La Blogothèque

Chromatics, Chanel et Zolpidem…

Un nouveau LP, Dear Tommy, annoncé à l’automne dernier, quelques titres en téléchargement et puis plus rien…
En attendant de vraies nouvelles du trio de Portland, retour sur Kill for Love, diamant noir de 2012 et bande-son de nos fins de nuits blanches.

Tout est flou, Betty. Et tu ne te souviens de rien. Je le sais, car ce n’est jamais simple de se souvenir quand on ne s’est pas vus depuis si longtemps. Mais les premiers notes de l’album ? La grande et belle reprise de Neil Young ? Moelleuse comme une banquette de Limousine. Fiévreuse comme Sunset boulevard avant l’overdose. La parfaite perspective des seize autres titres à venir. Je suis certain que tu t’en souviens.

 

Et le nom de la chanteuse, Betty ? Ruth Radelet. Elle nous faisait penser à Blondie. Bien sûr, avec un patronyme comme celui-là, on l’imaginait davantage vendre des tartes aux pommes pour l’association des retraités de Portland qu’avec une moue de star hollywoodienne et les yeux d’une enfant perdue…

Non. Tu ne te souviens pas. Comme l’été avait commencé. Les nuits caniculaires. Le calme de juillet, quand plus rien ne bouge. Tu avais Marco et tu avais l’amour. La vue dégagée, comme on dit. Quand il n’était pas là, il me demandait de passer et c’est moi qui venais voir comment tu allais. Je surveillais tes blisters de cachetons. Ta consommation. Lui ou moi nous te suivions des yeux des nuits entières en écoutant les Chromatics.

Ce qui te plaisait par-dessus tout, c’était le titre de l’album. T’en parlais comme d’un monument. C’en est un. Le Pont des Soupirs franchissant le Grand Canyon.

« Kill for love, c’est beau comme titre, Kill for love, non? C’est punk. C’est romantique. C’est moi, ça, Kill for love… Si tu ne tues pas, c’est que ça ne vaut pas la peine. »

Ce qu’on dit comme conneries, quand on est à bout de souffle… Je te regardais, en me demandant combien de temps Marco survivrait à tes bras qui s’ouvraient toujours dans le mauvais sens. Tu partais souvent. En vrille. En soleil. En boule dans la gorge. Toutes sortes de formes à la longue trop complexes à comprendre.

Oui, je m’en souviens, de cette chanson éponyme de l’album. Elle semblait avoir été écrite dans le lit d’un hôpital avec des barreaux aux fenêtres. Une comptine qu’on sert bien fort dans ses bras avant de dormir. Des mots qu’on chante tout bas avant d’éteindre. Avec dehors un ciel qui ressemble aux vacances qu’on a jamais eues.

I drank the water and I felt all right,
I took a pill almost every night…

Je pensais à toi quand j’entendais ces mots. Sauf qu’à l’époque, il n’y avait rien d’almost. C’est bien connu : les addicts ont toujours tendance à minorer.

 

Rappelle-toi, Betty. Les guitares distordues sous les claviers vintage. Les cordes délavées, les voix et les sons expirant sur l’horizon, comme des cœurs qui s’embrasent une dernière fois à la lueur d’un  rayon vert.

Chaque fois qu’une question ne te plaisait pas, tu embrayais sur la musique.

« C’est de la synthpop, Chromatics? De l’italo-disco, tu dis ? Ouais. Si on veut. De l’époque-musique, surtout. »

C’était sacrement vrai, ce que tu disais… Des autoroutes à huit voies passées à l’Auto-Tune. Des zones d’activité transformées en chambre de réverbs à ciel ouvert. Quelque chose d’incompréhensible. Des nuits comme nous n’en avions jamais vues. Des nuits de plein soleil sous les halogènes de parkings. Les mêmes paysages que le Sprawl II de Régine Chassagne – la copine de tartes aux pommes.

Merde, c’était vrai, Betty…

Et elle te ressemblait, cette musique entre chien et loup. Un peu trop, même. Une musique de grande banlieue triste et riche, de résidences aux enfants et aux jardins bien peignés. Ce ne sont pas les maris qu’on y trompe : c’est l’ennui. C’est soi-même. Avec des ordonnances de Chanel et de Zolpidem longues comme le bras. Et l’on se réveille avant l’aube, les brumes cendrées de Candy dans la tête, sa mélodie atone, presque éteinte. Zombie. Tout droit exhumées d’une VHS d’un film de Carpenter, les nappes hémophiles de Johnny Jewel n’arrangent rien à l’affaire. Kill for Love ou comment la tête pensante du label Italians do it Better pose son arrêt maladie sur les consoles et fait corps avec les Korgs – ou autre créature synthétique et spectrale.

Comme toi, j’adorais At your Door. Ses nipponeries à la Sakamoto. Ses claviers aussi collants qu’un dimanche au Xanax, avant la semaine de bureau ; son give me your hand sorti du bac à sable où les enfants jouent -mais va savoir, avec cette époque, si ce ne sont pas les gosses qu’on fait courir après les bonus et les parents qui cherchent une main.

Comme toi, j’étais soufflé par les derniers mots prononcés sur There’s a light out on the horizon. C’était ceux d’un répondeur. Une voix de synthèse lâchant un merci de votre appel froid comme la mort, après qu’une amoureuse éperdue y ait laissé son I Love You

Comme toi, comme Marco, je n’ai pas dormi, cet été-là. De nuit, dans le noir, nous t’entendions te relever, aller et venir, pieds nus, sans savoir quoi faire de toi. De ton jardin, tu regardais ta grande banlieue sud. Les champs en pleine blondeur à perte de vue. Le rouge lancinant des balises des pylônes électriques. Et au loin, très loin, le dôme violet des lumières de Paris.

Rappelle-toi, Betty. Les échos de Lady traversaient nos reflets dans la baie vitrée. À croire que déjà, on ne se voyait plus.

 

Je ne sais pas, Betty…

Je ne sais pas si l’adjectif cicatriciel sera un jour accolé à celui d’une autre musique. Peut-être dans un autre temps, une autre vie que la nôtre.

Je ne sais pas si un jour, une nuit d’été en banlieue d’une grande ville de notre hémisphère ressemblera autant qu’à Kill for Love.

Je ne sais pas si on inventera un jour un album à la fois aussi innocent et aussi lascif et aussi tendrement triste que celui des Chromatics.

Car, loin d’une collection de hits entrecoupés de longues plages instrumentales, c’est bien d’un album qu’il s’agit. Comme dans album d’images, cet objet tout droit venu de l’enfance, lourd, précieux, aux pages qui craquent quand on les tourne. Une longue histoire jalonnée de soleils éclipsés. De dessins naïfs en clair-obscur. Un conte pour adultes de notre temps, en somme. Gorgé de toutes ces questions auxquelles l’époque ne répond plus autrement qu’avec une voix de synthèse.

Rappelle-toi, Betty : un jour de septembre, tout le monde est parti.

Marco.

Moi.

L’été.

Tout ceux qui t’entouraient.

On n’avait pas arrêté de t’appeler. De te demander de revenir. Revenir à toi. Oui, nous t’avons laissée, lassés que nous étions de nous perdre dans tes fils emmêlés. Dans les cachets au fond de tes poches cachés. Tes ordonnances mal ordonnées. Comme toi sans doute, nous écoutons encore Kill for Love. Une douce tristesse s’empare alors de notre être. Une présence. Le soleil de septembre sur un parking vide. Un jour clair après un été gâché. Et nous le prolongeons à l’infini en mémoire, certain que toi, Betty, un jour, tu te souviendras qu’il peut toujours recommencer. Que juillet n’est jamais trop loin pour bien faire.

Mais avant de nous rappeler, rappelle-toi, Betty. Kill for Love est seulement de la musique. À ce détail près qu’une fois aimée, une musique est beaucoup plus que ça.