La Blogothèque
Concerts à emporter

Oiseaux-Tempête (feat. G.W. Sok & Gareth Davis)

Est-il finalement si étonnant que l’un des plus beaux albums de l’année passée, l’un des plus denses, des plus incandescents, mais aussi des plus troués de moments de vagabondage, se présente sous la forme d’une interrogation? Un point d’interrogation accolé à l’un de ces gros mots dont on redoute l’emploi. Peut-être parce qu’il est l’expression la plus pure de cette tradition humaniste, qu’on mobilise souvent pour justifier nos modèles sociétaux mais dont le monument est devenu, sous la pression de la monnaie courante, un synonyme d’illusion mortifère encombrant.

Les Oiseaux-Tempête ont en effet choisi d’appeler leur deuxième album  Ütopiya ?, quittant les rivages de la Grèce [Un voyage en Grèce entrepris en 2013 avec le réalisateur/vidéaste Stéphane Charpentier avait été le point de départ du premier album des Oiseaux-Tempête.] pour pousser leurs investigations du vieux monde méditerranéen jusqu’à la capitale turque, un an après les manifestations de Gezi. Il y a avait le désir manifeste de prendre le pouls de cette société composite, d’interroger certains mythes et leur effectivité, comme celui de la rencontre entre l’Occident et cet Orient malmené, ce qu’il reste de l’héritage kémaliste, des formes variées de religiosité qui fleurissent au hasard des bricolages culturels personnels, souvent plus complexes qu’on veut bien le dire. Impossible de rester de marbre devant ce désir de se ré-emparer de l’espace public et de la vie politique qu’avait manifesté une jeunesse qui semblait être capable de recomposer des espaces d’échange et de dialogue, effaçant les clivages traditionnels et souvent sanglants de la société turque. Pendant un mois, elle s’était mise à rêver au futur tandis qu’elle allait rencontrer la violence d’un gouvernement ultra conservateur sur le plan des mœurs, et adepte d’un capitalisme sauvage sur le plan économique.

Je devais d’ailleurs tomber par hasard sur Frédéric D. Oberland à la faveur d’une averse aussi brutale que courte, sous un auvent de la Galatasaray Kartal sokak. Trempé jusqu’aux os, l’appareil photo ruisselant, il avait cette joie et cet enthousiasme quasi enfantin devant le caractère déraisonnable et inconstant des phénomènes météorologiques à Istanbul. Il faisait, quelques secondes auparavant, une chaleur étouffante. Celui qui aime rappeler combien l’idée d’Ornette Coleman tirant d’un vulgaire saxophone en plastique des sonorités inouïes lui semble la plus belle manière de penser la musique, trouvait la ville terriblement excitante : sa lumière, ces couleurs, ces sons qu’il collectait, peut-être pour le prochain disque mais sans plus d’intention que cela, l’intensité de son être au monde, dans le chaos et l’inachèvement, et la franche générosité des amis rencontrés. Les nuits longues. Les déambulations sans fin. Les conversations à bâton rompre. Il ne restait pourtant de Gezi que des braises chaudes. On en parlait beaucoup cet été-là, mais ce que l’on voyait surtout c’était la présence policière accrue dans les lieux même que cette jeunesse s’était réappropriée pour en faire des lieux de discussions, l’été d’avant. Ces lieux où elle sortait, dansait et buvait.

Curieusement, c’est une phrase de Cioran qui m’avait trotté dans la tête[Curieusement bien sûr parce que le penseur roumain est évidemment pleins de sarcasmes quand il évoque le concept dans « Histoire et Utopies »].. Avec insistance. Elle me semblait parler merveilleusement de la société turque, et de la seule chose que cette répression aveugle pouvait engendrer dans le futur, si l’étau ne se dé-serrait pas,  mais elle me parlait aussi d’un certain malaise que l’on sent chez nous de plus en plus lourdement. « Nous n’agissons que sous la fascination de l’impossible : autant dire qu’une société incapable d’enfanter une utopie et de s’y vouer est menacée de sclérose et de ruine ». J’imagine Cioran ricanant bien sûr. Pourtant, 2015 aura probablement eu pour seul tort de n’être que l’illustration d’une telle affirmation.

Dislocation en Turquie d’abord : l’attentat d’Ankara dont les responsabilités semblent peu clairement établies, les massacres de Kurdes à l’est du pays par l’armée, ces dernières semaines, l’explosion à Sultanahmet, hier. Un ami me disait récemment que les gens d’un bord ne peuvent plus entendre ceux des autres. Il y avait pourtant des gens très différents à Gezi. Ils n’essaient plus. Mais j’imagine que la concession grimaçante de Cioran peut nous ramener aussi à cet été et à l’échec de Syriza, en Grèce, qui est plus que l’échec d’une véritable tentative d’alternance politique : un coup d’arrêt à tout rêve européen, en l’état des institutions, et au regard des priorités que les états membre ont affirmées à cette occasion. Au Portugal, à l’automne dernier, on choisit pour premier ministre celui dont le parti vient d’être défait aux dernières élections législatives [Pedro Passos Coelho]. Il faudrait enfin évoquer, ici, ces réformes qui détricotent plus avant notre état providence, et le renvoient à cette catégorie de l’utopique, non plus pour en faire un horizon désirable, mais seulement pour affirmer son impossibilité. Un modèle (dé)passé qu’il faut moderniser. Comprenez, réduire à une peau de chagrin. Et puis, il y a eu Janvier. Et puis, il y a eu Novembre. On s’étonne que des partis dont le discours repose sur la division et la xénophobie aient le vent en poupe. On ne devrait pas.

Lorsqu’un peu plus de six mois plus tard, je devais tenir Utopiya? entre mes mains et que je commençais à parcourir les titres du regard : “Ütopiya/On Living”“Someone must shout we’ll build the pyramids”…  il m’avait semblé que nous avions vu la même chose : la menace du désastre, le désir de vivre, l’impossible qui fait vivre et agir et donne du sens à nos existences. Il y avait aussi cette incroyable pochette qui confirmait tout cela. Ce bateau éventré sur la grève de la rive orientale d’Istanbul, irréelle carcasse à quelques encablures du centre ville et du port, et derrière lequel on aperçoit dans une sorte de brume la Kız Kulesi, que les touristes appellent la  ”tour de Léandre”.

Tout le monde (ou presque) connaît cette légende qui parle d’une princesse qu’on enferme pour la protéger des dangers du monde. Il y a la nourrice dévouée, un panier de fruits et de viandes dans lequel une intention maligne a introduit un serpent, une morsure venimeuse, la mort de la chère enfant, et les larmes d’un souverain probablement trop cruel. L’épave, avec son “no smoking” dérisoire, excite le réflexe herméneutique. Ce bateau nous renvoie-t-il à l’état de nos utopies ? ou au contraire à nos sociétés sans utopies, réveillées soudainement dans leur tour d’ivoire ? L’alternative ici n’est probablement qu’un artifice rhétorique tant on sent qu’il n’y a pas besoin de trancher.

Le cliché est issu d’une série au long court que le jeune photographe turc, Yusuf Sevinçli, a réalisé entre 2008 et 2012, sur sa ville, Istanbul. Dans Good dog, ce promeneur de l’intranquillité, capte des instants de grâce fragile ou de mouvements perturbés : une ampoule irradiant sur un plafond écaillé, la maille fine d’une culotte sur un sexe féminin délicat et émouvant dans son exposition et son abandon, des enfants dispersés jouant sur les ruines avec leurs masques de chats en carton, un précipité d’ailes blanches zébrant une rue stambouliote, vieux konak en flammes, des constellations et des cicatrices sur des peaux surexposées qui sont aussi d’une extrême sensualité, les yeux fiévreux et égarés d’une toute jeune écolière en robe noire saisie dans un couloir. Les Oiseaux-Tempête ont rencontré par hasard le travail de Yusuf Sevinçli, lors d’un concert à Toulouse. Ils ne pouvaient pourtant pas mieux se trouver, partageant aussi bien un imaginaire apocalyptique que ce qui le traverse et lui résiste : la beauté d’un instant arraché au temps et au devenir, ces moments de tension ou de relâchement que connaissent les corps aux prises avec la matière, qu’elle soit musicale ou concrète. Ce corps à corps peut être magnifié dans sa puissance. Il peut tout aussi bien révéler la vulnérabilité. Les scènes sont traversées de lignes qui convergent avant de reprendre leur trajectoire propre, l’image est à la croisée de parcours dont on surprend la rencontre. La musique des Oiseaux-Tempête n’a pas d’autre qualité que celles-là. On se cherche avant de s’étreindre, les étreintes sont glorieuses ou douloureuses, brutales ou douces. Elles apparaissent. Elles s’évanouissent.

Yusuf inscrit ses pérégrinations “ubique” [Clin d'œil à la série photographique que Frédéric D. Oberland a réalisé pour Gazzar(r)a, et au disque du même nom accompagnant les photos. Yusuf a depuis travaillé à Marseille et à Vichy. Lorsque nous avons correspondu, il était en Inde.] dans le sillage de Fernando Pessoa. Le Bosphore rencontre le Tage pour réaffirmer cette croyance que la réalité matérielle ne veut rien si elle n’est pas traversée par des idées qui l’animent et l’investissent de significations. Pessoa écrit souvent que nous avons tort de penser qu’il y a une grande différence entre nos rêves et nos vies, et de penser que certaines sont plus réelles que d’autres : “ Il existe ainsi des âmes contemplatives qui ont vécu de façon plus intense, plus vaste, plus tumultueuse que d’autres qui ont vécu à l’extérieur d’elles-même. C’est le résultat qui compte. Ce qui a été ressenti, voilà ce qui a été vécu. On peut revenir aussi fatigué d’un rêve que d’un travail visible. On n’a jamais autant vécu que lorsqu’on a beaucoup pensé“.

Sur Ütopiya ?, c’est à un poète turc que les Oiseaux-Tempête ont pensé.  Ils ont confié des vers lumineux de Nâzım Hikmet à G.W. Sok, la voix incantatoire qui a officié pendant trente années au sein de The Ex. C’est sur l’un des morceaux-clé de l’album : “Ütopiya/On living”. Il n’est pas exactement celui par lequel on entre, mais il est celui qui vous attend juste derrière le seuil que vous venez de traverser et qui vous accueille, vous indiquant le chemin. Comme Virgile aux enfers. C’est par Scrabbling at the Lock, le premier disque que The Ex avait enregistré avec Tom Cora que Stéphane et Frédéric avaient découvert The Ex  au début des années 90.

Hikmet s’était fixé comme règle de “vivre comme si on ne devait jamais mourir“. Enfermé dans sa prison de Bursa en tant que prisonnier politique [Il y passerait un certain temps de son existence], il adressait à  sa femme  des poèmes. En 1948, dans “Voilà” (İşte böyle Laz İsmail”),  il lui disait que les quelques fragments du monde qui lui parviennent de sa cellule - la lumière, le parfum de fleurs fraîchement écloses, les ramures des arbres - suffisent à déréaliser tous les signes de sa captivité et de la maladie. Il conclut par cette formule lapidaire : « Et voilà, mon amour, et voilà, être captif, là n’est pas la question,/ la question est de ne pas se rendre ». En turc, cela donne : « İşte böyle Laz İsmail, mesele esir düşmekte değil, / Teslim olmamakta bütün mesele! ».

Ces vers, je les avais rencontrés pour la première fois sur l’affiche d’un concert qu’une légende de la musique populaire turque avait donné au théâtre de la rue Blanche au début des années 80. Tülây German avait été une des premières chanteuses de jazz dans les années 50, puis une conscience de gauche et une pop star dans les années 60 en réinterprétant selon d’autres modalités le patrimoine anatolien (notamment avec son titre “Burçak Tarlası”), avant de fuir en France, sous des menaces (physiques) et des intimidations (judiciaires et de groupes ultra nationalistes). Ici, elle avait tenté une carrière dans la “chanson française” avant de s’extraire d’un milieu qui l’avait mise au placard, pour tenter quelques expériences américaines, avant-gardistes et politiques, avec Ilhan Mimaroğlu, ou avec Charles Mingus, autour d’un projet consacré à Duke Ellington qui ne verra jamais le jour, le contrebassiste décédant avant qu’il ne soit achevé. Pourtant, elle devait réserver le meilleur de sa discographie pour le début des années 80, avec sa rencontre fortuite avec François Rabbath et les deux albums qu’elle publierait  sous les titres Toulaï  et François Rabbath et Hommage à Nâzim Hikmet . On retouverait sur l’un d’entre eux, Dere Geliyor Dere, un morceau que G.W. Sok connait bien. The Ex en avait enregistré en 1993 une version instrumentale à l’initiative du violoncelliste Tom Cora qui l’avait découverte par son ami Ismet Siral. On la retrouve sur All the weathermen shrug their shoulders. C’est Katherina qui en reprenait la ligne mélodique. Tülây, quant à elle, avait quitté la scène en 1987, en plein milieu d’une tournée européenne pour ne plus jamais réapparaître. Elle devait même cessé de communiquer avec le monde extérieur après la mort de son compagnon, Erdem Buri. On avait raconté l’histoire ICI. Nous avions cherché à la rencontrer. Elle avait décliné. Gentiment.

Nous n’imaginions pas un  seul instant que nous entendrions un jour la voix de Tülây German à travers le combiné d’un téléphone pour nous dire, non pas qu’elle allait nous rencontrer, bien sûr, on ne brise pas des voeux de solitude, mais qu’elle souhaitait nous offrir sa voix parce que les vers de Nâzim Hikmet l’avaient accompagnés toute sa vie durant. Elle avait connu l’exil, comme lui. Mais elle avait surtout vécu dans le Nulle part et le Partout de sa langue. On vit dans des vers, et les vers ne se soucient guère des frontières politiques ou du temps qui passe. Le recueil qu’elle avait des oeuvres de Nâzim était d’ailleurs une édition achetée en Bulgarie, du temps où la poésie de celui-ci était interdite en Turquie. Lorsqu’on s’est mis à parler des poèmes de Nâzim, quelques confusions nous donneraient l’occasion de rire. On avait pu constater que nous n’avions pas les mêmes versions, et que le jeune Hikmet avait un profil de séducteur oriental plus affirmé dans les siennes. Après vérification auprès d’un vieil ami stambouliote, poète de 80 ans, on aurait la confirmation que les siennes correspondait à une édition de jeunesse que Nâzim Hikmet devait corriger plus tard. Elle me dirait que la langue et ces vers étaient à vrai dire la seule Turquie qui existât encore pour elle. Cela faisait tellement longtemps qu’elle n’y était pas retournée. Ce lieu de langue a fini par remplacer le pays réel. C’est un étrange domicile, celui des idéaux intacts, un lieu de permanence, un lieu où les morts dialoguent avec les vivants, autour duquel on converse ou on chante. Une utopie. Ces vers, Tülây les avait chantés dans le passé par conviction et pour leur beauté. Le plaisir de les prendre à nouveau en bouche et de les dire était un cadeau qu’elle était en mesure de faire.

Lors du montage avec Elie, on allait découvrir deux lectures radicalement différentes de ce « İşte böyle Laz İsmail » au point qu’on allait d’abord se demander comment on allait bien pouvoir les faire co-exister dans ce Concert à emporter. Il ne s’agissait plus de faire se répondre l’anglais et le turc, une femme et un homme, deux générations séparées par quarante années d’histoire : Tülây me dira combien dans son enfance, elle avait eu le sentiment de vivre en ayant encore un pied dans l’univers Ottoman, autant le dire, un autre monde, tandis que l’autre s’était posé sur le monde ardent de la jeune République. On tenait à cette profondeur de champ historique, l’idée que la voix de Tülây venait d’un autre monde, dont elle serait comme le spectre, la métonymie.  Mais on se demandait comment l’ardeur joyeuse que mettait Tülây à lire ces vers allait répondre à la tonalité élégiaque de “Ütopiya/On living”, celle de nos consciences douloureuses, lucides, inquiètes, mais en réalité avides de ce contrepoint lumineux.

On était en juin. C’était une fin d’après midi radieuse. On s’était donné rendez-vous dans l’antre des Oiseaux-Tempête à Paris. Stéphane Pigneul et Frédéric D. Oberland étaient entourés du facétieux Gareth Davis, à la clarinette basse, de G.W. Sok au chant, et de Sylvain Joasson aux percussions. Gareth peut jouer très fort avec Masami (Merzbow), très rythmique avec Eliott Sharp. Il est d’une délicatesse et d’une amplitude incroyable avec la violoncelliste Frances-Marie Uitti ou Machinefabriek. Frédéric et Stéphane  étaient peu sûrs d’eux. Le morceau était né d’une improvisation enregistrée en studio. C’est  l’improvisation qui figurait sur le disque. Ils étaient en train d’apprendre à le jouer pour la tournée qui commençait. Ils ne pouvaient ni jouer l’explosion ni la puissance avec nous. Il fallait biaiser.

C’est un cadeau de dix minutes qu’ils allaient nous offrir, une version à la mélancolie fragile et douce, comme le soleil, les soirs d’été sait vous en offrir, comme une caresse qui se prolonge. Avant un orage. Ou après. On trinquerait avec ferveur à l’amitié, aux histoires qui se croisent et se mêlent au lait des lions.

 

Concerts : le 30 janvier à Mulhouse (Noumatrouff), le 8 avril à Delermont, Suisse (Impétus Festival), le 13 avril au Badaboum (Paris) et le 14 avril au Printemps de Bourges (Le Nadir)