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Petit pays, vaste monde : regards sur la scène norvégienne

Effervescente, composite, tonique… En marge du festival d’Øya, il nous est apparu intéressant de faire le point sur la scène musicale norvégienne actuelle. Et de nous pencher sur les raisons qui font de ce petit pays un vivier de talents à l’identité unique et prompts à jouer des coudes sur la scène internationale.

Longtemps, pour le quidam lambda, le seul nom d’A-ha suffisait à résumer ce que la Norvège possédait en rayon musique: un pop-monde faite pour la FM et des blondinets en pleine forme (physique, j’entends) dont les jeunes filles des années 80 découpaient les photos dans OK Magazine, quand les garçons rêvaient de porter sur leurs maigres avant-bras les mêmes bracelets en cuir que Morten Harket.

L’autre versant du royaume était réifié par une scène métal qui a fait des petits de plus en plus gros. Mayhem, formé à peu de choses près la même année que les vitaminés d’A-ha, se posait comme la pierre angulaire des murs de sons qui se sont érigés depuis, avec de puissantes formations telles que Taake, Enslaved ou Hymn.

Ceci posé -et laissant de côté Lene Marlin et sa teen-pop david-hamiltonnienne qui déferla sur nos ondes à la fin des années 90-, on peut dire sans trop s’avancer que l’electro ultra-concurentielle de Röyksopp, la folk élégante de Thomas Dybdahl ou encore la pop déliée de Sondre Lerche ont ciselé les contours d’une scène de plus en plus en forme (musicalement, j’entends). Désormais épaulé par Music Norway, structure dépendante du ministère de la culture visant à promouvoir les artistes norvégiens autant sur le marché intérieur qu’à l’international, les rookies qui trépignent à l’entrée -et ceux qui ont déjà quelques belles heures de vol derrière eux- vont sans doute contribuer à accélérer le processus de la fonte des glaces.

Beglomeg Beglomeg – © Tommy Otsby

 

Comment, en quarante ans (à vue de nez), le pays a t-il mis un pied sur les routes musicales qui allaient du Royaume-Uni à New-York ou de Berlin à Los Angeles?

Tout d’abord, on ne peut s’empêcher de penser de la Norvège qu’elle a bénéficié de ce rafraîchissant et novateur Gulf Stream qu’a représenté l’avènement de la scène d’Europe du nord à l’aube des années 90. L’Islande et sa sur-vitalité musicale furent sans doute l’un des éléments déclencheurs, le passeport qui ouvrit la route du nord à des millions d’oreilles en demande de nouveautés, d’un son déplié sur l’horizon (Björk) ou encore d’une langue incantatoire, onirique et poétique qui ne ressemblait à aucune autre (Sigur Ros). Un peu plus tard, la synth-pop labellisée scandinave avec entre autres les suédois de The Embassy ou The Radio Dept., apportera ce dont on manque cruellement passés les 55° de latitude (et parfois en dessous), c’est-à-dire de douces mélodies nappées de soleil, un pop à la fois cool, innocente et gentiment torturée. Sofia Coppola, cinéaste cool et torturée par excellence, s’en emparera d’ailleurs en intégrant The Radio Dept. à la bande originale de Marie Antoinette, film mineur de sa filmographie mais sans faute de goût en ce qui concerne les dorures musicales.

C’est en se penchant sur la norwegian way of life que l’on peut peut-être également trouver des raisons à la pléthore de formations dont la Norvège jouit aujourd’hui, dont beaucoup sont plutôt proches du haut du panier. Sans être sociologue, on a tout de même envie de se risquer à quelques hypothèses.

Traditionnellement anti-élitiste, donc ne dénigrant pas le statut artiste/poète-bohème, la société norvégienne en elle-même est peut-être l’une des raisons qui pousse à l’éclosion de la créativité. Seraient-ce ces classes d’éveil musical, assez répandues en Scandinavie, qui dès le bas âge enclenchent un processus de créativité ou d’écoute plus avancé qu’ailleurs? Ou le niveau de vie, l’un des plus élevés au monde (un smic à 3000 euros, taux de chômage inférieur à 5 %), qui faciliterait forcement l’achat d’instruments pour les ados dont les doigts fourmillent d’accords? L’Eldorado n’existe pas, ce ne sont-là que des suppositions. Mais si elles ne tiennent pas la route tout du long, il convient d’admettre qu’elles permettent au moins de la déneiger.

Honningbarna Honningbarna – © Jon Anders Skau

 

Pour aller plus loin dans la réflexion selon laquelle la culture et la créativité sont parmi les piliers les plus épais de la “norvégianité”, on peut également jeter un oeil sur la littérature, notamment celle du dernier joyau en date du royaume, Karl Ove Knausgaard. Déjà parce que son cycle de romans autobiographiques dans lequel l’auteur dévoile jusqu’à ses propres secrets de famille s’est vendu à 500 000 exemplaires dans un pays qui compte cinq millions d’habitants – même si le parfum de scandale qui précédait sa publication a considérablement gonflé les ventes, ce ratio similaire à celui d’un Harry Potter donne déjà une idée de la proximité qu’on entretient ici avec la culture. Et ensuite parce que, comme le souligne Knausgaard dans le tome 2 (“Un Homme Amoureux“, Denoël) “la culture (en Norvège, ndr) se doit de refléter l’idiosyncrasie et non le général et le collectif.”

Karl Ove Knausgaard Karl Ove Knausgaard – © Astrid Dalum

 

J’ai néanmoins eu envie d’en savoir davantage et j’ai demandé à Alice Bertsen, rencontrée lors du festival d’Øya, de m’éclairer. A la tête de Wonderland, une jeune agence de management d’artistes basée à Bergen, cette belgo-norvégienne met également à profit sa double culture en travaillant en tant que consultante pour des artistes de ses deux pays de cœur.

Comment est née Wonderland, ton agence de management?

Quand je me suis installée à Bergen. Après avoir vécue majoritairement en Belgique, j’ai dans un premier temps eu besoin de retrouver l’atmosphère et les paysages qui avaient marqué ma petite enfance. Très vite, j’ai pu constater que mes coups de cœur musicaux norvégiens n’atteignaient pas les publics belges et français -et inversement. J’ai donc décidé de prendre les choses en main et de développer une agence qui pense “global” mais qui travaille avec des artistes en provenance de Norvège, Belgique et France principalement. Parallèlement, je prépare également le lancement d’un label digital tremplin.

Quels sont tes critères pour choisir les groupes avec lesquels tu as envie de travailler?

Cela peut dépendre du travail (management, consultance ou label) que j’aurais à assumer. je crois que le plus important, c’est d’abord que la musique me touche et me poursuive en quelque sorte. C’est subjectif mais crucial. Ensuite, le groupe doit avoir un son qui lui est propre et une personnalité ou une présence captivante. C’est pourquoi la performance des artistes en concert est un critère primordial. Je travaille avec de la musique indépendante et les genres n’ont -en général- pas trop d’importance.

Le fait de chanter en anglais est-il selon toi une condition sine qua non pour s’exporter?

Pas nécessairement. L’expression musicale des artistes est à mon sens décisive. Je pense que l’expressivité de la partie vocale couplée à la qualité de la partie instrumentale peut suffire à communiquer une émotion. La voix devient alors un instrument représentant une sorte d’âme humaine. Parfois, le genre ne demande pas nécessairement d’emphase sur le texte, comme dans le cas des musiques electroniques. Avant de réussir à conquérir un public étranger, je pense que la difficulté réside dans le fait de convaincre les professionnels étrangers d’oser booker, éditer ou travailler avec un artiste qui chante dans sa propre langue. Le degré d’incertitude que cela ajoute quant au possible succès est sans doute un handicap. Mais si la qualité est là, cela peut marcher. En gros, c’est plus du cas par cas. Car finalement, lorsqu’un public français (par exemple) accroche spontanément sur un morceau chanté en anglais, j’imagine qu’il n’y a qu’un très faible pourcentage du public qui a compris ne fût-ce que la thématique de la chanson. Soyons honnêtes ! (rires). Seulement, on est habitué aux sonorités de la langue et traduire les paroles est moins astreignant. Voilà l’avantage que l’anglais peut avoir. Malgré tout, il n’y a rien de pire qu’un mauvais anglais chanté… dans ce cas, il vaut mieux écrire dans sa langue maternelle!

Quelles différences notes-tu entre la vie d’un musicien en Norvège et un autre pays?

En Norvège, le statut d’artiste n’existe pas. Cependant, ce n’est pas négatif car le système laisse davantage de flexibilité, je trouve. Les artistes sont souvent indépendants et parfois les groupes se créent une société à responsabilité partagée. Lorsqu’un musicien débute ou est jeune pro mais ne vit pas encore totalement de sa musique, il a le plus souvent un travail à temps partiel à côté -ou même un temps plein flexible. Certains artistes professionnels choisissent même de garder un travail à temps partiel assez longtemps. Ils déclarent tous leurs revenus (salariés et indépendants, revenus de la société) et sont taxés selon le montant total. Certains membres de groupes sont aussi musiciens pour d’autres artistes auteurs-compositeurs lors d’enregistrements d’albums ou de tournées -les bons batteurs et bassistes sont très demandés!  

Quelles sont les aides dont on peut bénéficier en tant qu’artiste en Norvège ? 

Il existe différents services culturels à qui demander des aides. La commune, la région, le conseil de la culture (un organisme national) et le bureau d’export sont parmi les plus importants. Il y a différentes deadline tout au long de l’année et différentes catégories: on peut demander de l’aide pour de la promo, une tournée, l’enregistrement d’un album, une vidéo, etc… Il faut néanmoins le plus souvent attester d’un certain niveau de professionnalisme pour recevoir ces aides.

Music Norway joue un rôle important dans “l’export” de musiciens norvégiens. Interagis-tu directement avec eux ou ce rôle revient-il aux artistes?

Music Norway joue effectivement un rôle “d’exportateur” très important. Ils ont de bons contacts dans le monde entier et offrent la possibilité de demander des subventions pour des tournées ou de la promo à l’étranger. Ils sont actifs sur les réseaux sociaux et ont aussi un très bon site Internet avec des articles et des news intéressantes pour le business norvégien de la musique – mais aussi pour les acteurs internationaux dans la version anglaise du site. Ils sont présents aux festivals pro hors-frontières comme Eurosonic (Pays-Bas), Reeperbahn (Allemagne), le Midem (France), pour ne citer que ceux-là.

Ils ont également des bureaux à Berlin et Londres, ce qui leur donne certainement plus d’effectivité. En tant que manager, je suis en contact avec eux par mail lorsque j’ai des questions auxquelles je pense qu’ils peuvent répondre. Ils sont disponibles.

Les artistes quant à eux ne sont pas vraiment en contact direct avec Music Norway. C’est davantage les pros ou leur structure qui ont cette nécessité. Music Norway organise aussi des rencontres avec des professionnels étrangers qu’ils invitent à Øyafestivalen à Oslo et tout au long de l’année pour des conférences dans leurs bureaux d’Oslo. Malheureusement, pour nous qui travaillons loin de la capitale (Bergen se situe à 450 km d’Oslo, ndlr), il est difficile de participer à ces conférences. Nous ne nous déplaçons pas pour une après-midi…

Il existe aussi des organismes régionaux de soutien au milieu musical dans certaines villes, dont Bergen. Ceux-ci ne sont pas liés à Music Norway mais ils valent la peine d’être mentionnés. Ils se chargent généralement d’aider, de conseiller, d’organiser des rencontres locales (et parfois même internationales) et de mettre en relation tous les acteurs du milieu dans la région (musiciens, salles de concerts, labels, disquaires, managers etc…) allant du débutant au professionnel le plus aguerri.    

D’un point de vue disons “sociologique”, observes-tu des différences entre la Norvège et d’autres pays en ce qui concerne le rapport qu’on entretient avec la musique?

La musique, de manière générale, me semble être un rien plus présente en Norvège qu’en France ou en Belgique par exemple – et ce depuis la maternelle. Le fait aussi que la loi interdise strictement la vente d’alcool aux moins de 18 ans (ou 21 dans certains cas) et l’accès aux endroits qui en vendent, ajouté à une météo pas toujours clémente font que beaucoup d’adolescents doivent se trouver un hobby. Un artiste avec qui je travaillais m’a répondu: “J’avais 14 ans. C’était soit le football, soit la musique. Et je n’aime pas le football.” Ma question était: “Comment as-tu commencé à jouer de la musique?”

Il y a beaucoup de bons musiciens en Norvège mais tous n’en vivent pas. De fait, cela reste plus sûr et facile de trouver un emploi fixe -surtout lorsque l’on se classe dans un genre dérivé du pop-rock. Les musiciens classiques et de jazz ont leurs propres règles et sont donc en quelque sorte plus reconnus.

Une partie de ces bons musiciens – par peur du risque? – décident de garder la musique comme “hobby semi-pro”. C’est-à-dire qu’ils produisent plusieurs albums éparpillés tout au long de leur carrière et à l’occasion jouent dans leur région ou en Norvège. Heureusement, il y en a beaucoup d’autres qui choisissent de persévérer  et réussissent à en vivre partiellement ou totalement.

Ce qui aussi très chouette, c’est que ces dernières années ont vu le développement  de beaucoup de bons et nouveaux labels, agents et managers… Ce qui, je l’espère, va contribuer à ce que beaucoup plus d’artistes puissent vivre de la musique.

Emilie Nicolas Emilie Nicolas – © Mohammad Ataey

 

Voici ce qui, en quelques suppositions -et cette mine d’informations apportée par Alice Berntsen-,  les réponses à cette surprenante vitalité qu’affiche la scène musicale norvégienne actuelle. Alimenté par la très active radio NRK P13 (l’équivalent énergique de notre ancien Mouv’), on imagine mal le réservoir se tarir et de quelle manière il ne pourrait pas, au fil des années, grignoter quelques belles parts de marché. D’autant que depuis 2012, il revient à cette musculeuse structure qu’est Music Norway de seconder les musiciens norvégiens dans leur quête de reconnaissance. Une équipe de professionnels aguerris dont la volonté est, selon leur expression, de “faire naître de la success story” et ceci sans distinction de genres musicaux. Leur mission est multiple: faciliter l’exportation d’artistes norvégiens, présenter une cartographie précise de l’industrie musicale locale, en un mot :  faire le lien entre ceux qui font de la musique et ceux qui seront à-même de mieux la promouvoir. 

Les conclusions que l’on peut tirer de ce regard sur la scène norvégienne sont faites de paradoxes. Le premier est que ceux que, au travers de nos idées préconçues de français braillards, nous faisons passer pour un peuple austère et froid seraient pourvus d’un art de penser et de créer qui les tiendrait loin de toute moutonnerie et développerait sur leurs casque de vikings les cornes de l’anti-conformisme. Ce qui en ressort musicalement est assez notable : le succès populaire (on pense à des artistes aussi différents que Lars Vaular, Susanne Sundford ou Emilie Nicolas) passerait nécessairement par la case authenticité. Soit. Comme philosophie, il y a pire.

Prenons les cas d’Emilie Nicolas et Sondre Lerche et de leurs respectifs “Pstereo” (reprise d’une titre de 90 des DumDum Boys) et “Bad Law” : ces hits en puissance possèdent un indéniable pouvoir mainstream. Peut-on pour autant trouver que le niveau de ce mainstream-là est d’une qualité supérieure à la moyenne mondiale ? C’est à chacun d’en juger. Il subsiste néanmoins dans ces titres (tout comme dans le “Der ordnar seg for pappa” de Lars Vaular) un je-ne-sais-quoi de différent, de singulier, d’encore un peu rugueux, un tantinet underground et ce signe particulier et distinctif : celui de la non-facilité, du travail ciselé et (très) bien fait, mais surtout cette marque personnelle et unique que Knausgaard évoque. Pour s’en convaincre totalement, il faudra écouter la reprise lo-fi de “Countdown” de Beyoncé par Sondre Lerche : une petite merveille offerte à ses fans pour Noël en 2011. Ou comment reprendre à son compte du gros son pour en faire une ballade délicieusement décalée -“boom boom riddin‘” dans la bouche du gendre idéal Sondre Lerche, ça vaut le détour.

 

Second paradoxe : la pondération étant quasi inscrite dans la constitution, il était évident que son contraire l’anti-conformisme mènerait la Norvège à devenir un fief (sinon le) de la scène métal et donnerait à quelques lascars une grosse envie de péter les plombs pour aller voir au-delà des frontières des bonnes manières et de la discrétion. A ce sujet, la programmation du festival d’Øya 2015 parlait d’elle-même. De Krakow pour vos apéros satanistes à Hymn ou Spektral Haze pour agrémenter vos after Game of Thrones, il y avait de quoi ramasser des tonnes de riffs pleins de barbaque encore vivante, de plonger dans les excavations gibsoniennes de ces orques des fjords prêts à mordre. (Et, voilà, au moins, à la question de savoir “Pourquoi sont-ils aussi méchants?”, on ne sera plus obligé de répondre “parce que”.)

Quoiqu’il en soit, on ne peut que se réjouir d’avoir à découvrir autant de nouveaux talents aux sons et aux univers si personnels. Quant aux professionnels et aux festivals, ils n’auront qu’à tendre la main pour ramener de la douce Norvège une programmation des plus éclatantes. Nous manquerons pas, à ce titre, de vous reparler du Festival Pølar, organisé à Paris en avril 2016 et qui regroupera une flopée d’artistes scandinaves. Films, musique, (et même dégustations culinaires)… un alléchant voyage en perspective.

Le compte-rendu du festival d’Øya 2015 passait déjà en revue un bon nombre de très bonnes formations et l’on ne peut que vous inviter à aller y jeter à nouveau une oreille. Bendik, Broen et Team Me vous donneront une certaine idée de la jeune indie-pop made in Norway ; pour quelques longues apnées musicales, on retrouvera la folk de Torgeir Waldemar ou Siri Nilsen, les sinuosités electro de Jenny Hval, Smerz ou celles, plus dance, des haut-perchés de Beglomeg ; puis peut-être vous attarderez-vous sur les flows hip-hop de Lars Vaular et Miss Tati ou ceux carrément punk-rock énervé des Honningbarna et de leur successeur Slutface… Chacun y trouvera son bonheur mais c’était sans compter l’éclectisme musical que le festival d’Øya nous a offert et dont on pourra faire ici une petite séance de rattrapage.

A commencer par Thea Hjelmeland. Entre pop, electro et world, la personnalité solaire de la “princesse polaire” telle qu’on la surnomme ici en ferait presque la soeur cachée de Shara Worden. Quand bien même elle puise son inspiration de son amour perdu, sa voix claire et puissante brille comme le soleil dans un stalactite pour se disperser dans l’air sous forme d’aurores boréales auditives. Son deuxième effort “Solar Plexus” lui a valu le Spellmannprisen (l’équivalent de nos Victoires) catégorie meilleur album indie-pop. Après des détours par Cuba, Copenhague et Paris, cette multi-instrumentiste protéiforme (elle est aussi actrice) a posé ses valise à Bergen, une des villes du pays les plus actives musicalement. Tout au long de “Solar Plexus”, Thea pose ses thèmes pleins de mélancolie (en anglais) sur des compositions aériennes et addictives qui nous emportent dans un beau et long voyage au cours duquel on ne touchera plus terre. “Please let me be a bird…” chante t-elle sur “Feathery”, mais c’est déjà le cas. Thea est une espèce d’oiseau rare et voir le monde d’en haut est avec elle est un délicieux vertige.

 

Dans un style plus vénéneux, on ne pourra pas passer à côté d’Emilie Nicolas et son electro-pop en droite ligne de son ainée la suédoise Lykke Li. Avec son patronyme hexagonal (son père est Français), la belle brune est en passe de devenir la petite préférée des Norvégiens – ce dont cette grande timide s’effraye. Authentique et plus rugueuse sur scène qu’à l’écoute, elle revendique sur son album “Like i’m a Warrior” des influences allant de Beyoncé à Jeff Buckley. Pour le snobisme, on ira voir ailleurs et c’est tant mieux. Reste à savoir si son prochain effort ne penchera pas trop du côté de la lounge music, un petit défaut qui guette parfois certains de ses titres.

 

Le retour sur terre (en l’occurrence le carrelage des dance floors) s’effectuera peut-être avec l’excellente programmation electro dont l’équipe du festival nous a gratifié cette année.  Poulain du label new-yorkais Lit City Trax, Drippin (également basé à Bergen) est aussi à l’origine des mythiques soirées Ball’em up du Bla à Oslo, l’un des clubs les plus renommés de la ville ( et qui donne par ailleurs dans le très bon punk). Sa house pressurisée embrasse aussi bien le hip-hop que l’expérimental et s’en va même voir du côté de l’indu épurée aux beats un peu crasseux. Drippin tend à vouloir modifier la perception de la house et il y parvient parfaitement : on ressort de son EP “Silver Cloak” absolument lessivé (dans le bon sens du terme) tant les niveaux d’écoute qu’il propose sont nombreux.

Pour agrandir la famille “club”, on pourra également demander au petit prodige au look nerdy André Bratten. Toute en digressions, son entêtante disco house trouve ses racines chez Brian Eno ou Röyksopp. Il y flotte un doux parfum d’entrepôt de Detroit et de synthés 80’s. Hypnotique, mélodique, son album “Be a man you Ant” est déjà pour les platines des clubs un excellent plat de résistance.

Pour ceux que (à regret) nous n’avons pu écouter en live à Øya et dont nous n’avons pas encore parlé, on peut boucler la boucle et aller faire un tour du côté de Chain Wallet ou d’Anna of the North, qui nous promettent de belles nuits d’été sous la pleine lune. La dream pop des premiers (de Bergen, encore une fois) est faite de nuances new wave qui feraient songer à un parfait mélange entre Wild Nothing et The Embassy, le tout ourlé de guitare “curesques” période Disintegration. Chaud dehors, froid dedans, une dream pop qui respire bien, tapissée d’un voile glacé et dont on guettera les prochains mouvements avec attention.

Il en sera de même avec Anna of the North, dont l’album sera l’un des plus attendus en Norvège (et au-delà) tant son prometteur single “Sway” (remixé par Chainsmokers) l’a propulsée de fort belle manière sur le devant de la scène electro-pop.

Ce sera à Bloody Beach que reviendra l’honneur de conclure en beauté cette escapade norvégienne. Présents en 2014 à Øya, le quintet distille une indie-rock désinvolte et inventive aux reflets de la côte ouest -qu’elle soit norvégienne ou californienne- dont il serait dommage de passer à côté. Des brins de rock psyche, punk, dub, afro beat, disco, pop pour un cocktail réussi que ce club des cinq de Bergen nomme le “tropidelica”. Après un excellent premier album “Bloody Beach Pirate Radio Presents”, gageons que le suivant les conduira à venir très bientôt visiter les scènes françaises.

 

Un très grand merci à Alice Bertsen pour sa disponibilité, ainsi qu’à toute l’équipe du festival Øya (Claes, Anders, Karolin… j’en oublie ) pour avoir fait de cette édition 2015 une réussite absolue.

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Mon Combat” (“Min Kamp“), cycle autobiographique de Karl Ove Knausgaard. A ce jour, seuls les deux premiers tomes sont traduits en français: “La Mort d’un Père” et “Un Homme Amoureux” (éditions Denoël).