La Blogothèque

Iceage laboure les champs de l’émotion

Elias Bender Rønnenfelt, le leader d’Iceage, qui s’est notamment fait remarquer dans un clip cowpunk à la sexualité débordante, était de passage à Paris pour un concert au Nouveau Casino. J’en ai profité pour avoir son avis sur la scène à Copenhague qu’il a en grande partie créée, parler du nouvel album, et de son abandon de la violence pour se diriger vers des horizons meilleurs, aux odeurs de bourbon et parcourus de montagnes russes émotionnelles.

Au contraire de You’re Nothing, qui apparaît comme moins introspectif, Plowing Into The Field of Love semble déployer une variété de sentiments personnels, portés par des paroles plus recherchées. Quelle a été ta démarche pour l’écriture des chansons ?

Elias : Musicalement, le processus employé était le même que d’habitude. You’re Nothing était un album plus phonétique, avec une rythmique plus marquée. On avait besoin d’essayer d’élargir le champ de l’écriture pour créer des espaces à l’intérieur des morceaux où l’émotion puisse vivre davantage, et où tout serait plus théâtral. Comme dans une pièce où l’on pousserait les murs et le plafond. J’ai toujours pensé que l’on faisait de la musique d’église émotionnelle, mais cette fois l’écriture des morceaux a vraiment permis une sorte de résonance, qui n’était pas présente dans l’avant-dernier album à cause de sa structure dense et compacte. Il était donc nécessaire pour nous de libérer notre écriture pour permettre à l’aspect émotionnel de passer à un niveau supérieur.

Vous avez l’air satisfaits du résultat…

Au niveau des paroles, oui, c’est la première fois que l’on s’est vraiment concentrés sur notre travail et qu’on en est sortis satisfaits. Les paroles du dernier album étaient ok, mais cette fois je voulais créer une œuvre dont je sois vraiment fier, quelque chose qui se rejoigne par tous les aspects pour former un tout, pas une histoire comme dans un concept-album, mais une sorte d’histoire émotionnelle. On a enregistré l’album au mois de mars 2013. Auparavant, j’ai toujours écrit mes paroles sur une longue période, mais cette fois, une amie à moi m’a dit qu’elle avait un appartement vide à Berlin, et que je pouvais squatter là-bas. C’était la situation parfaite pour s’évader de ma vie quotidienne, pour aller dans un endroit où je pourrais juste m’isoler pour écrire. Les paroles ont été écrites en deux semaines, et pour moi elles sont devenues une sorte de journal de mon état mental et émotionnel, à ce moment précis de ma vie.

Dans « The Lord’s Favorite », tu semble critiquer un état d’esprit mégalo. Était-ce un moyen pour toi d’exorciser toute la hype qui t’entoure, de dépasser une certaine vision que tu avais de toi-même à ce moment-là ?

« The Lord’s Favorite » est un morceau très sincère selon moi. C’est presque une parodie de chanson. Même si la partie instrumentale est clairement country, je n’avais pas en tête d’écrire une chanson country, c’est en écrivant la chanson que j’ai réalisé sa vraie nature. Au départ, je voulais écrire une chanson d’amour, mais ça me semblait beaucoup trop banal. J’ai pensé qu’une structure country pourrait jouer dessus, la rendre disproportionnée, en faire quelque chose too-much. Tout cela a induit un morceau lumineux musicalement, mais qui à souligner l’ironie du portrait de quelqu’un qui se prend pour Dieu, qui délire complètement. Je suis ce personnage, mais tu as aussi des tas de façons de trahir tes émotions en écrivant un morceau, et j’en ai choisi une qui a automatiquement créé ce personnage ambivalent, qui pense que le monde ne tourne rond que parce qu’il chante, mais qui a aussi un sentiment d’inefficacité. C’est quelqu’un qui se ment à lui-même.

Vous avez beaucoup progressé sur scène depuis You’re Nothing. Ça vient de cette nouvelle manière d’écrire ?

Même si on a perdu certains fans avec la direction qu’on a pris avec Iceage, je pense que les nouveaux morceaux sont plus intéressants à jouer live. Ça fait un moment qu’on a fini l’album, les mois passent et je commence à m’en rendre compte maintenant. Je pense qu’on crée plus de tension qu’avant, plus d’urgence. Avant c’était juste compter les mesures et hurler dans le micro (rires). Je sais qu’on a encore des progrès à faire pour arriver au maximum de notre potentiel, mais on n’y est pas encore.

T’as déjà commencé à écrire de nouveaux morceaux ?

Non, je sais pas encore. Faire cet album a été épuisant sur le plan émotionnel et pour la première fois de ma vie, je me suis senti complètement vide. D’habitude j’ai des idées qui m’arrivent continuellement, mais après l’enregistrement mon flux de pensée est devenu silencieux. Ça a été très effrayant pour moi. Je ne savais pas trop vers quoi me tourner, alors j’ai beaucoup voyagé, j’ai commencé à prendre de mauvaises habitudes de vie, etc. Ce n’est qu’il y a quelques mois que de nouvelles idées ont commencé à apparaître, mais c’est aussi à ce moment qu’on a recommencé à tourner. C’est vraiment chiant parce que tu peux pas vraiment développer tes idées, parce que t’es tout le temps avec plein de gens, t’es jamais seul et t’as pas le temps d’avoir enfin ce petit espace pour pouvoir recommencer à penser à la musique.

Est-ce que tu penses que la musique d’Iceage reflète notre époque ? Si oui, dans quel sens ?

Ma musique est très introspective, et on ne cherche pas à faire un commentaire sur la société, ou l’était général des choses. Je pense que c’est de la musique moderne parce qu’elle est jouée par des jeunes de notre époque, et qui cherchent à dépeindre leurs émotions et des évènements, mais je ne pense pas que ça s’applique à la société ou quoi que ce soit.

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Vous êtes issus de la scène de Copenhague, comme Lower et pas mal de groupes de l’écurie Posh Isolation. Comment tu perçois l’évolution de cette scène ? Ça a beaucoup changé depuis le début ?

Sous certains aspects c’est à peu près pareil. On est toujours une bande de potes, et personne n’a trop pensé à créer une scène ou quoi. C’est juste une communauté de rêveurs. Notre groupe a bien changé depuis le début. Quand on a commencé à jouer, il n’y avait aucun groupe qu’on aimait à Copenhague, alors on a monté le groupe mais on n’arrivait pas à jouer ensemble. Le concept c’était quatre mecs jouant quatre morceaux différents avec quatre tempos différents et c’était pas intéressant musicalement. Peut-être dans un sens, mais l’écriture c’était n’importe quoi. On avait plein de potes autour de nous qui ne se sentaient à l’aise nulle part. Alors on a monté nos propres shows, pour voir si on pouvait nous faire jouer quelque part. On y allait, on jouait là-bas, nos potes se ramenaient et on se frappait et on cassait tout le matos, les miroirs de la salle et on finissait par se faire interdire d’entrée. Après certains de nos potes ont commencé à monter leurs propres groupes, et à faire des trucs intéressants. Au début c’était juste un délire entre potes, être cons, anti-social et violent. L’eau a coulé sous les ponts et certains ont commencé à faire de la musique intéressante, et le centre d’intérêt a changé. Aujourd’hui la violence n’est plus nécessaire, parce que les gens font des choses que tu peux vraiment écouter. C’est cool de voir des gens avec qui tu as fait tellement de conneries devenir de vrais musiciens.

Il y a quelque temps une certaine agitation s’est créée autour du groupe, vous avez accusé de faire l’apologie de l’extrême-droite, d’être un groupe nazi… Ça s’est calmé depuis ?

 Ouais, on en entend moins parler qu’avant, c’est sûr. Il y a tellement peu à nous reprocher, et ça a été écrit par des journalistes sensationnalistes débiles, blogueurs amateurs qui voulaient absolument créer un scandale. On a vite compris qu’ils n’étaient rien, et on a décidé de les ignorer, parce que les faits montraient le contraire de leurs accusations. Ces gens sont des putains d’attardés, parce qu’ils vont sauter sur la première occasion venue pour créer un scandale, quel qu’il soit, et complètement ignorer les faits. On n’a jamais fait d’annonce officielle pour leur répondre, parce que leurs interventions étaient si basses, qu’on voulait pas s’abaisser à leur niveau de connerie. C’était pathétique. Sinon il y a peu on était en Allemagne et des associations envoyaient des emails genre « annulez ces concerts, ne faites pas venir ces gens, blablabla »… Mais honnêtement je m’en fous, parce que tout ça est trop stupide.

Ouais, c’est pas comme si vous étiez Death in June non plus…

Elias : Ouais, Death in June veut vraiment créer ce genre de polémique, mais ça n’a jamais été notre cas. Personnellement, j’ai pas de problème avec Death in June, je pense que c’est plus comme une sorte de private joke. Mais le truc c’est qu’il refuse de s’excuser, et je trouve ça trop marrant d’une certaine façon. Il veut générer de l’incompréhension, tu vois ? Il a dit ça, mais il ne le pense pas du tout, mais en même temps il dit « qui sait ? ». Mais ce n’est vraiment pas ce qu’on essaye de faire.

T’avais mentionné quelque part que t’aimais Absurd (un groupe allemand de black metal néo-nazi, ndlr), j’imagine que ça n’a pas vraiment aidé…?

Ouais, c’était l’une des raisons de cette “agitation” en effet. On peut argumenter en disant que je ne devrais pas recommander de la musique faite par des gens comme ça, ce que je comprends tout à fait. Mais pour être honnête, j’en ai plus rien à faire d’Absurd. J’étais simplement ce petit con qui écoute de la musique stupide, juste pour énerver les gens. Mais d’un autre côté, même si j’écoutais leur album à l’époque, je ne le recommanderais pas aujourd’hui. Et je pense que tu peux lire du Céline, qui était pourtant sympathisant de l’extrême-droite. Bien sûr, je ne veux en aucun cas  comparer Absurd à Céline, mais les gens devraient être assez intelligents pour s’approprier une certaine forme de culture, sans sympathiser avec les idées qu’elle véhicule.  Ceci dit, Absurd n’a aucun intérêt, c’est un groupe un peu pourri.

Quoi de prévu pour Iceage ?

Elias : On a encore des tours à faire. On va aller en Chine et en Thaïlande, et à Taiwan en janvier, ça va être intéressant. Et j’espère qu’on trouvera l’inspiration pour écrire de nouvelles chansons, et qu’on aura le temps pour ça.