La Blogothèque

S01E02 | Paul Ryan

L’artiste néo-zélandais Paul Ryan collabore régulièrement avec le musicien Bill Callahan dont il a réalisé les pochettes d’albums. Il explique le rôle que joue la musique dans son travail de peintre dans le deuxième épisode de “Music is my radar”.

 

De quelle manière la musique influence-t-elle le travail d’un acteur, d’un réalisateur, d’un photographe, d’un metteur en scène, d’un plasticien, d’un cuisinier, d’un écrivain ou d’un peintre ? Comment ceux qui n’interprètent, ne produisent ou ne composent pas eux-mêmes de la musique se servent-ils d’elle dans leur propre art, leurs propres œuvres ? C’est ce que l’on va essayer de comprendre avec “Music is my radar”, une nouvelle série de longs entretiens que vous pourrez retrouver régulièrement sur la Blogothèque et sur Slate.
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Afterglow, Thirroul © Paul Ryan (2015) Afterglow, Thirroul © Paul Ryan (2015)

 

Au Sud de Sydney, l’interminable côte est-australienne offre un spectacle rare où les immenses étendues de sapins plantés par les premiers colons rejoignent celles de l’océan Pacifique dans un dégradé de vert et de bleu à donner le tournis. C’est ici, dans la petite ville de Thirroul, que le peintre néo-zélandais Paul Ryan a décidé de s’installer il y a plusieurs années pour coucher sur ses tableaux toute la beauté sauvage de cette partie si isolée du monde.

Depuis plus de vingt ans, entre deux sessions de surf, l’artiste peint sans relâche ces paysages grandioses au son des albums de Nick Cave, de Bonnie Prince Billy, d’Antony & The Johnsons, de PJ Harvey et de Bill Callahan avec lequel il a développé une relation artistique fascinante. Rencontre avec un peintre qui ne peut pas attaquer une toile sans brancher sa stéréo.

Capture d'écran de "Paul Ryan, wild colonial boy" / Vimeo Capture d’écran de “Paul Ryan, wild colonial boy” / Vimeo

 

Comment décrirais-tu ta relation à la musique en général ?
Sans musique, il n’y a pas de vie, non ? On ne peut pas vivre sans musique. C’est un art tellement enrichissant et inspirant pour moi. La musique m’aide à profiter des bons moments et à gérer les mauvais. Et j’adore la façon dont elle joue sur mon humeur. On peut s’en servir de tant de manières : pour être heureux, ou parfois, pour se noyer dans la mélancolie, ce que je trouve assez agréable.

Je ne sais pas si tu connais l’acteur irlandais Cillian Murphy, qui était l’invité du premier épisode de cette série mais…
Peaky Blinders ! J’adore cette série ! La BO est géniale, la manière dont elle est filmée aussi. Cillian Murphy est un excellent acteur – ma femme et moi regardions la série l’autre jour et on ne pouvait pas le quitter des yeux (rires). C’est drôle parce qu’un de mes bons amis a eu un rôle dans la série. Il s’appelle Noah Taylor, c’est un acteur australien, et il jouait le méchant italien dans la seconde saison. J’ai peint plusieurs portraits de lui, il a un visage incroyable.

Noah Taylor © Paul Ryan (2014) Noah Taylor © Paul Ryan (2014)

 

Je ne savais pas que tu étais lié à Cillian d’une certaine manière ! Pendant l’interview, il expliquait qu’il utilisait la musique pour entrer dans l’état d’esprit particulier qu’un rôle exigeait. Est-ce que cette démarche te parle en tant que peintre ?
Oui, totalement. Ça me parle en tant que peintre et en tant qu’être humain aussi. Sur cette planète un peu folle, il faut survivre et gérer une certaine angoisse existentielle dont nous souffrons tous, en particulier les gens créatifs parce que nous semblons peut-être encore plus touchés par cette angoisse que d’autres. La musique est un sacré outil d’adaptation. Et un moyen d’enrichir ma vie aussi, mon esprit, mon âme et mon art bien sûr – c’est visible dans mes tableaux.

La première chose que je fais lorsque j’arrive dans mon studio, c’est brancher mon téléphone, allumer ma chaîne hifi et mettre de la musique.


Dans une interview que tu as donné au Sydney Morning Herald au printemps dernier
, tu as confié que tu ne pouvais “pas peindre sans musique“. Tu peux m’expliquer ce que cela signifie concrètement ?
La première chose que je fais lorsque j’arrive dans mon studio, c’est brancher mon téléphone, allumer ma chaîne hifi et mettre de la musique. Ça me permet d’être dans l’état d’esprit nécessaire pour peindre. Pendant que la musique joue, je prépare ma peinture, mes couteaux à palette, parfois mes brosses. Pendant que les albums défilent, je fais une ébauche de ce que je veux faire sur la toile, et je suis enfin prêt à peindre. Ce n’est qu’à ce moment-là que je choisis vraiment la musique que je veux écouter selon l’humeur que je veux donner à ma peinture.

J’utilise aussi beaucoup Spotify et iTunes radio, donc je découvre parfois de nouveaux groupes en peignant, mais quoiqu’il en soit, je ne peux pas peindre sans musique.
Aujourd’hui par exemple, j’ai peint en écoutant un groupe de surf-punk hardcore que je n’avais pas écouté depuis au moins vingt ans, Suicidal Tendencies. J’étais d’une humeur très exaltée, et leur musique m’a aidé à la canaliser dans mon tableau. Elle m’a permis de le rendre vivant, tout en m’autorisant un petit voyage nostalgique en même temps (rires).

Mes tableaux sont cette conversation, et à chaque fois que je la reprends, la musique m’aide à savoir où j’en étais.


Dirais-tu que la musique t’aide à être créatif ou qu’elle est un outil dans ton processus créatif ?
D’une certaine manière, c’est un outil. C’est un peu comme si mon cerveau avait une sorte de muscle de la mémoire lié à la peinture et que la musique me permettait de le réveiller lorsque je peins. Cela fait vingt, peut-être vingt-cinq ans que j’ai entamé cette longue conversation dans mon studio : mes tableaux sont cette conversation, et à chaque fois que je la reprends, la musique m’aide à savoir où j’en étais.

Penses-tu que d’autres peintres ressentent cela et que cela explique pourquoi tant de peintres connus ont un lien aussi étroit avec la musique ?
Peut-être. Je ne sais pas ce qu’il en est pour les autres, mais pour moi, aussi loin que je puisse me souvenir, ça a toujours été comme ça. Je ne suis pas sûr de pouvoir l’expliquer. J’imagine que la musique et la peinture sont très liées à mes yeux parce qu’elle touche les mêmes parties de mon cerveau, de mon cœur et de mon âme. Elles se nourrissent l’une l’autre.

Beneath the pines, Coalcliff © Paul Ryan (2010) Beneath the pines, Coalcliff © Paul Ryan (2010)

 


Smog - In The Pines

De quelle manière la musique nourrit-elle concrètement ta peinture ?
C’est une voie rapide pour me mettre dans les meilleures conditions pour peindre. Ça dépend bien sûr du type de musique que j’écoute. La musique de Bill Callahan est profonde, pensive, mystérieuse et mélancolique, mais aussi incroyablement belle : si j’écoute cette musique et que le tableau que je suis en train de peindre réussit à avoir un peu de ces sensations de ces idées, de ces émotions en lui, alors j’estime que j’ai réussi à achever ce que je voulais.
Pour aller plus loin, ça dépasse parfois le ton ou l’émotion d’une chanson : il m’arrive d’être influencé par les paroles elles-mêmes – je m’en sers d’ailleurs parfois pour nommer mes tableaux. Dans “In The Pines” de Smog (le premier alias de Bill Callahan, ndlr) par exemple, il y a cette phrase qui parle de paysages américains : “In the pines / The sun never shines / And we shiver / When the North wind blows“. Elle me parle beaucoup, bien que ce soit le vent du Sud qui nous fasse trembler ici en Australie, pas celui du Nord (rires). Ces paroles m’ont profondément touché parce que tout le long de la côte Est australienne, les premiers colons ont planté les mêmes sapins dont parle Bill, et que je m’assoie souvent près d’eux avant d’aller surfer le matin. J’ai peint ces paysages des centaines de fois en écoutant cette chanson – l’océan, les montagnes et ces sapins – et j’ai donc été inspiré à la fois par les émotions qu’elle me fait ressentir, mais aussi par ses paroles.

Est-ce que ça veut dire qu’il serait plus compliqué pour toi de peindre en écoutant de la musique instrumentale ?
Non, ça ne me pose pas de problème. Je suis ami avec Richard Tognetti qui dirige l’Orchestre de chambre d’Australie. Il a été un mentor et un excellent professeur en ce qui concerne ma découverte de la musique classique. J’en écoute parfois quand je peins parce qu’elle provoque une émotion très particulière chez moi, mais la musique classique me demande aussi beaucoup plus de travail d’adaptation. J’ai plus de difficulté à rentrer dedans, à la comprendre – cela m’a pris un paquet d’années pour y arriver et pour réussir à peindre en écoutant ce genre de musique. C’était comme apprendre un nouvelle langue.


Images Ashley Frost / www.theme-media.com

 

Est-ce que, de la même manière que peindre est une conversation entre tes tableaux et toi, la musique est, elle aussi, un langage à tes yeux ?
Je pense, oui. C’est une sorte de langage. Un langage très mystérieux.

La musique serait une troisième personne dans la conversation lorsque tu peins dans ce cas ?
Oui. Lorsque j’écoute de nouveaux groupes, particulièrement quand c’est une très belle découverte, c’est comme une toute nouvelle conversation qui m’amène sur un territoire que je ne connaissais pas. Parfois, la conversation est teintée de nostalgie et ravive de vieux souvenirs quand j’écoute des groupes qui me sont plus familiers.

Est-ce qu’il y a un nouveau groupe qui t’a récemment inspiré pour un tableau ?
Laisse-moi réfléchir… Pour être honnête, il m’arrive plus souvent de rester bloqué sur mes groupes préférés, comme Bonnie ‘Prince’ Billy ou Nick Cave – ceux que j’écoute depuis des années et qui sortent encore régulièrement de nouveaux albums, aussi bons, voire meilleurs que les précédents. J’aime particulièrement Antony & The Johnsons aussi, et Bill Callahan, bien sûr. Ce ne sont pas de jeunes artistes, mais leurs albums les plus récents ont été source d’inspiration pour moi. Et puis j’avoue qu’il y a tant de nouveaux groupes chaque semaine que je m’y perds un peu.
Maintenant que j’y pense, il y a ce super groupe australien que j’adore : Tame Impala. Ils sont vraiment bons, ils m’ont beaucoup impressionné.

Tame Impala - Innerspeaker (2010) Tame Impala – Innerspeaker (2010)

 

Tu as déjà vu leurs pochettes d’albums ?
Oui, elles sont assez psychédéliques. Il y en a une avec ce paysage qui se multiplie à l’infinie (Innerspeaker, sorti en 2010, ndlr) – je l’aime beaucoup celle-là.

C’est drôle que tu parles de Tame Impala parce qu’ils travaillent avec un artiste, Robert Beatty, qui fait toutes leurs pochettes d’albums et leur artwork, de la même manière que tu as fait celles de Bill Callahan. Peux-tu me raconter comment est née ta collaboration avec Bill ?
Un de mes amis (Ashley Frost, ndlr) a commencé un documentaire sur moi il y a quelques années – il n’est toujours pas terminé, je ne sais pas s’il le sera un jour, mais ce n’est pas très grave maintenant (rires). Je lui ai dit que j’étais d’accord pour qu’il fasse ce documentaire, mais que s’il devait utiliser de la musique dedans, il faudrait que ce soit la musique que j’écoute vraiment. J’ai donc écris à Drag City (le label de Bill Callahan, ndlr) en disant que j’adorerais utiliser la musique de Bill dans ce documentaire, que je n’avais pas d’argent, mais je pouvais lui offrir un tableau en guise de paiement. Drag City m’a répondu que si je peignais un tableau à partir d’images de l’Ouest du Texas et qu’il plaisait à Bill, peut-être qu’il l’utiliserait pour quelque chose. J’ai trouvé une image qui m’a beaucoup plu de cette montagne texane, Mule Ear Peak, et j’ai donc peint quelques tableaux à partir de ça. J’en ai envoyé un, et deux jours plus tard, j’ai reçu un email qui disait que Bill avait adoré mon tableau et qu’il aimerait l’utiliser comme pochette de son nouvel album, Apocalypse. Je n’en revenais pas, c’était tellement inattendu.

Bill Callahan - Apocalypse (2011) Bill Callahan – Apocalypse (2011)

 


Bill Callahan - Apocalypse (2011)

Ce premier tableau était donc inspiré par la musique de Bill et un endroit où tu n’étais jamais allé ?
Je suis allé au Etats-Unis, mais jamais au Texas, donc mon tableau était en effet plus inspiré par l’émotion que j’avais en écoutant la musique de Bill que par le lieu que j’avais trouvé en Googlant ” Ouest du Texas” (rires). Bill était très content du tableau parce qu’il allait vraiment bien avec sa musique. C’est un heureux hasard, un coup de chance peut-être, je ne sais pas pourquoi ça a aussi bien fonctionné, mais c’est comme cela que tout à commencé.
Un peu plus tard, Bill m’a contacté directement pour me dire qu’il travaillait sur un nouvel album, Dream River. Il m’a demandé si je voulais de nouveau peindre pour lui. J’ai accepté bien sûr et je lui ai envoyé deux tableaux. Il a utilisé le premier pour Dream River, et le second pour Have Fun with God, l’ep qu’il a sorti après et qui est une version dub de Dream River.

Bill Callahan - Dream River (2013) Bill Callahan – Dream River (2013)

 


Bill Callahan - Dream River

 

Comment s’est déroulée cette nouvelle collaboration ? Est-ce que Bill t’a envoyé ses nouveaux morceaux pour que tu t’en inspires ?
En réalité, non. Il m’a plutôt expliqué comment la musique allait être, à quoi allait ressembler l’album et il m’a donné le titre, Dream River, c’est tout. Je savais simplement qu’il fallait qu’il y ait un élément aquatique dans mon tableau, et Bill disait qu’il voulait des montagnes aussi, quelque chose qui symbolise le changement de saison. Ce n’était pas évident, je n’étais pas sûr de savoir quoi faire, donc j’ai peint ce petit tableau que j’ai estompé et retravaillé au doigt et avec des chiffons jusqu’à ce que la peinture soit brumeuse.

Tu avais quand même mis les vieux morceaux de Bill pendant que tu peignais ?
Bien sûr ! J’en avais besoin pour enfiler mon costume de peintre de Bill Callahan (rires).

Bill Callahan - Have Fun With God Bill Callahan – Have Fun With God

 


Bill Callahan - Have Fun With God

 

Bill et toi vous êtes rencontrés pour la première fois au printemps dernier à l’occasion d’une série de concerts très spéciaux – tu peux m’en dire plus ?
Bill a joué au Sydney Opera House. C’était en effet très spécial pour moi parce qu’il m’a demandé s’il pouvait projeter certains de mes tableaux pendant ses concerts, sur un grand écran derrière lui et son groupe. J’ai accepté bien sûr. J’ai dû retravailler certains d’entre eux pour qu’ils puissent être montrés à grande échelle, et j’ai envoyé tout cela à son équipe.
Il a donné deux concerts, chacun a duré un peu moins de trois heures – c’était incroyable. C’était la première fois que je le voyais en live, et il ne m’a pas déçu. Et ce qui était encore plus dingue, c’était de voir mes tableaux sur scène avec lui.

Bill et moi sommes en symbiose, et ces deux concerts au Sydney Opera House étaient une manière de boucler la boucle.


Les tableaux défilaient simplement sur grand écran ?
Non, pour quelques tableaux, Bill m’avait demandé de faire un timelapse. L’ami dont je te parlais tout à l’heure, celui qui réalise un documentaire sur moi, est venu me filmer en train de peindre dans mon studio, puis il a monté ces images en m’enlevant du champ pour que la seule chose qui reste soit le tableau en train de prendre forme. C’est ce qu’on voyait sur scène : pendant que Bill chantait, mon tableau s’étoffait jusqu’à être une œuvre finie. Nous avons fait ça pour cinq chansons, et pour le reste, il s’agissait d’images de tableaux seulement.


Bill Callahan, live au Sydney Opera House

Comment expliques-tu que la connexion entre tes œuvres et la musique de Bill soit si forte et évidente ? Leur association fonctionne si bien – comme si la musique de Bill avait été faite pour accompagner tes tableaux ou que tes tableaux étaient faits pour accompagner sa musique.
(Il rit) Je ne sais pas pourquoi c’est si fort, mais ça l’est indéniablement ! Quand j’ai posté des vidéos des concerts au Sydney Opera House sur Facebook et Instagram, les gens ont tous dit que l’ensemble était extrêmement émouvant et qu’ils en avaient eu les larmes aux yeux.
Quand Bill était en Australie, beaucoup de journalistes lui ont demandé pourquoi mes peintures lui plaisaient et il a répondu que lorsqu’il les regardait, il pouvait sentir l’océan, la brise sur son visage, le vent froid… Quand je l’ai entendu dire ça, j’étais très surpris parce que c’est exactement ce que je ressens lorsque je peins en écoutant sa musique. Ce n’est pas seulement visuel – tous mes sens sont sollicités. Voir qu’une autre personne créative puisse comprendre ça était très rassurant pour moi. Nous sommes en symbiose, et ces deux concerts au Sydney Opera House étaient une manière de boucler la boucle de cette relation dans laquelle chacun apporte quelque chose à la créativité de l’autre.


Bill Callahan, live au Sydney Opera House

Pour moi, la musique de Bill, c’est une certaine idée de l’Amérique. Pas l’Amérique hipster, clinquante et fantasmée qu’on peut voir à la télé, mais l’Amérique profonde. J’ai l’impression que cela te parle particulièrement en tant que peintre, non ?
À un moment donné, j’ai dû me poser la question de ce que la musique de Bill représentait pour moi en tant qu’artiste. À mes yeux, écouter ses chansons revient à voyager sur la route poussiéreuse d’une Amérique oubliée, cette autre Amérique, la vraie – pas celle d’Hollywood et de ses conneries en carton-pâte. C’est la vision personnelle de l’Amérique qu’a Bill.
J’ai toujours été très attiré par ce pays : je suis accro à la littérature américaine, à sa musique, à ses films. Je ne saurais pas expliquer pourquoi. Peut-être que c’est tout simplement exotique pour moi. Ou peut-être que cela vient en partie du fait que l’Amérique et l’Australie se ressemblent plus qu’on ne peut l’imaginer. Ce sont deux pays qui sont nés de colonies, de l’Empire Britannique, et qui ont volé leurs terres à ceux qui vivaient là avant eux. Nos pays ont ce lien, cette chose en commun, et bien sûr, nous sommes deux États multiculturels dont les territoires sont magnifiques.

L’Australie et les Etats-Unis sont aussi des pays dont l’immensité donne le tournis, quelque chose que l’on retrouve dans tes tableaux…
Et dans la musique de Bill, n’est-ce pas ? Il y a un vrai sens de l’espace dans sa musique, c’est quelque chose que je ressens très profondément. Et c’est peut-être un autre point commun qui unit nos œuvres.

Tu n’es pas seulement inspiré par la musique, mais parfois aussi par les musiciens eux-mêmes. Tu as notamment fait quelques portraits de Nick Cave et de Mick Jagger. De quelle manière peints-tu lorsque tu réalises des portraits comme ceux-ci ?
Je fais pas mal de portraits d’artistes en général – d’acteurs, d’écrivains, de réalisateurs, et donc de musiciens. Les circonstances dans lesquelles j’ai peint le portrait de Mick Jagger, par exemple, sont très particulières parce que je venais de regarder Crossfire Hurricane, un documentaire sur les Rolling Stones au moment où ils étaient au sommet. Dans le film, on les voit sur scène bien sûr, et l’énergie sexuelle qui se dégage de Mick Jagger dans ces images m’a époustouflé. Rajoute à cela sa voix fantastique, leur musique, et le fait que j’aime particulièrement peindre des gens aux visages atypiques, et tu comprendras pourquoi il fallait absolument que je peigne un portrait de lui.
Ce qui est drôle, c’est que je n’ai pas écouté les Stones depuis longtemps. Ils étaient le meilleur groupe du monde pour moi il y a trente ans, mais je suppose que je suis passé à autre chose. Ces images live ont pourtant ravivé quelque chose qui m’a donné une envie irrépressible de peindre.

Beautiful Mick II © Paul Ryan (2012) Beautiful Mick II © Paul Ryan (2012)

 

Sur quelle musique préfères-tu peindre ?
Il y a un mot portugais que j’adore, “saudade“. C’est aussi un genre de musique brésilien, et ce mot implique une certaine idée de tristesse venant d’un sentiment de perte indéfinissable – tu ne sais pas ce qu’est cette perte, mais tu ressens une profonde mélancolie vis-à-vis d’elle. C’est quelque chose que je ressens profondément en moi, j’aime cette idée, et donc je dirais que la musique que je préfère pour peindre est celle qui implique ce sentiment. Beaucoup de mes paysages ont un vide en eux, une tristesse cachée entre les lignes, mais pour moi, c’est une belle tristesse, pas un truc de chouineur. La mélancolie est d’une incroyable beauté à mes yeux.

Et quel serait ton artiste préféré pour peindre, en dehors de Bill ?
Nick Cave. Je l’ai vu en concert il n’y a pas si longtemps et je l’ai beaucoup écouté en peignant. Sa musique est si puissante, si brute, et si mélancolique en même temps. J’adore PJ Harvey aussi. Et Antony & The Johnsons comme je te le disais tout à l’heure. Il m’emmène là où aucun autre artiste ne peut m’emmener. Je l’ai vu au Sydney Opera House d’ailleurs, j’ai pris une claque.

Est-ce que cela t’es déjà arrivé d’aller à un concert et d’être si impressionné par ce que tu voyais en live que tu as ensuite eu besoin de peindre à partir de cela en rentrant chez toi ? Quand j’étais plus jeune, oui.  Mais maintenant que j’ai 51 ans, quand je rentre chez moi après un concert, je vais me coucher (rires) ! Ce qui ne m’empêche pas de me lever le matin et de peindre à partir de ce que j’ai vu la veille bien sûr.


Comment ce que tu as ressenti se retranscrit ensuite dans tes tableaux ? Quel est ton chemin créatif dans ce cas ?
C’est un peu comme se recharger de l’intérieur. Quand je vois un concert très spécial, il me remplit d’une nouvelle énergie créative. Je ne sais pas très bien pourquoi – il ne s’agit pas simplement de trouver une nouvelle inspiration, mais plutôt de répondre à de magnifiques idées, d’ajouter ma propre pierre à cet édifice. Je suis surexcité lorsque cela se produit parce que ça me donne le sentiment de faire partie d’un tout d’une qualité étourdissante. Ça nourrit mon désir de progresser, et de travailler sur un tableau aussi spécial que ce que j’ai vu en concert.

J’ai besoin que la musique passe à travers moi pour guider mon bras.


Tu expliques que ton corps filtre la musique lorsque tu peins, et que tout ça a une influence directe sur la manière dont tu peins. Peux-tu m’expliquer ce procédé très mystérieux ?
Il est un peu mystérieux pour moi aussi ! C’est difficile à expliquer. Quand j’écoute de la musique, j’essaie de… Attends, j’ai une meilleure façon de t’expliquer ça : quand ta voiture est à sec, tu dois remettre de l’essence dedans. Et bien pour moi, c’est pareil : j’ai besoin de remplir ma tête de musique pour ravitailler ma créativité. Pendant ces moments, mon corps absorbe la musique qui finit par ressortir à travers mes bras, mes mains, ce qui influence la manière dont je peins. J’ai toujours une idée générale de ce que je veux faire sur un tableau, mais la musique me guide d’un point de vue émotionnel et spirituel. J’ai besoin que la musique passe à travers moi pour guider mon bras, pour libérer ma brosse ou mon couteau, et me permettre de peindre. Je suis persuadé que, d’une certaine manière, ça marche comme ça.

La musique donnerait un certain mouvement à tes tableaux ? Tes paysages sont en effet très vivants, très mouvants…
Absolument. La musique m’aide à bouger pendant que je peins. Je fais des danses bizarres quand je réalise un tableau, de drôles de petits sauts (rires). La musique me donne cette énergie, et elle me met aussi parallèlement dans un état de méditation. Le temps passe tellement vite quand je peins en écoutant un album. Il n’y a plus rien d’autre : seulement le tableau, la musique et moi. Je me sens très chanceux parce qu’elle me met dans un état incroyable. C’est un peu comme une performance – une performance qu’elle nourrit. J’aime particulièrement le moment où je m’aperçois que deux heures ont passé, et que je peux enfin prendre un peu de recul par rapport à ce que j’ai crée. Parfois, le tableau est terminé ; parfois, il lui faudra encore quelques retouches, mais ressortir de cette lessiveuse où la musique et la peinture ne faisaient plus qu’une a quelque chose de jouissif. Je suis épuisé après ça.

Comme un musicien après un concert ?
Oui, j’imagine. Je peins peut-être seulement deux ou trois heures par jour, mais quand j’arrête, j’ai vraiment besoin d’un moment pour revenir à la réalité, pour boire un verre de vin ou une bière, m’asseoir, remettre de la musique pour me relaxer cette fois-ci, regarder ce que j’ai peint et en profiter.

Tu utilises aussi la musique pour te concentrer, pas seulement pour te mettre dans un état d’esprit particulier ?
C’est drôle que tu poses cette question parce qu’aussi loin que je me souvienne,  j’ai toujours utilisé la musique pour me concentrer. Quand j’étais encore à l’école, il fallait toujours que je fasse mes devoirs en musique. C’était la même chose pour lire un livre. Je me souviens d’avoir lu Le Seigneur des Anneaux plus jeune en écoutant les Pink Floyd et les premiers albums de Led Zeppelin. Certains titres de Led Zeppelin sont inspiré du Seigneur des Anneaux – je crois que j’avais commencé à comprendre que différentes formes d’art peuvent s’inspirer l’une l’autre très tôt (rires) !

Magpie © Paul Ryan (2015) Magpie © Paul Ryan (2015)

 

La synesthésie est un phénomène neurologique qui implique que le cerveau de certaines personnes associe un son ou une note donnée à une couleur particulière. Je me demandais si, en tant que peintre, la musique avait une couleur ou une gamme de couleur pour toi ?
Chaque genre de musique a une couleur bien sûr. Le compositeur russe Shostakovich a composé une grande partie de ses œuvres sous Staline, pendant une période très sombre et difficile de l’histoire du pays. Pour moi, sa musique est noire, brune, dénuée de couleurs claires. La musique plus légère, comme le reggae par exemple, est bien plus colorée dans ma tête.

De quelle couleur serait la musique de Bill à tes yeux ?
Elle n’est sûrement pas fluo (rires) ! Dans les romans de Cormac McCarthy, il y a de très belles descriptions des paysages de l’Ouest du Texas – les mêmes dont parle Bill dans ses chansons d’ailleurs : il détaille les ombres des montagnes au loin, le ciel bleu pâle, les chemins poussiéreux, de plusieurs teintes de brun et de gris… Ce sont exactement les couleurs que m’évoque la musique de Bill.

Et celles de tes tableaux.
Oui, tout à fait !

Shining Bird - Leisure Coast (2013) Shining Bird – Leisure Coast (2013)

 

Avec quel musicien rêverais-tu de collaborer ?
Sincèrement, je crois que collaborer avec Bill était mon plus grand rêve. Je l’ai donc déjà rayé de ma liste (rires) ! Je reste toujours ouvert aux suggestions, cependant. J’ai peint une pochette d’album pour un jeune groupe australien qui s’appelle Shining Bird il n’y a pas très longtemps. Ils habitent près de chez moi et sont signés sur Spunk Records, le label qui s’occupe de Bill en Australie. On me les a décrit comme des Beach Boys sous Valium (rires). Ça m’a plu et j’ai donc fait quelques pochettes pour eux.

Tu connaissais leur musique avant ?
Leur album n’était même pas sorti quand ils m’ont contacté. Ils m’ont donné un disque avec leurs démos. Je l’ai apporté au studio et je l’ai écouté en boucle pendant que je peignais. C’est agréable d’avoir une connexion avec cette nouvelle génération de musiciens, de voir que ce que je fais leur plait et qu’ils veulent que mes tableaux fassent partie de leur musique.

C’est ma dernière question : qui devrais-je interviewer par la suite pour cette série selon toi ?
Noah Taylor, l’acteur australien dont je te parlais plus tôt. C’est un ami de Nick Cave, et c’est aussi un dessinateur et un peintre formidable. Ce serait un bon candidat. Il a une personnalité fascinante, et des goûts musicaux très énigmatiques. Il n’écoutait que de la pop égyptienne pendant un moment (rires).

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Un immense merci à Paul pour sa disponibilité. Vous pouvez aller voir certaines de ses magnifiques oeuvres sur son site, ou sur son Instagram, et acheter ses tableaux sur le site de la Galerie Olsen Irwin

Merci aussi à Ash Frost qui nous a gentiment permis d’utiliser quelques images de son documentaire encore en cours sur Paul. Ash est aussi un artiste reconnu dont les oeuvres sont à voir sur son site

Le premier épisode de Music is my radar avec l’acteur Cillian Murphy est à (re)lire par ici