La Blogothèque

Alt-J à la Chapelle des Beaux-Arts de Paris

La Chapelle des Beaux-Arts de Paris. La pop tortueuse et déconstruite d’Alt-J. L’alignement des planètes.

Je me souviendrai toujours de ce concert de 2012 à Manchester où les quatre petits Alt-J se produisaient pour la second fois me semble-t-il. “Se produisaient” est un mot un peu fort : la salle dans laquelle ils s’apprêtaient à jouer (avec Money et No Ceremony///, qui donnaient ici leur tout premier concert) était en fait une galerie d’art transformée pour l’occasion en salle des fêtes d’une sombre association étudiante de la ville. Il y avait un bar clandestin où la bière était tiède et coutait £2. Il y avait surtout beaucoup de monde, beaucoup de bruit et pas beaucoup de gens qui s’intéressaient à ce qu’il se passait sur l’estrade qui servait de scène – l’acoustique du lieu était atroce et rien de ce que tentait le jeune groupe ne pouvait empêcher le désastre.

An Awesome Wave n’était pas encore sorti, mais ses chansons, brillantes, étaient déjà là : “Matilda”, “Tessellate”, “Fitzpleasure”, “Bloodflood”, “Taro” et “Breezeblocks” bien sûr que NoiseNews m’avait envoyé en début d’année en me disant d’écouter “là maintenant tout de suite“. C’est sûrement désuet de dire ça, mais ce fût le coup de foudre immédiat. En live, et malgré le contexte peu adapté à la communion, on pouvait déjà distinguer la richesse de leurs morceaux, leurs structures tortueuses, parfois trop alambiquées et amples pour être reproduites sur scène par le seul quatuor à peine sortis de sa chambre d’étudiant de l’Université de Leeds.

On pouvait aussi entrapercevoir le succès qu’un album comme celui-ci pourrait avoir, mais on n’imaginait pas encore les hordes de fans brandissant leurs mains dans les airs pour faire des triangles avec leurs doigts, ni les voix s’assembler pour hurler les paroles de “Matilda” que le groupe jouerait quelques mois plus tard au débotté, épurée de tout artifice, pour l’un de nos Concerts à Emporter. Loin de l’agitation qui commençait à poindre autour d’eux, les jeunes garçons étaient insouciants, émerveillés, un peu timides, d’une très grande simplicité et surtout heureux d’être-là à déconstruire la complexité de leur musique sur un banc de Montmartre, au milieu de dizaine de touristes, dans une série de vidéos qui – ils le disent eux-même des Concerts à Emporter – a bercé leurs années de fac et les débuts de leur groupe.

Trois ans plus tard, amputé d’un membre, le groupe a désormais à son arc un album de plus, This is All Yours. Il joue maintenant en tête d’affiche dans les plus grandes salles et festivals du monde, remplit le Zénith de Paris en une poignée d’heures, dort dans un tourbus de la taille d’un petit appartement, réalise des BO de films hollywoodiens, compte ses fans par milliers (dont Miley Cyrus) et ses prix en Brit Awards et bientôt en Grammy si l’on en croit les prévisions de nos amis américains.

Nous les avions bien sûr recroisé depuis, lors de leur concert au Casino de Paris que nous avions filmé en septembre dernier, mais lorsque Gus, Joe et Thom ont passé la porte de la Chapelle des Beaux-Arts de Paris où nous allions les filmer de nouveau en cette froide journée de janvier, l’expression sur leurs visages était exactement la même que trois ans plus tôt : entre émerveillement, insouciance, timidité, simplicité profonde et joie d’être là, après avoir rempli la gigantesque O2 Arena de Londres quelques jours auparavant.

Alt-J est typiquement le genre de groupe que nous avons vu évoluer de près, d’un banc de Montmartre à un concert complet dans l’une des plus belles salles de Paris. Quand l’idée de les filmer dans un lieu unique, précieux, est née, nous n’avons pas imaginé plus bel endroit que la Chapelle des Petits-Augustins pour les accueillir. Sous la protection d’une copie de la Statue du Colleone dont l’originale trône sur une place de Venise, devant le Jugement Dernier de Michel-Ange, dans l’acoustique surprenante de ce lieu historique, nous avons offert à ce groupe longtemps chéri l’écrin idéal pour abriter la grandeur orchestrale que sa musique suppose, pour laisser rebondir ses percussions à l’infini et résonner l’écho de ses voix, de ses guitares et de ses chœurs contre des murs centenaires et bardés d’œuvres d’art que la galerie de Manchester n’avait alors pu leur donner. Trois ans plus tard, la communion était totale, le public, bouche bée.