino (Nrf/Poésie/Gallimard).