La Blogothèque

Alvvays, la petite musique de l’été dernier

Les canadiens d’Alvvays étaient en concert à Paris il y a quelques semaines. On a déjà envie qu’ils reviennent. Parce que Molly Rankin ne tremble pas et garde les yeux ouverts quand elle chante. Et aussi parce que nos petites histoires font leurs grandes chansons…

Cinq jours que la place de concert pour Alvvays n’a pas bougé et lui non plus… Ça la rend folle de le voir comme ça. Elle ne lui demande pourtant pas des montagnes, du style vacances à Saint-Barth ou des restos toutes les semaines ou de trouver un job. Elle sait bien qu’il est pas dans le moule, qu’il aura jamais la carte. Elle s’en fout, de tout ça. Il fait beau, l’été est déjà là : elle lui demande juste d’arrêter de se prendre la tête avec ce boulot qu’il n’a pas. Elle lui demande juste de s’intéresser un peu à elle, à eux. À ce qui compte. Et puis c’était bien, l’été dernier, quand ils écoutaient l’album… Quand ils ont roulé sans trop de thune au hasard pendant dix jours. Leurs grandes vacances au petit bonheur. Jusqu’à la côte, regarder le soleil se coucher sur les vagues.

Mais ce soir, devant ce club de la rue des Taillandiers, elle se demande juste qu’est-ce qu’on va foutre cet été si ça continue comme ça. Elle qui pensait souffler un peu avec un cadeau surprise, voir son mec se refaire une beauté devant le miroir et cirer ses Converse, c’est raté. Ce soir encore, il n’a rien dit ou presque.

Si, si… bien sûr que ça me fait plaisir” il a murmuré, en commandant les demis au comptoir de la salle. Cet album, il l’a aimé. Et oublié. Depuis l’été dernier, il n’y a pas retouché. Il pense : c’est que ça devait pas être aussi bien que ça. Et puis la salle est à moitié vide, c’est nul.

Suivie de ses copains d’école, Molly Rankin entre sur scène avec sa moue de timide du fond de la classe. Ils se regardent, se sourient et commencent à jouer.

“Au moins, eux, ils sont contents d’être là” elle pense en soupirant. Mais quand ils plaquent les premiers accords de Next of kin, elle ne se décourage pas : elle le tire par la manche jusqu’au rebord de la scène. Lui ne moufte pas. Il a pas intérêt, d’ailleurs.

C’est tout petit, ici. Faut en profiter tant que c’est pas le Zénith.”

 

Dans la salle, la température monte. Comme souvent dans les concerts, on retrouve les mêmes bouilles. Les trois cinquantenaire bourrés avec des physiques de nudistes qui ont atterri là on sait pas trop comment mais qui s’éclatent. Les petites louloutes qui cherchent le regard des mecs sans être capables de leur retourner un sourire. Pour le reste, c’est moitié fans-et-sourire-béat, moitié experts-en-concert-et-sourcils-froncés-sur-le-troisième-accord-du-couplet.

Et comme toujours dans un concert, il y a les inédits du groupe qui déconcertent un peu tout le monde. On regarde son téléphone. On essaye de retenir le refrain sans trop y croire.

À mi-concert, il finit par lui répondre. “J’aime pas le Zénith, de toutes façons. Mais quand même, c’est dingue… que ce soit pas plein…. ‘

Un instant, il a l’air ailleurs…

“… Tu vois, on le savait en écoutant l’album…mais les titres s’enchaînent et on les écoute avec l’envie de les boire en même temps que sa bière… ”

Elle l’écoute.

“…On a envie de les retenir tous… ”

Elle pense : « Encore » en insistant du regard. Ça marche.

“… Les uns après les autres…comme des parfums qu’on connaissait mais qu’on avait oublié.”

Elle clôt ses paupières une seconde, juste pour refaire en pensée ce qu’il vient de dire… C’est vrai : il y a le parfum iode, c’est celui qui revient le plus souvent. Le parfum regarde la lune se lever sur le Pacifique et embrasse-moi. Le c’était si bien entre nous, pourquoi c’est plus pareil ? Et tous ces titres avec leur parfum sont d’une évidence enfantine… C’est comme si on avait entendu ces mélodies dans le ventre de notre mère. Ça n’a l’air de rien, mais il faut vraiment bien connaître son boulot de musicien pour donner naissance à un album comme celui-là ; faire un si long collier de petites perles pop qui brillent sans clinquer.

À la fin de son film, la fille rouvre les yeux et regarde son mec en loucedé. Pas de doute : il bouge la tête. Hey… Même qu’il bouge son petit cul. He’s alive ! Putain, ce qu’elle l’aime, quand il est comme ça. Quand il se laisse avoir par une grande petite pop qu’à l’air de rien mais qui raconte tout ce que nos foutues tracasseries veulent dire et les transforme en bande-son de vie quotidienne. Alvvays, c’est ça : c’est comme si un groupe jouait en permanence ce qui t’arrive pour te montrer que rien n’est grave. Quand ta copine ou ton mec te quitte, Alvvays te rappelle qu’en réalité, une rupture ne dure pas plus de trois minutes trente. Quand tu bois la tasse, Alvvays te tape dans le dos et ça passe en deux quarante-huit. Alvvays est un psy qui ne te coûte rien parce qu’Alvvays fait une musique qui contourne ton nombril pour te montrer combien les petits plaisirs sont importants. Un concert avec ta nana. Ton mec avec une esquisse de sourire. Une bière. Le début de l’été. De la pop aux accents 60’s, ces années qui ne savaient même pas ce que voulait dire le mot insouciance et dont on les a affublées trente ans plus tard.

L’insouciance, c’est maintenant. On n’en a jamais eu autant besoin.

Et c’est là que Molly entame le riff d’intro de Party Police. Déjà le parfum d’un classique. Il n’y a qu’à entendre le râle de bonheur qui parcourt le public.

Elle se souvient qu’ils s’étaient demandés ce que ce titre signifiait. Ça leur avait pris la journée.

“La police de la fête ? Ça veut rien dire.

– La fête de la police, alors ? Non, c’est con, comme titre.

Ouais, non, ça peut pas être ça.

Silence.

-Aucun rapport avec Sting…

Aucun…

-Bah là, je vois pas…”

C’est en cherchant un peu qu’on se rend compte de ce que la pop veut dire : rien. Tout. La pop est personnelle. C’est ta vie. Tu choisis ce que la pop veut dire. La party police, pour elle et lui, après une journée entière à tourner autour de ce titre, ça voulait dire « les convenances de la fête ». Ça voulait dire on fait ce qu’on veut dans cette soirée et on s’en fout des autres. Encore une histoire d’insouciance.

 

Au dernier rappel, le public était à point. Quand bien même ils méritaient un meilleur tourneur et trois cents personnes en plus, on sentait que les canadiens avaient fait davantage que le boulot.

Je me suis avancé vers la scène pour le dernier titre et les beaux yeux de Molly.

La fille et le mec s’étaient mis un peu en retrait, en zone no man’s land, bras-dessus, bras-dessous. Le concert se terminait sur un inédit imparable. Encore une évidence de trois minutes trente qui donnait envie de sauter partout pour crier que la musique est une des plus belles inventions de l’humanité. Qu’avant de poser le pied sur la lune, Neil Armstrong aurait dû allumer un transistor pour l’accompagner. Vous imaginez le Be my baby des Ronnettes sortant d’un scaphandre en Mondovision ? Ç’aurait eu une sacrée gueule. Parce que tout ça n’est pas très sérieux. Parce rien n’est sérieux. Rien n’est grave. Tout s’arrange, toujours. Le couple. Les ruptures. Le boulot ou son absence. Le petit quotidien et ses grandes tracasseries.

Sans savoir pourquoi, j’ai tourné la tête vers le fond de la salle. Elle l’avait chopé par les revers de sa veste. Ils s’embrassaient. Un vrai baiser de cinéma hors-champ. L’acteur et l’actrice qui fricotent sans que personne ne les voit.

Puis les lumières se sont rallumées. Comme Molly et ses potes, déjà ils n’étaient plus là.

Ce qu’ils ont fait en rentrant, je l’imagine très bien…

Ils ont fait tout ce qui compte.

L’air était doux. La nuit tombait à peine, il restait un grand bout de jour au-dessus des toits.

Ils ont ouvert les fenêtres, les arbres bruissaient d’un doux vent de juin. Ils se sont posés dans leur canapé et sur la platine, ils ont joué leur musique de l’été dernier…