La Blogothèque

Silja Sol, présence humaine

Silja Sol est Norvégienne. Elle est aussi bergensere. Elle vient donc de Bergen, une des très rares villes du pays dont les habitants peuvent se targuer d’un gentilé. C’est dire le gage d’identité que cette provenance porte en elle. Rencontrée lors du festival d’Oya, à Oslo, Silja a été l’un de nos coups de coeur. Et niveau coeur, elle s’y connaît.

Ma première rencontre avec Silja Sol eut lieu dans une cuisine, à Paris. C’était un grand appartement vidé avant l’été, le canapé, l’écran plat, un matelas, les copies du préavis aimantées sur le congélateur. La nuit caniculaire de mi-juillet n’en pouvait plus de rendre sa chaleur. Moi, j’épongeais ; en pleine empathie avec mon front, l’ordinateur suait sa playlist, quatre-vingt titres dont je tentais de m’imprégner en vue du festival d’Øya, à Oslo (le compte-rendu complet de l’édition 2015 est à lire par ici).

Je me souviens d’un accord à la fuzz, aussitôt suivi d’une voix claire. J’ai levé les yeux vers l’écran et j’ai lu son nom. Les deux heures qui ont suivi, je les ai passées à regarder le clip de “Bærene”. Une minute cinquante d’une power-pop frondeuse et sans gêne dont je ne pouvais plus me décoller.

D’abord parce que dire autant de choses en si peu de temps faisait de Silja Sol une sorte de femme idéale ; elle n’en rajoutait pas dans son histoire, elle allait droit au but et quand on est un mec, ce genre de détail est appréciable.

Ensuite, j’ai aimé sa mine boudeuse, ses grimaces, ses trépignements ; Silja me rappelait Nina Hagen, Anja Huwe, PJ Harvey, Chrissie Hynde, Edie Brickell, Rickie Lee Jones, bref, elle me rappelait toutes ces filles timides, écorchées, perchées, qui tout-à-coup n’en ont à rien à faire de se montrer sous leur meilleur jour, qui veulent juste raconter leurs histoires avec leurs mots et leur musique bien à elles.

Je n’ai pas beaucoup dormi cette nuit-là. J’ai acheté På Hjertet, l’album de Silja et je l’ai écouté en boucle dans la nuit parisienne, jusqu’à ce que les sons de la ville cessent d’exister.

J’ai passé ses textes à la traduction, en commençant par le single qui m’avait réveillé cette nuit-là, “Bærene”. Les baies, en norvégien. Dans mon cerveau, avant même de connaître le titre en français, je m’étais dit qu’il devait s’agir d’une histoire qui venait de se finir et que ça foutait la rage. En français, on aurait dit que les carottes étaient cuites. Dans la langue de Silja, les baies cueillies pour l’été étaient désormais pressées, mais la soif ne s’étanchait pas et ça foutait la même rage. J’avais bon. Qu’il était étrange de comprendre une langue inconnue… Comment une voix était-elle capable de faire passer ça ?

Il m’a fallut moins d’une nuit avant de demander un deuxième rendez-vous à Silja. Trois heures à peine. À six heures du matin, ne retrouvant pas le sommeil, je me suis relevé, j’ai fait du café et j’ai cherché l’adresse d’Espen, son manager. Les gens qui disent que quand on aime, on ne compte pas, se trompent. L’amour ce n’est pas de l’argent, c’est de la fatigue. C’est quand on ne dort plus. Un mois s’est écoulé, à écouter På Hjertet en m’endormant, jusqu’à ce qu’il me suive dans mon sommeil. C’est dire si je connaissais bien l’album en arrivant à Oslo.

Après son concert sur la scène du festival d’Øya, j’avais donné rendez-vous à Silja en “zone mixte” ; des allées de tentes qui font office de loges, rien de bien exceptionnel pour un festival, si ce n’était une grande piscine à disposition. J’étais en avance, comme toujours. Je l’ai vue passer en trottinant vers le bar, pour rapporter une bouteille de vin blanc et des verres à ses musiciens, histoire de fêter le concert, puis en sens inverse pour répondre à une interview radio.

Une demi-heure plus tard, son grand sourire et ses yeux verts clairs m’accueillaient. Elle riait de voir ce public entièrement couvert de lunettes de soleil, alors qu’elle avait perdu les siennes la veille

C’est pour ça que je porte ce…truc” me dit-elle en montrant sa casquette. Ses questions ont fusé. Pendant un instant, je me suis senti très interviewé.

Tu viens d’où, déjà ? Tu veux un truc à boire ? Ah t’es de Paris ? Tu préfères pas prendre le canapé ? T’es sûr que tu veux pas un Pepsi ?

Puis elle s’est assise, et je me souviens alors avoir pensé que je devais beaucoup ressembler à celui que je suis quand je rencontre une fille qui m’intrigue. Touché par une présence. Un peu timide. Très à l’écoute. Avec une envie terrible de contrôler mon enthousiasme quand je lui ai dit que j’avais eu un gros coup de foudre. Pour sa musique, évidemment. Et comme j’avais oublié mes notes – et donc mon fil d’interview, j’ai improvisé.

 

Le concert s’est bien passé pour toi ?

Un peu de trac, comme toujours, mais bien, oui. J’ai vraiment de la chance d’être à Oya. L’endroit est magnifique et c’est un festival fabuleux, le meilleur de Norvège à mes yeux.

Comment es-tu arrivée à la musique ?

J’ai grandi dans une famille de musicien, mon père est pianiste, ma mère chanteuse, mon enfance a été bercée par la musique. Et pouvoir m’exprimer a toujours été primordial pour moi. Aujourd’hui je chante en norvégien bergensk, le dialecte de Bergen, la ville où je suis née et où je vis. Dans l’écriture, j’essaye de trouver non seulement les mots les plus justes mais aussi les tout petits détails de la vie quotidienne : c’est ce qui me fait sentir vivante.

C’est ce qui saute aux yeux à la lecture de tes textes, ces petits détails. Les erreurs ou les mauvais choix, c’est quelque chose qui te hante, dans la vie de tous les jours ?

Oui, les regrets, aussi…L’humain n’est que humain, tu vois ? Des choses arrivent, qu’on ne contrôle pas et il faut suivre le courant, faire de son mieux. C’est ce qui m’inspire, quand j’écris.

Concernant tes influences, tu ne revendiques pas de figures tutélaires écrasantes. Et on a beau disséquer ta musique, on n’y décèle personne qui pourrait se rapprocher de ce que tu fais…

Merci beaucoup ! Vraiment, c’est le plus beau compliment qu’on puisse me faire. J’essaye de ne copier personne, de mettre en musique et en mots ce que j’ai sur le cœur. C’est moi, avec mon histoire personnelle, et ce que j’en ressens. J’essaye de l’exprimer sans me référer à qui que ce soit. C’est très important pour moi, j’apprécie donc énormément que tu l’aies remarqué…

Seule Drømmer est une chanson que Lloyd Cole aurait pu écrire…

Ah oui ?

Et j’adore Loyd Cole…

Alors ça va ! (rires)

Qu’en est-il du choix de chanter en norvégien ?

C’est un challenge. Car je ne sais pas jusqu’où ce choix pourra me mener. Mais là, encore, c’est une question de personnalité. Et cette idée que la musique et les paroles puissent s’entendre, se comprendre. C’est pour ça que j’ai choisi ma langue maternelle : pour dire exactement les choses que je veux dire, sans en trahir le sens. Au tout début, j’avais commencé à écrire en anglais, mais je perdais trop de détails en route. Et ce que j’aime avec les langues étrangères, c’est qu’elles ont leur propre mélodie. C’est fabuleux d’entendre une langue que l’on ne comprend pas car les mots portent en eux beaucoup, beaucoup de sentiments. Ne serait-ce que la façon de prononcer un mot que tu ne comprend pas… ça peut t’attraper sans que tu saches pourquoi.

 

Sigur Ros a fait beaucoup pour ouvrir nos oreilles à autre chose que l’anglais…

Absolument. Et ce qu’ils font est encore magique…

Comment tes chansons naissent-elles ?

Je prends beaucoup de notes sur mon téléphone. Et puis la vie quotidienne… J’écoute ce que les gens disent, la manière dont ils parlent, les mots qui me prennent aux tripes -ou même des phrases entières. Là aussi, les gens ont leur propre manière de dire les choses, d’expliquer ce qui leur est arrivé, en bien ou en mal, en tout petit ou en très grand. J’essaye de les écouter, d’écouter la façon dont ils s’expriment. Et parfois, ça part d’une musique, d’une mélodie, de quelques accords et j’assemble le tout comme un puzzle. Parfois c’est beaucoup de travail… et d’autres fois tout tombe juste, au bon endroit, comme si toutes ces choses étaient amenées à exister quoiqu’il arrive. Quand c’est comme ça, on le sait immédiatement.

Tu es née et tu vis à Bergen. En Norvège, c’est un sacré gage d’identité…

Oui, on est un peu la ville de la musique en Norvège. Pas mal de très bonnes formations viennent de Bergen, plus qu’ailleurs dans le pays et on ne sait même pas expliquer pourquoi ! Bergen doit être une recette magique. C’est un creuset de musiciens qui se connaissent, de près ou de loin, alors on travaille plus facilement ensemble et la sauce prend vite. Bergen est un cœur qui ne s’arrête jamais de battre. D’accord, il y pleut beaucoup, mais sous le soleil, c’est le plus bel endroit de la planète.

Quels sont tes projets à moyen terme ?

Le deuxième album est prêt, il devrait sortir en janvier. Quelques titres sortiront avant, à l’automne.

On a entendu des titres de cet album lors de ton concert aujourd’hui, n’est-ce pas ?

Oui, “Aleine”, ce qui veut dire solitude en norvégien. C’est une chanson qui parle de voyage en solitaire, comment l’on se retrouve dans une ville inconnue, tout en étant entouré de ses habitants, avec la possibilité de les rencontrer, de les connaître, et celle ne pas avoir assez confiance en soi pour faire le premier pas…

Puisqu’on parle de voyages… des dates à l’étranger sont-elles prévues ?

Après la sortie de l’album, oui, déjà, on essaiera d’aller au nord de la Norvège -je n’y suis jamais allé, en fait, donc j’aimerais bien visiter, aussi. Et si l’accueil est bon, alors pourquoi pas le festival de Roskilde, au Danemark ? C’est un lieu qui m’attire. Tout comme l’Allemagne, la France… Je croise les doigts.

La musique te permet-elle de vivre aujourd’hui ?

Presque ! Presque… On en n’est pas loin. Et je ne peux pas croire, avec tous ces gens bienveillants qui m’entourent professionnellement, que cela n’arrivera pas. Ils me font sentir en sécurité, et libre de composer encore davantage. Et comme je me dis qu’il y a encore beaucoup de choses à vivre, à explorer, il y aura donc forcement beaucoup de choses que j’aurai envie partager.

Une dernière question. Quand tu rentres sur scène, il y a t-il quelque chose qui te vient à l’esprit ?

Je panique ! (rires) Non, plus sérieusement, je pense en premier à respirer, à regarder l’auditoire dans les yeux mais surtout : je me souviens que je suis là pour jouer. Mais quand je vois tous ces gens qui, en quelque sorte, m’inspirent ou m’ont inspiré de par leur vie, et qui m’attendent, me regardent… Mon Dieu ! Parfois, ma concentration part en vrille, je me sens bouleversée. Et là, il faut commencer à jouer…

På Hjertet, panoramique du cœur.

Det haster” souffle t-elle à la fin de “Tid”, l’un des douze titres de På Hjertet (Au coeur). “Il faut faire vite“. C’est ce que Silja Sol doit également penser quand elle pose son regard sur ce qui l’inspire: les gens, leurs mots, ces détails glanés ça et là et qu’elle se doit de retenir pour en faire de la musique.

 

Faire vite, ne pas les laisser retomber, les reprendre au vol tels qu’elle vient de les entendre. Les métamorphoser en mélodies épidermiques et charnelles. Pour qui ne cherche pas à comprendre mais à ressentir, à se laisser guider par l’instinct, På Hjertet est l’album idéal. On pourrait dire de ces chansons qu’elles ont tour-à-tour le goût d’une pop mélancolique (“Drømmer”, “Tid”), d’un folk-jazzy (“Unnskyld”) ou de ballades lo-fi (“Liten”), mais ce serait trahir la complexité qu’elles recèlent.

En premier lieu, il y a cette voix, d’une pureté de cristal, qui souvent marque sans préavis la première mesure du titre, en simultanéité avec le premier accord, comme pour mieux nous couper l’herbe sous le pied. Et peut-être aussi pour ne pas nous éclabousser d’une intro travaillée qui nous emmènerait là où les mots prendraient trop facilement le relais.

Ensuite, il y a ce phrasé, décidé, volontaire et pourtant toujours d’une finesse à tomber, qui comme une morsure de désir sur la peau des amants laisse son empreinte dans nos oreilles. Silja ne chante comme personne et personne ne chante comme Silja. Avant d’attraper les mots pour leur demander d’être beaux, elle leur donne un sens et ce phrasé nous fait nous y accrocher avec le désir d’y revenir aussitôt, davantage pour les ressentir à nouveau que pour les expliquer.

Et enfin, cette personnalité qui transpire tout du long, titre après titre, sans qu’aucun ne ressemble à l’autre. Ce désir de ne jamais faire deux fois la même chose, ces courbes mélodiques par lesquelles elle vient de nous faire passer sans que l’on s’en aperçoive, comme autant de ravins bordant sa route panoramique.

Les premiers albums sont souvent gage d’innocence et de fraîcheur. På Hjertet  ne déroge pas à la règle et augure de beaux voyages aussi bien pour l’auditeur que pour Silja. C’est tout ce qu’on lui souhaite désormais pour la suite et son prochain effort à paraître : de continuer à regarder le monde et ses habitants avec tant de sensibilité que nous n’en gardions que la beauté et la fragilité.

De continuer à composer ses histoires d’un angle qui nous est inconnu en usant de ce filtre si personnel… Comme sur du papier de verre elle imprimerait des paysages saturées de déceptions, de regrets, de tous ces glissements de terrains qui font la vie et qu’elle nous donne à scruter en nous disant : voilà le monde tel que je le vois. Un monde complexe, sinueux, jamais le même, un monde qui nous fait penser une chose le matin et son contraire le soir-même – et de Silja qu’elle incarne le condensé de ce que l’on nomme une présence humaine.