La Blogothèque

Bitch better have my Money

Ce disque.

Il était 15h – 15h30 peut-être – un vendredi après-midi d’automne. Je venais de rentrer d’un studio de banlieue parisienne où on m’avait convoquée pour jouer les doublures talons d’une actrice pour l’un de nos films (véridique). Un peu plus tôt dans la semaine, Simon de Bella Union m’avait envoyé l’album de Money, lequel attendait depuis sagement que je trouve le moment idéal pour l’écouter.

Le bureau était calme. Chacun vaquait à ses occupations dans le silence le plus complet, alors j’ai enfilé mon casque, je me suis coupée du monde, j’ai mis le volume au maximum, et j’ai appuyé sur play sans me douter que quelques minutes plus tard, j’allais devoir essuyer discrètement les larmes qui coulaient de façon tout à fait désordonnée le long de mes joues.

J’aimerais expliquer ce qui s’est passé de la manière la plus juste qui soit, mais je sais déjà que je n’y arriverai pas aussi bien que je le voudrais. Le mieux que je puisse faire, c’est peut-être de dire que c’était avant tout une réaction physique, une décharge électrique puissante, étourdissante, mais pas écrasante. Un peu comme dans ces films où le personnage principal se retrouve pris dans un tourbillon d’émotions trop fortes pour être disséquées convenablement, trop brutes pour être identifiées sur le moment. Ou comme ces déluges d’été qui se déchainent pendant de longues minutes avant de laisser soudainement place au soleil, aveuglant, entre des amoncellements de nuages noirs menaçants.

“What I’m trying to say it’s that I don’t want to be god
I just don’t want to be human”

J’ai toujours été fascinée par les orages, par leur facilité à passer de la violence la plus pure au calme le plus total, de la noirceur à la lumière en une fraction de seconde – clac ! -, et je crois que c’est exactement ce que Suicide Songs m’a fait, en particulier “I Am The Lord”, “I’m Not Here” et “Night Came” dont je ne me remets toujours pas.

Jusqu’à sa conclusion, le tremblant, titubant et diablement beau “Cocaine Christmas And An Alcoholic’s New Year”, j’ai pris cet album en pleine tête, comme lorsqu’on fonce dans un mur après une course folle – sauf qu’ici, le mur s’ouvre au premier accroc, et on se retrouve, sans bien comprendre comment, de retour au point de départ. Un mythe de Sisyphe mélodique.

“If I can give you a piece of myself
I would give you a box of night”

Avant même de finir de l’écouter, je savais déjà que Suicide Songs allait devenir l’un de ces rares disques qui me porteraient pendant des années. Un album que j’allais écouter compulsivement, certes, mais aussi pas n’importe où et pas n’importe quand. En haut de mes montagne. Sur les longues routes désertes d’Islande, au milieu des champs de lave. La nuit, en traversant Paris vidée de sa vie. La nuit, surtout.

Sauf que nous étions l’après-midi du vendredi 13 novembre. Et que tout allait basculer.

“Night came very fast
As if it had fallen over drunk”

Pendant des jours, calfeutrée chez moi, hagarde, je n’ai plus pu écouter de musique. Des heures de silence et de vide qu’un seul disque est pourtant venu combler : celui de Money.

J’étais terrifié à l’idée de l’intégrer à cet après où rien n’avait de sens. Non pas parce que je ne voulais pas l’associer à la mort et la torpeur, mais parce que l’effet qu’il m’avait fait la première fois, cet “avant” dont ma mémoire ne garde aujourd’hui que des souvenirs flous, était tellement démesuré que je craignais de m’effondrer, avalée par ce trop plein d’émotions.

Je me trompais.

“All my life, I’ve been searching for something
So I always ended up with nothing”

Chacun des titres de Suicide Songs est une tempête intérieure, mais aussi une lumière inouïe au milieu de l’infinie obscurité.

Ces notes de guitares pleine de reverb qui sentent presque la quiétude de l’été. Ces percussions qu’on semble caresser pour ne pas les blesser. Ce timbre indéfinissable, entre l’appel à l’aide et la plénitude absolue. Cette lenteur, trop rare dans un monde où le calibre d’une popsong ne devrait soit-disant pas dépasser les deux minutes trente. Ces cuivres plaintifs à la majestueuse mélancolie. Ce tourbillon de mots qui dansent comme s’ils avaient été cousus ensemble par les plus délicates des mains; d’arrangements à en perdre la tête; de cordes qui grimpent le long des murs; de choeurs célestes venus d’un autre monde. Ce déchainement de sons, d’instruments, d’assemblages complexes qui jouent aux montagnes russes. Et cette voix, toujours, fil d’Ariane au milieu du chaos, qui s’emballe comme si elle perdait pied, explosant à la surface avant de replonger, remonter, replonger, remonter, invariablement.

Et puis plus rien.

“When I was a child I made a deal against the sun
That if it died out that I would carry on
So you can feel and you can see
That it’s all real
And you won’t have to cry”

La tempête est passée. Personne n’en est sorti indemne. Elle a laissé des traces visibles, mais aussi un nouvel espoir chevillé au corps.

Je n’ai jamais été dans l’oeil d’un cyclone, mais j’imagine que ce bref sentiment d’apaisement avant le retour des éclairs et des bourrasques s’approche de ce que Suicide Songs a réussi à faire musicalement. Il porte en lui, dans l’agencement de ses notes, dans sa construction mélodique et dans la manière dont il est enluminé par les poèmes de Jamie Lee, la folle espérance qu’une porte de sortie existe toujours, qu’il y a bien une fin au tunnel. Une respiration possible. Cet air qui me manquait cruellement dans les semaines qui ont suivi ce vendredi 13 novembre. Cet air qui me manque aussi quand la vie finit inévitablement par devenir étouffante.

“I’m married to the sky
I’m a servant of the hour
I’m open as time
And I’m perfect without power”

Depuis, j’écoute Suicide Songs en boucle, n’importe où, n’importe quand. Le jour. La nuit. Sous terre. En l’air. Dans mon lit. Dans celui des autres. Dans des lieux idylliques. Dans les endroits les plus glauques. Quand j’arrive en haut de l’escalator et que le jour m’aveugle d’un coup. Quand je roule trop vite. Quand les heures avancent trop lentement. Quand j’ai besoin de reprendre haleine sans me sentir étranglée. Comme si chaque chanson était le début d’une perpétuelle épiphanie. Comme une délivrance insoupçonnée quand l’asphyxie approche.

Suicide Songs est disponible sur le site de Bella Union.
Toutes les dates de concert du groupe sont à retrouver sur le site de Money.