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Kosmo Kino Plaza- Cycle VIII : Le Saint Drone De Stockholm

Avis de grand froid analogique prévu le 5 avril au Petit Bain : l’association Au-delà Du Silence investit la salle avec le huitième cycle de son Kosmo Kino Plaza. Sobrement intitulée “Le Saint Drone De Stockholm”, la soirée donne la part belle aux franges les plus dures de la scène post-industrielle, aujourd’hui trop peu représentées en France. Parmi les huit groupes programmés on retrouvera notamment les vétérans de Deutsch Nepal et THO-SO-AA, mais aussi les suédois de JARL, IRM et Trepaneringsritualen qui feront tous les trois leur première apparition fançaise. On a profité de l’occasion pour discuter avec Vincent Silence qui, avec son asso, œuvre à promouvoir les recoins les plus sombres de la noise, de l’ambient et du power electronics depuis presque dix ans maintenant.

Qu’est ce qui t’a poussé à créer Au-delà Du Silence ?
J’ai créé Au-delà du Silence en 2006. C’est surtout parti d’une envie de voir à Paris certains groupes ou concerts qui m’intéressaient sans devoir me déplacer aux quatre coins de l’Europe. À l’époque, il n’y avait que l’association « Les Sons Paranormaux » et le festival « Thérapie Auditive » qui proposaient des concerts dans certains créneaux, à savoir l’ambient, le dark ambient, et cette branche du noise et du power electronics. La première édition du festival Thérapie Auditive était super cool, les mecs avaient fait jouer Con-Dom, Grey Wolves… Je me suis retrouvé à leur donner un coup de main sur les autres éditions, ce qui m’a un peu donné la vision « de l’intérieur ». J’ai essayé de les brancher sur des groupes que j’avais envie de voir jouer à Paris, mais même en insistant un peu ça ne l’a pas fait. Voyant que ce n’était finalement pas bien compliqué, que ça nécessitait juste un certain sens de l’organisation et un budget de départ,  je me suis dit que je pouvais le faire moi-même. Du coup, fin 2005, je me suis lancé, j’ai envoyé les premiers mails et en février 2006 je créais l’association. Et début juillet 2006 c’était la  première date avec Sanctum, Mago, et un groupe du sud de la France, Kom-Intern. D’ailleurs, puisqu’on est dans les actualités de groupes qui ont des problèmes à cause de leur leur nom, ces derniers ont eu énormément de mal à tourner en Europe de l’Est, dans les pays sortis du communisme, car leur nom leur fermait carrément des portes. À tel point qu’ils ont même songé à changer de nom. Ce qu’ils n’ont pas fait, mais je crois qu’ils ont fini par splitter en 2008.

C’était quoi la vocation première de l’association ?
Au-delà Du Silence a pour but premier de permettre à des groupes qui n’ont jamais joué en France d’avoir une date sur Paris. C’est même inscrit noir sur blanc dans le statut de l’association. Bien sûr, ce n’est pas une conditions sine qua non mais on essaie vraiment de faire venir des groupes qui n’ont jamais mis les pieds en France. On m’a par exemple déjà proposé de faire jouer Der Blutharsch, mais outre le côté sulfureux et les ennuis qui vont avec, ça ne m’intéresse pas de produire un groupe qui est déjà passé plusieurs fois à Paris, même si j’apprécie les artistes et ce qu’ils font.

KKPVIII

En plus des concerts plus “classiques” dans la forme, tu organises prochainement le huitième cycle du Kosmo Kino Plaza, c’est quoi le concept de ces soirées ?
KKP c’est une série de concert avec effectivement un concept derrière. L’appellation, premièrement. Déjà, on voulait un nom à consonance internationale, puisque pas mal de gens viennent d’Europe pour nos concerts, voire de plus loin (on a eu des Israéliens qui ont fait le déplacement pour la date avec Dernière Volonté). Kosmo, pour le côté trippant qu’on peut retrouver dans la musique ambient, Kino pour l’aspect visuel, tous les projets ou presque étant accompagnés de projections vidéos. Pour la première édition on était vraiment en mode ciné-concert, avec un intermède vidéos très fort, créé par Valnoir de Metastazis. Ce dernier a beaucoup œuvré à la force de l’identité visuelle de ces soirées. La notion de Plaza, elle, vient du fait qu’on a longtemps cherché un lieu de résidence, un lieu où l’on pourrait vraiment s’installer et qui proposerait des conditions d’écoute optimales. À chaque fois, on a une thématique forte autour de laquelle on module la programmation. Le fil conducteur est souvent dans le jeu de mot du titre, comme avec “le Saint Drone De Stockholm” pour la date à venir. D’abord un clin d’oeil aux artistes suédois représentant la moitié de l’affiche, l’intitulé de ce cycle se veut aussi une référence à l’oppression sonore et visuelle à laquelle seront soumis, avec un consentement total et un plaisir non dissimulé, les spectateurs. Aller chercher la douleur, la confrontation pour finir par l’aimer, l’apprécier.

Pour en revenir au créneauque promeut Au-delà du Silence, comment tu expliques la rareté des dates des artistes étiquetés dark folk, dark ambient ou power electronics?
Il y a plusieurs raisons. Si tu prends des groupes comme Der Blutharsch ou Death in June, les annulations récentes ont montré qu’il y a une certaine méfiance, peut-être plus qu’il ya une dizaine d’années. Mais même pour les groupes moins “sulfureux” –  j’entends sans affiliation politique supposée – il n’y a pas forcément un grand public en France. La scène dark-folk et neofolk est une scène vieillissante dont l’époque glorieuse appartient malheureusement au passé. Aujourd’hui, les moins de trente ans se comptent sur les doigts de la main pendant ces concerts. On ne va pas se mentir, c’est aussi un courant avec très peu de renouvellement. Même si on a récemment eu une vague italienne de dark-folk qui a apporté pas mal de fraîcheur, ou encore une branche assez vivante du côté des États Unis – avec des groupes comme King Dude, Cult Of Youth, Scout Paré-Phillips ou encore le label Pesanta Urfolk –  on voit surtout les mêmes “vieilles” gloires se produire. Et puis, la scène française est bien moins développée par rapport à d’autres régions d’Europe, tant au niveau des groupes que du public. Ajoute à cela la rareté des tournées chez des groupes qui vont plutôt privilégier des dates uniques, des one-shot. Donc à partir du moment où tu veux monter une affiche, il faut mettre les thunes sur la table pour les billets d’avions… Ca représente un budget conséquent que beaucoup de salles vont hésiter à aligner, sachant que le risque financier n’est pas négligeable… Donc à un moment, si personne ne se décide à agir, autant te dire que tu n’auras rien. C’est dommage puisqu’il y a dans le lot des choses très accessibles et qui pourraient plaire à un public assez large. Enfin l’offre des concerts à Paris reste très concurrentielle, je ne t’appends rien. Si le même soir tu as le choix entre un groupe que tu as déjà vu 5 fois mais que tu aimes bien et un autre truc obscur dont le seul aperçu que tu as, c’est une pauvre vidéo Youtube que l’organisateur a postée pour faire de la promo, ça va être vite vu.

Si tu compares avec les États-Unis où les groupes d’horizons différents vont avoir tendance à se serrer les coudes et faire front commun, j’ai l’impression que la scène “underground” est un peu plus cloisonnée en France…
Parlons-en du cloisonnement. Pour la petite anecdote, j’étais allé voir deux concerts de synth wave à deux jours d’intervalle l’année dernière, l’un au Klub et l’autre à l’Espace B. Alors que concrètement, les groupes qui jouaient étaient, à mon sens, quasiment interchangeables musicalement, j’ai dû voir à peine plus de 5 personnes communes à ces deux concerts. D’un côté, tu avais les gens issus de la scène goth, donc avec ses propres cercles de promo, de l’autre le public plus “branché”, enfin issu des réseaux de la salle. La scène post-indus et noise est aussi “fragmentée” je pense, elle se décompose en plusieurs niches, avec une perméabilité limitée. D’un côté par exemple tu vas avoir les franges plus DIY avec des musiciens qui tournent, et vont te faire des concerts mortels de noise ou de musique expérimentale aux Instants Chavirés. Moi de mon côté, je vais plus piocher dans des labels comme Tesco, Loki Found, Malignant Records, Cyclic Law, Coldspring… Des labels qui ne sont pas forcément dans les réseaux des groupes qui vont jouer aux Instants… En plus, qu’il s’agisse des groupes affiliés dark folk / neo folk ou des projets plus ambient/noise/pe qu’on peut programmer, il n’y a (pour l’instant ?) pas vraiment de lieu de référence à Paris, ce qui ne facilite pas les choses pour fidéliser une audience ou même simplement rendre les recherches plus faciles pour les gens de passage.

Et ce que tu penses que ces courants ne souffrent pas d’une image un peu élitiste, qui peut rebuter  au premier abord ?
Non, je ne pense pas. C’est avant tout un milieu qui souffre d’une méconaissance, d’un manque d’exposition. Bien sûr, les thématiques traitées dans la musique post-industrielle ne vont pas forcément faire qu’elle sera accueillie dans tous les petits salons de la capitale… Mais pour moi, ce milieu n’est pas snob ni hermétique au public venu de l’extérieur, comme on pourrait le penser de certaines musiques “savantes”. Ca reste un milieu rock’n'roll, j’imagine qu’on pourrait vraiment venir s’y “encanailler” comme certains le font à des concerts de black metal. D’ailleurs, je pensais à un moment que le public metal – qui reste un public bien plus ouvert et curieux que beaucoup d’autres, quoi qu’on en dise – pourrait effectivement trouver un intérêt dans ces genres-là, mais cela ne s’est pas vraiment avéré. Je viens de là, et j’ai essayé de faire écouter des trucs comme Bad Sector à mes potes « du milieu » et les gens se sont montrés curieux et réceptifs, mais pas au point de se bouger pour les concerts. Quand tu les mets face au fait accompli, avec le concert et les visuels, là ça peut prendre. Par exemple, en faisant la promo de la prochaine date, je me suis rendu compte qu’un projet comme Trepaneringsritualen parlait énormément aux gens issus de cette scène. Personnellement, j’aurais imaginé qu’IRM – avec la basse et la violence ouverte – les brancherait plus. Mais j’imagine que le côté visuel ésotérique doit faire son petit effet auprès de ce public.

Il a une approche assez “totale” en effet…
Oui, c’est rare les gens comme lui avec une espèce de “package complet” extrême et soigné, un univers particulier qui est retranscrit musicalement et visuellement. Il a une esthéthique totale et cohérente, et ça fonctionne. C’est un univers qui, je pense, parle plus à des gens de l’extérieur. Des groupes comme Ex.Order ou Bad Sector, ou en général les groupes issus de chez Loki, ont eux aussi un univers bien particulier mais j’imagine que c’est un peu moins abordable. Typiquement Bad Sector a une maîtrise parfaite de ses sons, il fabrique lui-même ses devices et a une approche vidéo axée sur la conquête spatiale ou la science. C’est aussi cohérent et original MAIS je pense que c’est un peu moins séduisant pour les gens qu’un mec qui arrive sur scène avec ses runes, ses crânes et qui se fout du sang sur la gueule, pour schématiser sommairement…

Alors, tu dirais quoi toi pour convaincre ces personnes “extérieures” de venir ?
Bon ok, sur cette affiche il n’y a rien qui crie à venir faire la fête et danser. Si vous connaissez les groupes, vous savez à quoi vous attendre, sinon venez vous faire peur (rires). Non, mais pour revenir à ce qu’on disait, je pense justement que les performances de noise ou de power electronics peuvent redonner la flamme à des gens blasés d’une subversion devenue un peu “folklorique” dans les scènes dites “extrêmes”.  On a fini par s’habituer à cette course à l’extrême – typiquement dans tout ce qui est black metal, death, etc. Ok, ça blaste, Satan, les crânes, tout ça… Mais ça relève plus de l’ordre du folklore maintenant pour de nombreux groupes, il y a une forme de lassitude qui s’est installée, presque de passage obligé sans forcément le sens qui va avec. Or cette subversion tu peux la retrouver sous une forme différente dans le noise ou le power electronics. Avec des artistes qui parlent de choses moins ésotériques, plus ancrées dans le réel finalement, en abordant des questions de géopolitiques, de société et pas forcément les plus gaies. Tu prends le set de JARL par exemple, qui  se base sur un tueur en série allemand, je crois. L’ idée n’est pas tant de dire :  « Oh regardez un mec qui tue des gens, ça pisse le sang ». Non, là il va plus insister sur le côté traque, injecter de la tension et de l’insécurité, façon Peur Sur La Ville… C’est ça qui est vraiment intéressant dans leur démarche, cette façon de faire monter l’angoisse, le malaise sans te confronter de façon directe à la violence ou au mal. On te fait sentir une menace dégueulasse planante, qui peut frapper n’importe quand. Ou encore Geography of Hell qui va baser son set sur la révolution roumaine. Bref des trucs assez abrasifs et qu’on n’a pas forcément l’habitude de voir traités. Bon après, on trouvera toujours des suiveurs peu inspirés qui vont reprendre ce genre de thématique avec une approche vidée de sa substance, en se disant : « cool, des morts ». Genre des groupes qui vont avoir tous les gimmicks pénibles sans aucun discours derrière. Des poses successives, sans aucune construction intellectuelle. Moi, ça ne m’intéresse pas de programmer ce genre de trucs. L’idée n’est pas de frapper pour frapper, juste te rappeler que tu ne vis pas dans un monde bisounours et que tu as des choses un peu crades qui se passent partout, que tu n’es pas obligé de te plonger dans des choses complètement ésotériques ou imaginaires pour te faire peur. La seule promesse que je peux faire c’est qu’il n’y aura pas trop de moments pour se poser et se dire que la vie est belle.

Bon et sinon des gens que tu rêves de faire jouer prochainement ?
Déjà dans les vieilles légendes il n’y en a pas tant que ça. Lustmord ça pourrait être vraiment cool, ou Current 93, même si je n’ai pas les moyens logistiques ou financiers. Je sais que David Tibet est super exigeant sur les salles. Après, faire jouer un projet comme Genocide Organ serait génial mais semble délicat. Sinon, il y a plein de groupes qui ne jouent presque jamais, je pense notamment à Division S – on parle d’un italien qui fait de la dark folk, rien à voir avec le groupe de OÏ super faf de Scandinavie – mais impossible à trouver des vidéos de lui et je crois qu’il a peur de prendre l’avion. Sinon un projet de chez Loki, First Law : du dark ambient que j’aime vraiment beaucoup. Le mec a fait des reprises de Venus In Furs du Velvet, de Throbbing Gristle. Super bien. Bon après, j’ai plein d’idées pour la suite, comme Geneviéve Pasquier de Thorofon, Llovespell ou Antlers Mulm et plus généralement les projets du label Sea State, ex Sonderübertragung, Black Light Ascension aussi ou encore BRUT, une nana qui fait du harsh-noise dans un trip pro-féministe, Antichildleague aussi. Beaucoup de choses dans cet esprit-là (j’oubliais Macelleria Mobile di Mezzanotte) mais aussi des artistes plus “folk” issus de la scène américaine, comme Scout Paré-Phillips ou Kinit Her, que j’adore tous les deux. Voilà après forcément, ça demande du temps et de l’argent.

Je te laisse le mot de la fin.
Il y a ceux qui raffolent du déchirement analogique des tympans.Il y a ceux qui chérissent la lacération numérique des globes oculaires. Il y a ceux qui adorent l’électrochoc subversif sur leurs hémisphères cérébraux. Et il y ceux qui ne seront pas au VIIIe cycle KKP à Petit Bain le 5 avril.

KOSMO KINO PLAZA – CYCLE VIII : LE SAINT DRONE DE STOCKHOLM Petit Bain – Le 5 avril 2015, de 20h à 06h


Programmation complète :
Deutsch Nepal / EX.ORDER / IRM / Trepaneringsritualen / THO-SO-AA / Jarl / Geography of Hell / Exworks

Plus d’infos sur la page de l’évènement et par ici.
Visuels : Metastazis