La Blogothèque

L’Oiseau rare de Bucarest

Sur la pochette de son dernier album, elle surgit d’un massif de fleur, telle la femme-cygne peinte par le peintre symboliste, Mikhaïl Vrubel : de dos-trois-quarts, la bouche écarlate, le visage offert légèrement à la renverse. La lassitude mélancolique est tempérée par une sorte de défi contenu dans un regard scrutateur et qui vous condamne à rester à la surface. C’est en oiseau nocturne traversant les pièces d’une maison vide et évoluant entre des épis de blés couchés qu’on l’avait découverte.

La chanson que le film en noir et blanc illustrait s’appelait « Oraşul Umbre » (« La Ville Ombres »). Il était évident dès la première écoute qu’elle allait devenir notre chanson. On en aimait le rythme en pas-de-chat, les petites dissonances électroniques et orageuses, les pizzicati désuets et graciles, la manière dont le roumain, langue peu familière, sonnait dans cette voix-là, et égrenait ces histoires de villes rouges comme la cendre des histoires achevées, et rouges comme les bourgeons de celles, à venir. Et tant pis si le clip abusait par moment des ralentis, des poses effarouchées ou des regards mystérieux.

L’artiste s’appelle Alexandrina. Il est d’usage à Bucarest de la décrire comme la petite cousine moldave de Tori Amos ou de Kate Bush. Autant dire que lorsqu’on dit cela, on ne dit pas grand chose. Peut-être pointe-t-on du doigt le fait qu’Alexandrina est une figure à part dans le monde de la musique roumaine : elle est une femme, elle est multi-instrumentiste mais avec une certaine prédilection pour le piano. Elle est auteur-compositeur. Elle s’applique à construire un univers à la fois visuel et musical, et elle se sent concernée par tous les aspects de la création d’un disque : de l’écriture à l’enregistrement, des arrangements à la conception de la pochette. Une artiste complète en somme. Le public roumain l’avait découverte sur un premier album au titre avenant, Om de lut,  («Homme d’argile»).  Om de lut avait fait d’elle la nouvelle sensation de l’année 2009 mais, en dehors de quelques titres dont cet «Om de lut», le disque souffrait d’une direction artistique hétéroclite et datée : «De cand am plecat» ou «Undeva» évoquent un mélange de trip-hop et d’électro-jazz élégante mais sans audace, le tube, «Numai tu», est une chanson rock qui semble parfaitement calibrée pour un passage en radio, et les quelques titres plus dépouillés, qui pouvaient rappeler les premiers Yann Tiersen, donnaient à Alexandrina un faux air d’Amélie Poulain.

Alexandrina - PianoOn suppose qu’Alexandrina avait capté quelque chose de l’époque, et de l’air du temps. Son personnage de femme-mère, quittant sa Moldavie natale, avec sa petite fille et quelques toiles sous le bras – comme on allait l’apprendre – et bâtissant sa réputation en jouant toutes les semaines dans un café Bucarestois pouvait apparaître comme un miroir désirable : « Je suis venue, toute tremblante, j’ai chanté, ils m’ont applaudie, et j’ai fait salle comble pendant les quatre mois suivants au Café Deko. Je n’étais pas très sûre de moi, je chantais  seule au piano ou parfois j’étais accompagnée d’un groupe.  J’étais malade de trac, et je rigolais lorsque je faisais des fautes au milieu des chansons. J’étais nouvelle et honnête, et les gens étaient sensibles  à cette sincérité. » Certains succès se bâtissent autour d’histoires. Om de lut peut apparaître comme la consécration de cette histoire-là : une belle indépendance d’esprit et un certain courage dans un pays où labels et maisons de disques ne courent pas les rues. Et le désir de chanter quoiqu’il arrive. Mais nul doute qu’on n’aurait jamais écouté Alexandrina, si on avait commencé par là.

On avait pris rendez-vous pour une chaude journée d’été. Alexandrina se produisait la veille dans un gros festival d’une ville de Transylvanie où les têtes d’affiche étaient David Guetta, Armin Van Buuren ou Dimitri Vegas. Untold est l’une de ces grosses machines dont la fonction semble être de transformer les espaces publics en parc d’attraction ou en Mall à ciel ouvert. C’était donc un peu à regret qu’on avait pris des pass. On s’était dit toutefois que les occasions de voir Alexandrina sont rares Il faut remonter à décembre 2010 pour assister à un concert d’Alexandrina en France. Elle se produisait à Nantes. On se demandait surtout ce que Flori de spin (« Fleurs d’épines »), ce deuxième album intrigant et aux antipodes du précédent dans sa conception et sa réalisation, allait donner sur scène.

Recentré sur la relation piano-voix, c’est un disque qui n’a pas peur de l’espace, qui fait le vide autour, et fait plus que de délivrer des chansons. Il accueille l’auditeur dans une espèce de petit théâtre mental vibrant qui recueille sensations, confessions et souvenirs. Il porte son lot d’angoisses, de désirs inassouvis mais les deuils et la mélancolie sont emprunts d’une grande sérénité et Alexandrina semble comme chercher à les envelopper d’une nuée d’enchantements. Il n’y a quasiment pas de percussions ou de basse pour poser ou soAlexandrina Ballonutenir une assise rythmique. Trompettes, kalimba, interférences électroniques, chants d’oiseaux, theremin, voix d’enfants échappées d’une cour d’immeuble, quelque cordes d’un quatuor, des battement d’ailes, les réminiscences d’un taraf, le chants de grillons, balaïlakas complètent la palette d’un disque atypique et ambitieux dans son dépouillement et son désir de paix intérieure. Ces invités ne sont pas encombrants, ils interviennent par moments. Alexandrina a cette intelligence de glisser de la discontinuité dans sa musique, de lui donner des touches comme pour plonger le lecteur dans une expérience synesthésique. Si Alexandrina pêche encore parfois par joliesse, sa musique devient assurément plus belle et plus subtile.

Les organisateurs avaient donc eu la bonne idée de ne pas la programmer dans le stade de 30000 places aux formes ellipsoïdales et aérodynamiques construit en 2011, et dans lequel les habitants de Cluj aiment voir le symbole de l’entrée dans la modernité (capitaliste) de la Roumanie. Alexandrina se produirait ce jour-là dans l’une des clairières du Parc Central, non loin de la Someş, derrière le vieux casino dont l’architecture néo-classique rappelle l’influence habsbourgeoise dans une région qui était comme l’extrême-est de l’empire démantelé en 1918. Alexandrina devait prendre son public par surprise avec un début de set très électrique, un nouveau titre en russe, et de beaux moments d’improvisations, comme ce «Tuturelele Muturelele» qui devait ce jour-là atteindre des sommets de jubilation bruitiste. Cette comptine absurde qui commence au kalimba lui vient de son père : «”Turturelele muturelele” est une mélodie que mon père a inventée quand il avait cinq ans. Ce que je sais de cette histoire, c’est que pendant ses vacances, il allait à la rivière Colganic, et là avec d’autres enfants il assemblait des branches et des feuilles pour construire des petits radeaux. C’est là que ces mystérieux personnages d’oiseaux muets (“turturelele”) ont pris forme. J’ai cette image de lui, si petit, si brun, avec ses gros sourcils, et les yeux perdus dans l’eau de la rivière, et fredonnant sa chanson de sa voix grave qui me met toujours le sourire aux lèvres.»

Bref, on avait le sentiment de saisir cette artiste en évolution au bon moment.

On avait aussi envie d’entendre des histoires d’ailleurs, d’autres trajectoires. Née en 1978, à l’autre bout de l’Europe, en République de Moldavie plus précisément, Alexandrina a grandi sous un régime communiste, puis dans le chaos des années 90, de l’apprentissage de la démocratie, de l’économie de marché, dans une région du monde à la croisée du monde russophone et roumain.

Le rendez-vous avait été donné à midi, sur la terrasse d’un hôtel de centre ville qui confirmait qu’aucun des repères habituels n’était présent. La statue noire d’Avram Iancu,  tournait le dos aux formes néobyzantines de la cathédrale orthodoxe, et regardait droit dans les yeux la façade  de l’Opéra Lucian Braga. Derrière, on distinguait la façade rose et blanche de l’imposant Palais de Justice, piata Stefan Cel Mare. La ligne des toits menait, au loin, vers les rondeurs brunes et vertes des monts Apuseni. Quelques nuages débonnaires et parsemés semblaient s’être perdus en route, tant la chaleur était forte, et tant le soleil imposait sa férule. La tentation de l’exotisme serait pourtant stoppée nette lorsque, après un buna ziua d’usage, Alexandrina me proposerait de faire l’interview en Français, ne passant au Roumain que lorsque les mots lui feraient défauts, ou lorsque le sujet mériterait plus de précision. Je l’imaginais distante et plutôt secrète. La conversation serait pourtant chaleureuse, parfois piquante, parfois émouvante. La voix est grave, le propos, réfléchi et la démarche, volontaire. C’est une rencontre à faire, et une artiste à suivre. Et comme vous allez le voir, on commencerait la conversation plutôt bien.

ENTRETIEN

Alexandrina. … Les vins moldaves sont excellents surtout les vins faits maison. Tu devrais aller dans la cité souterraine de Cricova.  Les rues sont bordées de tonneaux géants dont étiquettes portent le nom de tous ces vins.  Comme tu peux tous les goûter, il est impensable que tu ne ressortes pas comblé d’une telle visite…, si tu arrives à ressortir. La Moldavie est un monde à part entière. Il faut aller à la campagne, prendre le temps de courir sur les collines, plonger dans la Dniestr. Sinon, si tu es seulement de passage, Codrii, Orehiul-Vechi et Tipova sont des lieux forts, marqués par l’ésotérisme.

Depuis le début de votre carrière, vous avez choisi de chanter en Roumain mais vous avez dans votre répertoire quelques titres en Russe, ou même en Français Comment en êtes-vous venue à chanter dans toutes ces langues  ?

Je suis née et j’ai grandi à Chişinau en République de Moldavie. À l’époque de l’U.R.S.S., nous constituions une fédération de “quinze républiques soeurs” – c’est ainsi que nous les appelions – et nous en partagions les cultures. Ces 15 cultures passaient aussi bien par l’école, par la radio, que par la télévision. Nous avons vécu dans une espèce de brassage des cultures. Ma langue maternelle est le Roumain mais je parle aussi le Russe. J’ai appris la langue roumaine à la maison, et c’est en jouant avec les enfants de notre immeuble que j’ai appris le Russe. Les enfants moldaves étaient marginalisés par les enfants russes. Si tu ne parlais pas le Russe, on te traitait de  « pecnaud moldave » (« ţaran moldovan ») et tu te sentais mis à l’écart. Mais les enfants ne sont pas consciemment sadiques, on ne peut pas leur en vouloir.

Alexandrina - HerbierComme j’ai toujours aimé tracé des lettres, écrire des phrases,  le moment qui m’a le plus marqué à l’école est lorsque nous sommes passés de l’alphabet cyrillique à l’alphabet latin : certaines lettres apparaissaient, d’autres disparaissaient complètement, et d’autres enfin prenaient une graphie différente. De nouvelles règles grammaticales apparaissaient. L’une des particularités des enfants de ma génération c’est qu’au début des années 90, nous sommes passés soudainement de l’histoire de l’U.R.S.S. à celle de la Roumanie. Cela a été pour moi une source de confusion aussi importante que le changement de l’alphabet.

Vous sentez-vous la même quand vous endossez ces différentes peaux ?

Curieusement, la langue russe est restée pour moi une langue plus facile à pratiquer pour exprimer des pensées, des idées. Je ne sais pas. Cela coule tout seul. J’écris aujourd’hui en Roumain parce que je vis ici et que j’aime la langue roumaine. Je n’écris pas nécessairement sur des thèmes différents, selon la langue que j’utilise. Par exemple, le morceau que tu as entendu au concert, que je chante en russe et qui se trouvera sur mon prochain album, est une continuation de « Oraşul Umbre ». C’est une variation sur le même thème. Mais le Russe m’emmène vers un état d’esprit différent, c’est quelque chose de plus dur comme tu as pu le constater.

Et le Français ?

Ma mère était aussi professeure de Français à l‘université de Chişinau, elle était elle-même polyglotte, docteur en sciences. Elle travaillait à un dictionnaire des expressions idiomatiques, ses étudiants l’adoraient. Pendant les années 80, elle venait souvent en France pour son travail, elle partait à Grenoble ou à Paris et puis elle ramenait chez nous des cassettes qu’elle avait pris soin d’enregistrer à la radio pendant son séjour. Les chansons de Dalida, Charles Aznavour, Yves Montand, Adamo ou Serge Gainsbourg dont j’aime par-dessus tout l’Histoire de Melody Nelson, ont marqué mon enfance. Je me souviens aussi d’une compilation de chansons des années 60 qui me semblait très créative. Sinon, j’ai appris le Français à l’école.

La musique occupait une place importante chez vous ?

Mon grand frère, qui avait huit ans de plus que moi, écoutait du rock russe. De lui, j’ai retenu une passion pour des groupes comme Kino, et son leader Victor Tsoi, Auktzyon, DDT ou Nautilus Pompilius. Dans la maison de ma grand-mère, on écoutait plutôt les chansons romantiques de l’époque, de la musique traditionnelle, moldave et roumaine : la musique des Lautarii, Maria Tănase, Nicolae Sulac, Irina Loghin, Zinaida Julea ou encore Olga Ciolacu.

J’ai fait l’école de musique quand j’étais petite, comme tous les enfants de l’ancien bloc communiste, j’ai appris le piano entre 8 et 10 ans au Palatul Pionierilor (Maison des étudiants). Ma première composition s’appelait « Les Saisons ».

Sur Flori de Spin, un titre comme « Pey Dorogoy» semble être représentatif de ce montage culturel hétéroclite que vous évoquez. Vous chantez en Russe, et dans le même temps, on peut entendre aux deux extrêmités du morceau, un exemple de ce que vous appeliez précédemment “la musique des Lautarii” plus spécifiquement roumaine. Il ressemble d’ailleurs à une espèce de réminiscence mémorielle, un lamAlexandrina au chapeaubeau arraché au passé.

Oui c’est un thème très connu du folklore roumain qui s’appelle « Ionel, Ionelule » [elle chantonne]. Flori de spin est un disque qui parle de la mémoire et la chanson « Pey Dorogoy » (« Bois, mon cher ! ») est écrite en Russe. Avec ce morceau je voulais ménager la chèvre et le chou. Je voulais ainsi combiner les deux cultures et les faire sonner ensemble harmonieusement. Cette chanson décrit un état mélancolique de résignation, elle a un goût sucré-salé, dilué dans la brise de la mer : « Bois, mon amour, bois de cette eau/De la Mer Noire/Comme elle, toi aussi tu seras noir/Mon amour, bois de cette eau/C’est doucement que je murmurais à tes oreilles/Dépose un baiser sur mes lèvres/Comme ce sera doux…/Le matin est revenu/Même si c’était hier/Nous pleurions tous deux/Nos pieds ne nous répondaient plus/Et nous tombions dans la mer/Mon amour, bois cette eau/Et ne cache pas tes yeux/Par erreur, tu recracheras cette eau sur tes jambes./Tu seras tout trempé. »

Je suis tombée sur le taraf de Mircea Ardeleanu, à Timişoara où après une longue journée de studio, je suis entrée par hasard pour manger dans un restaurant italien. Et à ma grande surprise il y avait ce taraf, avec ces hommes d’un certain âge, qui jouait devant nous, et que personne n’écoutait parmi les sept clients que l’établissement devait compter. Moi, je les regardais fascinée au point que j’avais presque oublié pour quelle raison j’étais là. Ils chantaient toutes les chansons du monde avec une telle présence.Nous avons bu du vin ensemble, nous avons chanté, ils m’ont dédié deux chansons d’amour russes et toute cette histoire, je l’ai enregistrée avec mon zoom. Le zoom a une place spéciale dans le sac où je mets toutes mes affaires.  J’enregistre tout, donc fais attention, si tu es un oiseau ou si tu dis quelque chose d’un tant soit peu intéressant, tu pourrais finir par te retrouver enregistré  sur mon zoom.

 Votre deuxième album semble attacher une importance particulier au monde de l’enfance : on trouve des références à des créatures imaginaires comme le Laur Balaur (« Spre Sud »), qui appartient au folklore des contes roumains, des références peut-être à des chants de Noël avec la mention des “Flori d’Albe”  sur le titre, « Flori de Spin», il y a cette histoire de pingouin qui veut quitter la banquise sur « Spre Sud » ou encore les cerfs majestueux saisis dans l’encadrement d’une fenêtre (« Turturica ») qui, eux  rappellent les fables.

 Oui, Laur balaur est un dragon qui vole, il est vaincu par Făt-Frumos qui est notre équivalent du Prince charmant. J’ai grandi  environnée par des histoires qui venaient de Moldavie et de Roumanie , mais aussi de la Russie, d’Ukraine, du Kazakhstan ou d’Arménie. Les personnages se sont toujours mélangés dans ma tête comme leurs histoires merveilleuses. Je ne saurais plus raconter une seule de ces histoires du début jusqu’à la fin, mais leur mélange a laissé une marque profonde dans l’enfant que j’étais et l’adulte que je suis devenue. Les personnages qui sont restés dans ma mémoire comme les plus éclatants et les plus grandioses sont sans aucun doute les Russes. Les contes russes sont plus amples, l’imagination y est plus riche, les champs plus larges, et les mers plus profondes. Les personnages font des actions qui te laissent bouche-bée. J’ai énormément aimé des contes comme « Skazka o tzare Saltane » et « Tsarevna-Lebed » sans être pour autant une admiratrice inconditionnelle de Pouchkine. Je crois que c’est probablement lié à des films d’animation réalisés pour la télévision. Ils étaient extraordinaires. Je recommande volontiers le « Petit hérisson dans le brouillard ».

Tu sais, les Russes veillaient à l’éducation des enfants à travers ces dessins animés :  le respect des parents, des anciens, de l’amitié, de l’amour, le sacrifice de soi-même (au nom du bien !) étaient valorisés. L’égoïsme et la paresse y étaient moqués. Mais c’étaient de très bons films faits par des metteurs en scène qui y mettaient tout leur cœur, leur créativité et leur humour.  Je les ai montrés à ma fille.

Et en même temps, je crois que les contes les plus piquants et les plus spontanés m’ont été racontés par mon père. Il les inventait au fur et à mesure qu’elles lui venaient en tête. Il venait le soir me border. Il s’asseyait sur une chaise à côté du lit de manière à ce que je puisse voir son visage seulement éclairé par la lune ou par une lampe, je ne me souviens plus. Et il racontait tout ce qui lui passait par la tête. Parfois les contes devenaient aberrants, quand sa tête commençait à tomber de fatigue sur sa poitrine, et que son corps prenait alors la position des perce-neige. Habituellement, il s’endormait avant moi.

J’aime beaucoup les animaux et dans les chansons, je les utilise comme des symboles. Les pingouins sont amusants, le cerf représente la noblesse et la pureté. On peut admirer les ramifications de ses bois. La tourterelle est petite, et je veux la cacher dans la paume de mes mains et la protéger. La baleine je ne l’ai jamais vue mais elle est grande et spectaculaire avec son jet d’eau. Ce sont des idées simples.

 Si je porte quelque chose de mon enfance en moi ? Oui. L’enfance est encore vivante et chaude, même si comme je le dis sur « Avionul de Aur » : « Copilaria pierduta s-a ascuns printre stele / Vreau sa o atung, dar sunt scurte mainile mele » [ «l’enfance perdue c’est ce qui reste de ce qui s’est égouté au travers des étoiles/ Si je veux la toucher, mes mains sont trop courtes » ]. C’était une belle enfance, avec beaucoup d’amour et qui me laisse de très beaux souvenirs :  des jeux sur le stade, des vol de cerises dans le parc clôturé de l’hôpital psychiatrique qui était derrière chez moi, les chiens et des chats recueillis dans la rue et que nous amenions chez nous, le mélange des diluants et des huiles dans la barbe de mon père, des gâteaux au thym et au fromage, la respiration de ma mère sur ma tête, ses mains chaudes, l’encens et le goût des fraises, un petit sommeil dans les trolleybus sur le chemin de l’école –  comme dans les autres capitales de l’U.R.S.S. on circulait essentiellement en trolleybus ou en autobus, il y avait peu de voitures – un garçon de ma classe qui me tirait toujours les cheveux…

Alexandrina - moskvitch-412 J’aimais les Lada avec leurs formes carrées et leurs yeux ronds mais aussi les Volga qui étaient élégantes avec leur insigne brillant sur le capot. Les Volga étaient les voitures de luxe dans lesquels les « camarades » au gouvernement ou les directeurs de kohlkozes circulaient. Mon père qui était peintre, lui, roulait en Moskvich 412, une voiture populaire que j’ai conduite pour la première fois quand j’avais onze ans. Maintenant cela me semble incroyable parce que le volant de la Moskvich est terriblement difficile à tourner, et qu’il faut une force herculéenne pour passer les vitesses. Mais apparemment, j’ai toujours été très obstinée, je voulais absolument la conduire. Une fois, j’ai traversé une clôture de bois alors que j’étais dans le village de ma grand-mère, et je me suis retrouvée en plein milieu du champ de maïs de notre voisin, mais sans dommage pour la voiture.

Je me souviens de la maison de ma grand-mère avec la table ronde en dessous du noyer. Elle officiait en tant que directrice dans un restaurant réputé pour sa cuisine moldave – tu peux même retrouver son nom, « Moara Veche », mentionné dans l’encyclopédie de Moldavie de l’année 1970. Je me souviens qu’elle nous envoyait des pots de trois litres de caviar rouge et noir qui sinon durcissaient ou pourrissaient dans les frigidaires parce qu’ils avaient trop de stock. Nous mangions donc du caviar à la grosse cuillère jusqu’à nous en rendre malade. Beaucoup de souvenirs sont liés à ce restaurant qui était situé à l’entrée d’une forêt, un peu à l’écart d’une petite ville du Nord. Mes parents organisaient des fêtes, il y avait toutes sortes de gens, des gens très simples, des scientifiques, des poètes, des peintres, des acteurs ou des musiciens. C’était un mélange de personnages et de physionomies. Je ne savais pas qui étaient ces gens mais je connaissais très bien leurs enfants. Nous avions notre propre table. On regardait ce qui se passait à la table des adultes. On allait volontairement les déranger en jouant sous de la table, en leur marchant sur les pieds ou en tirant les jupes des mamans. On mangeait, on buvait, on se racontait des histoires, on rigolait, on trinquait et on chantait en chœur. Il y avait beaucoup de lumière, de musiques et de voix.

Ce que vous me racontez m’évoque un peu la longue scène d’ouverture de Fanny et Alexandre d’Ingmar Bergman, ce repas de Noël donné par la famille Ekdhal et vue à travers les yeux d’un enfant, Alexandre. Quand on vient de l’ouest, on imagine toute autre chose quand on pense la situation des pays de l’ex-bloc soviétique, au début des années 80.

Je pense que nous étions plus libres en Moldavie qu’en Roumanie. Mais c’était compliqué. Ma mère était membre du Parti Populaire (Partidul Populari), à l’époque. Elle a combattu, durant les douze dernières années de sa vie, et contre son cancer, et contre le système communiste.

Elle parcourait des journées entières les villes et les villages appauvris de notre pays pour convaincre les gens de l’importance de la langue roumaine et de l’union avec la Roumanie, quand celle-ci était encore possible. Elle était absolument convaincue que le monde pouvait changer, et c’est pour cela qu’elle y mettait toute son ardeur, et cherchait à y contribuer par tous les moyens qui lui étaient possibles, malgré le cancer, les séances de chimiothérapie, la minerve qu’elle portait. Elle était surveillée par les communistes et ce qu’elle nous racontait prenait parfois l’allure d’un film d’espionnage.

Un soir, alors qu’elle devait aller d’un village à l’autre pour rencontrer des gens et défendre les idées du “Parti Populaire”,  la voiture avec laquelle elle était venue de Chişinau est tombée en panne. Comme les téléphones mobiles n’existaient pas encore,  avec l’une de ses collègues de l’université, elles n’ont pas eu d’autre solution que de marcher dans le noir, quand elles se sont rapidement rendu compte qu’elles étaient suivies par une voiture conduite par des individus qu’elles jugèrent suspects. Probablement des hommes de la police politique ou des services secrets. Elles se sont cachées dans des fourrés, au bord de la route, et puis, lorsque la voiture a disparu, elles ont marché à pas feutrés le reste de la nuit.

Je connais plein d’exemples de ces histoires dans lesquelles des activistes politiques se retrouvent embarqués dans une voiture qui les emmène vers un lieu dont ils ne reviennent jamais. Beaucoup de gens de notre famille ont été déportés en Sibérie et personne ne sait ce qu’ils sont devenus. Un an après cette histoire dans la forêt, ma mère est morte. Elle avait  quarante ans. J’ai toujours la gorge nouée quand j’y pense aujourd’hui. C’est pour cela que je voue une haine au communisme et que j’évite de parler de politique. Je ne crois pas dans les hommes politiques.

Vous n’êtes donc pas gagnée par la nostalgie qui semble gagner une partie de la société roumaine contemporaine ? Cette nostalgie, si j’ai bien compris, se porte d’ailleurs moins sur la période communiste que sur celle de la Romana Interbelic (la roumanie d’entre deux guerres), qui apparait aujourd’hui comme une période d’efflorescence artistique, littéraire, musicale et de développement économique. On en oublierait presque les tensions politiques et sociales qui amenèrent au pouvoir le maréchal Antonescu. Il y aussi toute cette littérature qui se développe autour de la famille royale de Roumanie.

Non. Je suis heureuse de vivre aujourd’hui. La seule raison qui peut me rendre nostalgique du passé est liée à mes parents. Ils étaient jeunes et vigoureux. Ma mère était encore en bonne santé et vivante.  Moi, j’étais petite, je vivais sans trop de soucis, je ne prenais rien au sérieux, et je ne me posais pas plus de questions que cela. La mort de ma mère m’a profondément marquée.

J’ai une grande admiration pour la Reine Maria. Elle a été et demeure une figure importante. Politiquement, elle a su protéger les intérêts de la Roumanie, elle n’a légué aux roumains que de belles choses quand  bien même elle n’était pas roumaine. Elle a soutenu de tout son coeur, les artistes, les arts et la culture roumaine… au point que son cœur, après sa mort, a même été déposé au Musée National d’Histoire de la Roumanie, dans une boîte eAlexandrina angesn argent.

Vous disiez tout à l’heure que votre père, Victor Hristov, est peintre ? Comme vous ?

 Mon père est peintre. Quand j’étais petite, il m’emmenait souvent dans son atelier dans la Casa de cultura des étudiants de l’université. Il m’a montré les couleurs. De manière non intentionnelle, il m’a laissé sentir l’odeur du diluant. Il m’a laissé aussi peindre sur les murs avec de l’aquarelle, faire des nœuds avec de la pâte à modelée, mais de manière intentionnelle, cette fois-ci. C’est le seul professeur qui m’a encouragé, qui a aimé et qui croyait en mes petites œuvres d’enfant. Il n’a pas détruit ça en moi, au contraire il a su me donner des ailes.

Sur Flori de spin, on a un peu le sentiment que vous avez travaillé la matière sonore comme un peintre. D’une part à cause de la manière dont vous travaillez la mise en espace des sons : on perçoit comme différentes couches, une sorte de profondeur entre certains éléments très proches de l’auditeur, et d’autres très éloignés.  Votre voix, notamment, est toujours très près. D’autre part, vous intégrez des éléments de field recording : des sons de la vie quotidienne, des éléments naturels, qui par métonymie construisent des scènes assez visuelles pour le coup.

Oui, la voix pour moi, c’est le plus important. J’aime la voix des gens. Je trouve que les chœurs de voix sont sublimes et même, divins. La voix a beau être l’instrument le plus accessible, tu peux faire beaucoup de choses inimaginables avec elle. Je traîne toujours des mélodies dans ma tête. Avec la voix j’ai appris à traduire une humeur.

Je pense que je suis à la recherche de la même chose  par la musique ou par la peinture. La différence est seulement le moyen d’expression. J’exprime les mêmes messages et les mêmes états. Je pense que les deux arts se suffisent  à eux-même, mais qu’ils peuvent aussi se compléter réciproquement. Le visuel et l’auditif sont un point d’intersection, dans leur commencement. Je suis d’abord une artiste visuelle parce que je commence toujours par avoir des images en tête mais je ne sais pas exactement quand ces images deviennent des sons, et quand je deviens une musicienne.  Je m’imagine où est la voix, où les instruments doivent prendre place. Les plans auditifs je les sépare par des effets et je fais ça aussi dans la peinture. Lorsque l’objet est plus proche, il est aussi plus clair, et quand il est plus loin, il est plus diffus. Aussi cela peut être l’inverse. Cela dépend de ce que tu veux transmettre.

J’ai joué avec la reverb, les delays et les volumes de la même manière. J’ai l’habitude de me promener et d’enregistrer des sons. La plupart des sons de l’album, je les ai enregistrés personnellement avec le zoom (field recorder). Les enfants que tu entends sur « Noaptea » je les ai enregistrés à Chisinau, de chez moi, au huitième étage tandis qu’ils jouaient devant mon immeuble. Les grillons de « Flori de spin », je les ai enregistrés à divers endroits du pays, et même en Bulgarie. Sur « Spre sud », tu entends des sons de mon téléphone, le taraf de « Pey Dorogoy », je l’ai trouvé à Timişoara.

alexandrina-II-control

 Vos deux albums sont étonnamment différents. Cinq années ont passée entre leur parution. Diriez-vous que vous vous êtes trouvée entre les deux ?

C’est vrai qu’il y a une pause importante entre les deux disques. Mais j’ai commencé à travailler sur Flori de Spin dès 2011 et il était fini depuis 2013. « Orasul Umbre » qui est le premier titre que j’ai orchestré date de février 2011… il y a cinq ans… terrible comme le temps  passe.

Je n’avais aucune idée de la manière dont on arrange un morceau. J’étais paniqué à l’idée de m’y atteler et j’ai dû me laisser guider par mon intuition. Flori de spin est l’album d’une femme qui a enfreint toutes les règles parce que elle ne les connaissait pas. L’inspiration ne vient qu’avec le travail et il faut chercher. J’ajoute. Je retranche. Je suis une personne qui cherche.

Je crois aussi dans l’inspiration du moment et dans mon intuition : n’importe quel son que j’entends peut devenir rythme et n’importe quel bout de phrase peut devenir un refrain. Je crois que l’important est de savoir se mettre dans ce processus créatif, et que celui-ci s’engage dès que tu t’attèles à la recherche, que tu essaies des choses, qu’il s’agisse d’exercices mentaux,  de marmonnement, ou d’écoutes. Il s’agit de se mettre en permanence au centre de la création. L’inspiration ce n’est pas la pomme de newton qui te tombe sur ta tête, et qui te donne une oeuvre d’art toute faite. Je me suis mis à composer à la guitare électrique depuis un an et demi. C’est une autre perspective dans la manière de composer. Le prochain album sera très différent. J’aime toujours tirer de moi-même une nouvelle facette, qui il n’y a pas si longtemps me faisait encore peur. C’est un processus long et complexe.

alexandrina - guitareEt puis, il faut parfois accepter au contraire d’aller dormir dans un endroit doux et de se laisser bercer par le ronronnement de ton chat, ou d’aller marcher en forêt une journée. Aller marcher dans la nature fonctionne plutôt bien. C’est particulièrement l’élément aquatique qui calme la fièvre du processus créatif. Ça marche toujours.

Om de lut avait été orchestré par des amis, qui sont membres de mon groupe, Petre Ionutescu (trompette)  et Gabriel Almasi (guitare). J’avais apporté le piano, la voix et évidemment, les chansons puis ils s’étaient occupés du reste :  ils avaient choisi les musiciens, les choristes, ils s’étaient occupés du studio, du mixage et de la masterisation.

La différence entre ces deux albums tient à ce que j’ai fait Flori de Spin toute seule. Je l’ai écrit, arrangé, enregistré, dessiné et édité. Bien sûr, j’ai invité d’autres musiciens pour jouer de la batterie, de la trompette ou de la guitare et j’ai travaillé avec mon ingénieur du son, Attila Lukinich, qui apportait des réponses techniques à mes idées. Mais la direction musicale m’appartenait.

Avez-vous du coup, comme ces artistes auxquels on vous compare parfois – j’ai pu lire les noms de Björk, Tori Amos ou Kate Bush –  cette tentation de tout contrôler ?

Non, je ne cherche pas à tout contrôler. C’est seulement que j’aime bien toucher à tout. La pochette, la musique, les paroles ou les arrangements. C’est comme ça que je me sens vraiment vivante, en pleine possession de mes moyens et que je peux créer quelque chose de véritablement personnel. Quel sens cela aurait de confier ton enfant à des étrangers, même s’ils sont gentils et attentionné, alors même que tu es en bonne santé et capable de lui donner ce qu’il y a de meilleur ? Si quelqu’un intervient, le message est transformé, il n’est plus totalement authentique. Mais cela ne veut pas dire que je ne laisse personne apporter des idées, mais le résultat est toujours filtré par moi bien sûr.

Om de lut, c’est le premier. C’est une autre époque. Des morceaux comme « Pintre Flori » ou « La Russe » dataient de l’époque où ma fille Valentina est née. J’avais vingt ans. Je passais beaucoup de temps avec la petite. Je m’étais remis au piano. Sa naissance a fonctionné pour moi une source d’inspiration. J’ai tiré de moi quelque chose de nouveau : des mélodies et des couplets.

Flori de spin c’est mon présent, même s’il devient de plus en plus mon passé. Je le vois sensible et doux. C’est important de l’écouter au casque je pense. Si je me suis un peu découverte, je ne me suis pas totalement trouvée. J’aime me chercher et me découvrir en continu. Je crois que c’est le chemin qui est beau.

La douceur est en effet quelque chose auquel, on est musicalement sensible, dès le morceau-titre de votre dernier album. Pourtant, il semble que les fleurs portent chez vous des épines et que celles-ci font saigner. La chanson mentionne également une trahison (l’amant semble avoir promis quelque chose qui s’avère faux), vous utilisez plus loin le symbole christique de la couronne d’épines…

La chanson ne nie certes pas la souffrance, elle parle bien de la fin mais dans mon esprit c’est un happy-end.

Regarde, il y a des fleurs qui sont belles et qui dégagent une odeur épouvantable. Moi, j’aime les fleurs qui ont des épines. Tu t’y piques, tu t’y blesses mais lorsque tu regardes la fleur, tu oublies que tu t’es piqué et que t’es fait pas mal, parce que tu l’aimes, parce qu’elle est belle. Alors tu as deux possibilités. Soit tu l’admires à distance et tu ne saignes pas, soit tu la touches encore parce que tu aimes être piqué par elle.  Et puis, il se peut que tu te rendes compte que c’est exactement ce que tu as recherché toute ta vie,et donc tu y reviensAlexandrina - Cygne.

Je n’ai pas inventé la roue, je pense que les fleurs et les épines sont les deux faces de la même pièce de monnaie et que l’amour n’est rien de plus que cette pièce de monnaie ! Si nous nous piquons, cela ne veut pas dire qu’on va cesser d’aimer. « Flori de spin » est un chanson mélancolique qui me semble en réalité très optimiste. Je l’ai imaginée comme un hymne à l’amour, un chant d’été avec ses chœurs de fleurs et de grillons. Elle s’ouvre comme un large champ, au lever ou au coucher du soleil. Comment un tel champ ne pourrait pas ne pas avoir d’épines ?

Vos personnage semblent toujours sur le point de se confronter à une disparition : l’amour qu’on avait édifié (« Orasul Umbre»), le lieu qu’on doit quitter (« Spre Sud »), le deuil d’un être cher (avec « Turturica» que vous dédiez à votre grand-mère), les vêtements ou objets réconfortants qui ne conjurent plus l’absence  (« Pijamale Reci  »). Et, il y a ce morceau ultime, « Te iubesc », ou chaque phrase semble nier par sa répétition sous une forme négative celle qui précède, et qui semble renvoyer toute possibilité à son impossibilité.

Il m’est difficile d’envisager ce disque de l’extérieur parce que j’en suis le centre. Ces chansons n’auraient jamais existé et elles n’auraient jamais eu ces destinataires, s’il n’y avait pas eu ces séparations. Quelque soit le sens dans lequel tu retournes les chansons je crois qu’elles parlent déjà d’amour ou de la recherche de l’amour.

Je suppose aussi que c’est lorsque tu dis adieu à quelque chose que les changements dont tu rêvais commencent à se réaliser. Dans « Spre sud » (« Sud »), il ne s’agit pas d’exil. En réalité, c’est la quête qui est première, même avant l’amour, la quête de soi surtout. Après seulement viennent les souvenirs, la chaleur, les rêves, le compagnon avec qui on peut faire les mêmes voeux, partager des idées etc… On peut aussi voir « Te iubesc » (« Je t’aime ») comme une lettre adressée à soi. La guerre avec soi-même est d’une certaine l’une des plus féroces, elle te donne des insomnies, provoque des dépressions et te mets des cernes sous les yeux. Le Te iubesc multumesc final (“Je t’aime, je te remercie”) est une réconciliation, quelque chose qui te donnerait de la paix. Je t’aime, je te reçois et je suis en paix avec toi tel que tu es. Tu es celui que je connais le mieux. Et je te remercie parce que tu es toujours avec moi. Et que je me sens même bien en réalité. Avec toi, je vais mourir donc soyons amis jusqu’au souffle ultime.

Vous ne craignez donc pas la solitude ?

J’aime la solitude. C’est seulement comme ça que je peux me concentrer et composer. La mélancolie est un élément sans égal, j’aime la mélancolie et la solitude parce qu’elles favorisent la créativité. Cela ne doit pas être confondu avec la tristesse qui est autre chose.

Je suis du genre solitaire depuis mon enfance et je pense que je resterai ainsi. Je m’ouvre aux autres par la peinture et à la musique, disons que c’est mon point fort, ma méthode de communication avec les autres et d’auto-exorcisme. Je me purifie et je me remets d’aplomb à travers l’écriture des chansons et par la création. Je le fais d’abord pour moi-même. Je ne pourrais pas faire autrement.

 

Alexandrina - bibelot

Les objets ont aussi cette faculté de porter une forme de permanence et de présence. Ils sont très présents dans Flori de spin : des horloges à coucou, des pyjamas, des oreillers. Je me disais aussi qu’avec votre zoom, vous aviez quelque chose d’une collectionneuse. Est-ce que les objets vous intéressent ?

J’ai beaucoup d’objets dans ma vie (elle rit). Je collectionne des objets plus ou moins précieux, des meubles, de la  porcelaine, des bibelots : cerfs, chouettes, oiseaux, lapins japonais que j’ai trouvés dans des brocantes. Je collectionne des chevaux noirs en métal et des ânes en bois. J’ai quelques poupées sans vêtements, quelques vêtements qui ont perdu leur propriétaire. J’ai eu une période pendant laquelle j’achetais des chaises. Tout m’intéresse. J’ai fait l’école des Beaux-Arts à Chişinau et je m’étais spécialisée dans la tapisserie et le design textile. La forme, l’histoire derrière, le matériau et surtout ce que cet objet me transmet. Quand il me plait, il me transmet quelque chose. Je peux du coup l’offrir après, car il est pour toujours dans ma mémoire. Les objets voient beaucoup de choses, tu sais.

Quelle est votre place sur la scène roumaine ? Existe-t-il une scène indépendante ? car s’il est vrai que la nouvelle vague du cinéma d’auteur roumain a largement dépassé les frontières nationales, avec des réalisateurs comme Corneliu Porumboiu (“Le trésor”, “12h08 à l’est de Bucarest”), Cristi Puiu (“La Mort de Dante Lazarescu”), Radu Muntean (“Mardi après Noël”), Radu Jude (“Aferim !”) ou encore Cristian Mungiu (“Au delà des collines”), il est difficile de savoir ce qui se passe sur un plan musical. Votre disque n’est pas distribué en France, il est même difficile à trouver en dehors de Bucarest si on ne passe pas une plateforme de e-commerce.

J’ai des connaissances dans le milieu du cinéma comme Cristian Mungiu, ou dans le monde du design ou de la mode comme Claudia Castrase. Il existe une connexion amicale entre ces différents milieux à Bucarest.

Faire une sortie physique d’un album relève aujourd’hui du caprice. Il y a peu d’artistes qui peuvent se le permettre parce que cela coûte cher et que cela se vend mal. Pour moi, c’est une carte de visite que je présente avec une certaine fierté. C’est pour ça que je veux continuer à sortir des disques. Je n’ai jamais souhaité signer avec une maison de disque roumaine, bien qu’on ne peut nier qu’une maison de disque a beaucoup d’influence sur la promotion de l’artiste avec lequel elle signe. Mais les contrats offerts par les maisons de disques en Roumanie ne sont pas en faveur des artistes, et ce sont des engagements sur des périodes si longues que tu as le temps de mourir avant d’en avoir terminé avec eux. Ce n’est pas pour moi, je tiens trop à ma liberté. Je crois que ce que je fais obtient de la valeur avec le temps, comme un bon vin. Je suis ma route lentement, mais sûrement.

Il y a une scène mainstream dans un monde parallèle qui n’est  pas le mien. Mes chansons ne peuvent passer que sur les radio culturelles. La scène underground roumaine est intéressante, il y a de bons groupes à Bucarest, à Iaşi ou ici, à Cluj. A Bucarest, tu as la scène qui gravite autour du Club Control avec des groupes comme Anemic Disco, Baba Dochia ou Valerinne. C’est dans un endroit comme celui-là que tu peux venir voir jouer des artistes internationaux comme A Place to Bury Strangers, Efterklang, Lamb, The Irrepressibles, Perfume Genius, ou des légendes comme Michael Gira, Psychic TV, ou très bientôt le  Gang of Four, Lydia Lunch…

Control occupe une place centrale dans la scène Bucarestoise et c’est là aussi que j’ai mon atelier et mon studio, et c’est là que mon cœur bat. J’y joue régulièrement et je participe à la plupart des événements.

Alexandrina prépare actuellement un troisième album qui si on en croit l’excellent «Dupa Pod» («Après le pont»), – petite comptine sadique qui raconte l’histoire d’une jeune fille suspendue à un arbre par les pieds -, confirme une tendance plus expérimentale et plus électrique. «Dupa Pod» devrait sortir sous  la forme d’un single au mois de mai, avec un EP de chansons en Russe. L’album quant à lui serait pour l’automne prochain. Le processus d’écriture et d’enregistrement d’Alexandrina étant depuis Flori de spin une sorte de création continue dans lesquelles les phases d’écriture, d’arrangements et d’enregistrement se trouvent totalement mêlées, il n’est pas impossible que la date de sortie soit reculée.

Elle a toutefois publié il y a quelques semaines, une version d’« Orasul Umbre», en Français, dont on se dit qu’elle n’aurait pas fait pâle figure dans une des compilations de La Souterraine.  Quelqu’un aura-t-il la bonne idée de la programmer dans une salle un de ces prochains mois ?

Traduction : Adela-Lia Mureşan et Alexandre François. /   Remerciements à Călin, Adela, Mathias, Raluca, Alexandrina Hristov et Florin Oslobanu.

  • Alexandrina, Flori de Spin (Pirrecords)
  •  Control Club : Strada Constantin Mille 4, București, Roumanie.

 

Pour mes deux âmes transylvaines.