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L’Humanist SK Festival débarque ce soir à Paris

On vous avait tannés avec le Festival Humanist SK l’année dernière, évènement qui scelle l’alliance puissante de deux labels farouchement indépendants. Mégasurprise, le versant parisien de la cinquième édition du festival continue ce soir à Paris, après une série de concerts dingues – en vrac : Solids, Chicaloyoh, Eric Chenaux, Satan et The Cosmic Dead – à Lyon la semaine dernière. On compte cette année au programme des groupes comme Circuit des Yeux, Le Bâtiment, Headwar et Part Chimp pour ne citer qu’eux. Tout ce beau monde se produira entre l’Olympic Café, la Villa Belleville, Petit Bain et les toits du Louxor. Rien que ça. On a profité de l’occasion pour discuter avec l’équipe parisienne de l’esprit Do It Yourself, d’humanisme, de logistique et bien sûr de Katy Perry.

Salut les gars, j’aimerais que vous commenciez par vous présenter et nous raconter comment vous vous êtes embarqués dans cette folle entreprise.

Alexis Paul : Salut, je suis Alexis, j’ai fondé un label en 2008 qui s’appelle Humanist. J’ai rencontré Michael, Clément, Vincent et Kevin – qui était dans l’équipe avant – à la faculté de Dijon. C’est là qu’on a décidé de monter un festival ensemble autour de nos activités à la fois d’acteurs culturels et de musiciens. Car je suis fait de la musique aussi à côté, notamment dans Belle Arché Lou.

Michael Sallit : Ouais, on s’est rencontrés à la fac autour d’un projet de fin d’année. En fait on devait monter un projet en licence et à la base on n’avait pas trop d’idées (rires). Et Alexis est arrivé avec la tournée de son premier groupe, Bye Horus. Et l’année d’après on a décidé de monter un festival autour des musiques indés, sachant qu’on écoute tous des trucs assez différents.

Alexis Paul : Oui, c’est un truc assez important que Michael soulève. On a tous des sensibilités musicales différentes mais qui s’inscrivent globalement dans les même démarches.

Michael Sallit: L’idée étant que chacun apporte sa part de programmation, qu’on se retrouve avec une affiche avec de la folk, de la noise, du drone… Et donc ça a commencé comme ça.

Clément Haslé : On était dans un master Ingénierie des Métiers de la Culture qui était hyper old school, ambiance Ministère de la Culture sous Malraux, tu vois ?  Ils attendaient de nous qu’on monte des projets avec des subventions alors que nous on venait tous d’univers musicaux qui étaient totalement DIY, ce qu’on a continué de pratiquer pendant ce projet sans vraiment faire ce qu’ils attendaient de nous, ni vraiment les écouter d’ailleurs.

Alexis Paul : On s’est appuyé sur la structure de mon label qui avait une existence juridique pour monter le festival, mais ça aurait pu être complètement autre chose. On s’appelle Humanist depuis, mais si Clément ou Michael avait eu un label, on aurait pu se baser là-dessus. Humanist est vraiment un label anecdotique en terme de production. D’ailleurs le festival est devenu plus connu que le label, il a son existence propre. Quand tu vois le nombre de likes sur facebook, le festival a facilement le double par rapport à la page du label.

Vous avez fini de boucler votre programmation très tard cette année… Avez-vous rencontré des difficultés particulières ?

C : On a beaucoup hésité à relancer le festival cette année. En fait, chaque année la question se pose, car on commence tous à avoir des activités professionnelles assez prenantes. À l’époque on était étudiants, on avait le temps, c’était sympa. Et puis l’aventure a commencé à Dijon, une ville dans laquelle il était facile d’avoir de la visibilité, de rencontrer les gros acteurs culturels locaux et de trouver des lieux pour faire nos concerts. La concurrence était moindre aussi. On a eu l’opportunité de faire des concerts dans des lieux incroyables, comme le Centre d’Art Contemporain du Consortium ou le Musée d’Archéologie de Dijon. Depuis qu’on a migré sur Paris, les choses sont devenues tout de suite plus compliquées. Du coup voilà, on sait que chaque année ça sera un travail conséquent  et la question se pose constamment.

A : Pour répondre à ta question, le fait qu’on s’y soit pris un peu tard cette année est intimement lié à la structure même du festival. Ce festival a juste lieu quand nous en avons envie. Personne ne nous oblige à rien, nous ne sommes pas attendus au tournant. On n’a pas non plus de « partenaire particulier » qui veut que le festival ait lieu chaque année. Le festival est uniquement lié à notre envie personnelle. Du coup quand tu as des parcours individuels qui sont compliqués ou qui nous offrent moins de disponibilité, on se pose légitimement la question de savoir si on va le faire ou pas. Cette année ça a aussi pris du temps parce qu’on a eu quelques soucis l’année derniere. Cette organisation complexe fait qu’on met toujours un peu de temps à se décider à relancer la machine. Mais une fois parti, on est à fond. Un peu dans le fouillis aussi certes, mais à fond.

Concrètement, quand s’est prise la décision cette année ? Et ça a pas été trop galère pour embarquer les artistes dans cette aventure aussi tardivement ?

C : On a commencé à en parler sérieusement début juin, mais on n’a réellement activé la machine qu’à la fin de l’été. Pour être tout à fait honnête, Michael et moi étions encore dubitatifs, voire assez refractaires en mai dernier encore. Et puis Alexis et Vincent ont décidé de se lancer et on les a suivi par la force des choses. On a la chance d’avoir développé un bon réseau avec les artistes et les tourneurs, ce qui facilite les choses pour embarquer les artistes avec nous dans cette aventure. Et puis quand les artistes que tu contactes voient la liste de gens qui se sont produit dans les précédentes éditions, des gros noms comme Carla Bozulich – qui a d’ailleurs divisisé son cachet en 3 pour nous – ou Chelsea Wolfe –  ça les rend forcément curieux.

J’imagine qu’en termes de budgets, ça doit être assez serré. C’est facile de convaincre les artistes de jouer pour vous malgré le peu de moyens ?

A : La plupart des artistes sont cools avec ça dans la mesure où tout le monde est logé à la même enseigne. Nous-même ne gagnons pas d’argent avec le festival, nous avons plus tendance à en perdre d’ailleurs. Pour nous, la structure même du festival est aussi importante que les artistes qu’on programme. Je vois le festival en lui-même comme une démarche artistique en soi, du coup on est tous sur un pied d’égalité.

C : Après c’est pas forcément facile à faire entendre à tout le monde. Certains tourneurs comprennent, d’autre pas… Idem  pour les labels.

A : J’insiste cependant sur le fait que l’idée n’est pas de solder la culture. Vraiment pas. Ou encore de promouvoir la gratuité de la musique, transformant ainsi les artistes en bénévoles. On essaie de juste de composer avec le fait que la musique n’a – dans la plupart des cas de figure – pas de réalité économique pure et qu’il faut se démerder avec ça pour la faire vivre et produire des concerts.

C : Le fait de se positionner sur des petites jauges nous cantonne à des économies qui ne sont pas rentables, quoiqu’on en dise. Si pour une salle de cent personnes, tous les gens étaient payés avec un cachet et que les charges étaient réglées, on aurait des billets à 35 euros. C’est une hypocrisie du système, mais aussi des milieux syndicaux. Aujourd’hui, 80% de la scène artistique vit illégalement. Pourtant personne ne va amputer 80% de la scène artistique. Il faut donc composer avec cette réalité, tout en ayant conscience qu’il faut payer les gens. Du coup on va avoir tendance à soigner l’accueil, faire venir les gens chez nous et globalement ça se passe hyper bien. L’autre fois Julianna Barwick – qu’on a faite jouer avec Chelsea Wolfe – m’envoyait une photo d’elles en train de se faire un hug en nous disant qu’elles pensaient à nous. C’est le genre de trucs qui fait super plaisir, surtout quand tu regardes l’ampleur qu’ont prises leurs carrières. Pour travailler dans la musique de puis un bout de temps maintenant, je vois comme la gestion du live est devenue industrielle. Nous on a envie de se battre pour garder ce côté chaleureux, humain. Après y’a plein d’activistes qui se battent et qui font des trucs supers. Nous je pense qu’on en est pas à ce point là : nous sommes passionnés mais pas activistes. Je pense qu’on aurait pas la force de faire ça toute les semaines, ça me ferait chier même.

C’est aujourd’hui la cinquième édition du festival. Avec du recul, quels ont été les obstacles qui vous ont donné envie de renoncer et au contraire ce qui continue à vous motiver ?

A : Pour moi il y a trois paramètres qui peuvent être des obstacles au maintien du festival. Le premier est financier : la perte d’argent personnelle, qui n’était encore jamais arrivée jusqu’à l’année dernière. C’est ce qui m’a un peu freiné cette année et que je redoute encore. Ensuite il y a l’aspect humain, il faut que l’entente entre nous soit encore au rendez-vous, sinon ça ne marche pas. Et ensuite le temps qu’on a à mettre à disposition pour cette entreprise, et cette variable est déterminante sachant que nous avons tous beaucoup à faire à côté. Pour ce qui est des éléments moteurs, il n’y en a qu’un seul et il constitue l’essence du festival : l’émerveillement. Avoir cet émerveillement continu devant le fait de programmer des artistes qui te plaisent. Comme quand t’as quinze ans et que tu organises ton premier concert, garder cette excitation. Et pour moi ça tient surtout au fait de ne pas être une structure professionnelle. Tu ne peux le préserver qu’en étant libre de tout ce que tu fais, de ne pas dépendre de subventionnaires qui vont te dire quoi faire ou quoi programmer, d’avoir des budgets énormes à gérer avec des administrations très lourdes… De conserver une forme de légereté qui te permettra de te concentrer à fond sur les artistes que tu fais jouer. C’est ce qui permet d’entretenir ce feu intérieur à chaque édition. C’est quelque chose de très puissant, comme quand tu rencontres quelqu’un, tu vois ?

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Cette liberté totale, vous l’évoquiez déjà dans votre interview pour France Culture. Dans les faits, est-ce que vous arrivez à la préserver ? Par quoi ça passe concrètement ?

C : On s’est tournés vers le DIY parce qu’on s’est rendu compte que c’était compliqué autrement. Ça serait aussi hypocrite de dire qu’on est allés là-dedans complètement par choix aussi. On a jamais eu les outils pour chercher les subventions, on a vaguement essayé au début mais on s’est vite rendu compte que ça nous bloquerait. En fait je veux surtout pas qu’on donne l’impression de se poser en martyrs de l’underground. Je vois les vrais mecs de l’underground, les vrais activistes. Nous on est pas comme ça. Vincent de chez S.K a ça en lui, nous on est pas des activistes.

M : Disons qu’Alexis et Vincent sont deux nazis de la musique sans financement, en mode « on s’en fout on y va ». Clément et moi sommes un peu plus tempérés. Et c’est ça qui nous as quand même permis de trouver quelques financement sans non plus vendre son âme.

A : Oui, c’est vrai, on a des avis qui divergent et pourtant on réussit quand même à trouver un consensus. L’année dernière Clément avait chopé un soutien de Yogi Tea et moi d’Agnès B. C’est vrai que j’ai tendance à grossir le trait, tu l’auras remarqué, surtout quand je te dis qu’on n’est pas soutenus. C’est juste que la proportion de financement est minime par raffort à l’ensemble du festival. C’était d’ailleurs plus une forme de mécénat pur, ça n’a pas eu d’incidence sur la programmation puisqu’on nous faisait confiance à 100%.

M : Sans avoir ce mécénat on aurait pu faire ce festival, mais j’imagine qu’on aurait fait de programmes et des affiches à la main (rires). La partie du festival à Lyon est plus hardcore dans sa tenue. Par exemple, il y avait des concerts dans un terrain vague avec un groupe électrogène l’année dernière , la plupart du festival avait lieu dans des squats, il y avait un château secret à Villeurbanne…

C : C’est ce côté plus guérilla que SK nous a apporté. Eux ils sont DIY jusqu’au bout quand nous nous sommes un peu plus tempérés. En tout cas, une partie de nous. Le fait se s’êtres associés avec S.K l’année dernière nous a apporté ce souffle-là. Qui en même temps est aussi vachement plus facile à défendre à Lyon, il y a une vraie culture de la débrouille là-bas. On pouvait le faire à Dijon, Paris c’est devenu plus compliqué.

A : Travailler bénévolement et qu’on en fasse profiter ceux qui veulent, mettre des concerts à prix très raisonnables voire gratuits à Paris… Ça reste pour moi une forme d’activisme et d’engagement. Après c’est sûr, on joue pas dans la même cour que des gens qui gèrent des squats, qui font des concerts gratos toute l’année, tous les jours. C’est pas une compétition. Faut juste rester là et essayer de montrer qu’il y a d’autres façons de faire

C : Et c’est justement ce qui m’a fait un peu chier de temps en temps, de découvrir que l’underground entretient aussi une forme de compétition. Entre les tourneurs, les salles… Des fois on voit des trucs qui relèvent de la bataille d’ego, c’est un peu triste. Et surtout quand il y a un super groupe derrière. Parce qu’à la fin tout le monde s’en fout, ça fera quarante entrées.

Les deux années précédentes vous aviez lancé une campagne de financement participatif, mais pas cette fois. C’est une méthode de financement dont vous êtes revenus ?

A : Avec du recul, je pense que le financement participatif n’est pas le format le plus pertinent pour un festival. Je pense que ça l’est pour des projets artistiques personnels. Alors que pour  un festival c’est perçu comme le financement d’un projet économique. Même si l’Humanist n’est pas un projet économique, ça reste quand même difficile à faire comprendre aux gens de façon immédiate. En en discutant posément comme maintenant, on peut faire disparaitre cette ambiguité et expliquer la légitimité d’un financement participatif. Mais quand tu vas vers les gens avec ta demande de financement participatif, tu ne peux pas sensibiliser les gens sur cet aspect-là de façon aussi flagrante et immédiate.

En termes de programmation, comment ça se passe quand tu as deux labels avec des répertoires différents à la tête d’un seul et même festival ?

A : Tout le monde programme, tout le monde s’investit dedans. Cette année l’équipe de Lyon s’est fortement mobilisée autour de S.K, et puis il y a un nouvel arrivant en 2014 –  Cyril – qui a bien la flamme et qui a fait du super boulot avec toute l’équipe.

C : On se fait confiance, même si je pense que les mecs de S.K n’écoutent pas Alma Forrer héhé. Sur le papier, il y a effectivement un grand écart entre des trucs comme Alma Forrer, Cosmic Dead et Headwar, mais c’est ça qui est intéressant. Il y a toujours eu dans nos affiches des trucs très calmes et d’autres très violents. Et ça me frustrerait s’il n’y avait pas ce contraste je crois. On essaie de ne pas se mettre de limites de styles, de réseaux. Si demain une popstar était intéressée pour bosser avec nous, on lui claquerait pas la porte au nez sous prétexte qu’elle est sur une major. D’ailleurs si Katy Perry lit ces lignes, on est là, appelle-nous.

A : Le ciment du festival réside plus dans la démarche que dans les styles musicaux eux-même, autant chez les artistes que les organisateurs.

La semaine lyonnaise du festival vient de se terminer et les retours sont plutôt bons. Quels sont les highlights de l’affiche parisienne à venir ?

C : Toutes les soirées vont être cools. On est très contents d’avoir Part Chimp cette année parce qu’on a tous écoutés ça. D’autant plus qu’on les avait vus tous ensemble à Dijon lors de notre première année de fac.

A : C’est un groupe qu’on a toujours adoré, et en plus c’est des gens incroyables. Je me souviens d’être allé les voir pour discuter avec eux après le concert et on leur avait demandé en mode ado ce qu’ils écoutaient. Les gars nous avaient répondus : « On s’en bat les couilles tant que c’est joué avec le coeur »,  ce qui avait vachement résonné pour moi à l’époque. Au début ils ne voulaient pas venir parce qu’ils n’avaient pas le temps de répéter, mais Vincent s’est battu bec et ongles pour les convaincre, en leur disant que c’était absolument pas une excuse valable et qu’il fallait qu’ils se ramènent.

C : Circuit des Yeux va bien défoncer. Je suis aussi hyper content d’avoir Julie Byrne, parce que ça n’avait pas pu se faire l’année dernière pour des raisons logistiques. C’est elle même qui est revenue vers nous pour nous dire qu’elle était vraiment déçue de pas avoir joué en 2014 et qu’elle voulait vraiment que ça se fasse cette fois-ci. Du coup on va pouvoir faire un concert gratuit avec elle et on est super heureux de pouvoir offrir ça, d’autant plus dans un lieu aussi beau que les ateliers de la Villa Belleville.

 Et côté label, ça donne quoi ?

A : Je vais sortir le disque d’Alma Forrer en vinyle. Et après – ça va t’étonner ce que je vais dire – je ferme le label, je le détruis. En fait, je n’ai pas envie d’arrêter de sortir des disques, mais je vais partir pendant un an avec un projet personnel autour d’un orgue mécanique. J’ai envie de profiter de cette année hors de France pour repenser les choses. Je considère que vis à vis de ma taille et de ma portée, continuer à sortir des LP n’est pas forcément pertinent. Car je n’ai pas la force pour les défendre en promo derrière. Je suis en train de réfléchir à d’autres moyens de sortir de la musique, qui seront pas forcément des collections de 10 ou 12 titres, peut-être des choses plus petites, plus inédites. En fait je suis en train de m’engager dans une voie encore plus radicale et je vais en profiter pour changer de nom. Ça sera une mutation d’Humanist. À l’époque j’ai monté et nommé ce label ainsi parce que je croyais vraiment en l’humanisme. Aujourd’hui, j’envisage les choses complètement différemmment, parce que ma relation avec ce courant de pensée a changé. Je considère que se focaliser sur sa propre espèce n’est pas quelque chose qui me parle autant qu’avant.

Ok, merci à vous trois et bon courage.

 

Le volet parisien de l’Humanist SK Festival débute ce soir  à l’Olympic Café avec Circuit des Yeux et Aidan Knight.

Retrouvez toute la programmation sur le site du festival et sa page Facebook.

Toute l’identité graphique et les visuels du festival sont assurés par Michael Sallit.

http://www.humanistrecords.com/

http://skrecords.org/

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