La Blogothèque
Concerts à emporter

Arlt & Thomas Bonvalet

Jean-Christophe Bailly commence l’un de ses plus beaux livres par le récit d’une expérience. C’est une rencontre. Elle se déroule lors d’un voyage nocturne, en voiture, sur une route. Ce pourrait être une départementale. Ce qui est sûr, c’est qu’elle traverse un bois ou une zone forestière. Elle est familière et peu large. Et rien, dans les circonstances du voyage ne relève de l’extraordinaire. Tout y est au contraire pris dans le cadre répétitif de l’habitude, rendant l’espace à l’abstraction de sa géométrie : des lignes et des courbes que l’on parcourt pour aller d’un point à un autre.

Quand soudain, dans les rayons délimités par la lumière des phares, une « bête » [Jean-Christophe Bailly, "Le versant animal", Fayard, 2008.] – comme le dit Bailly – surgit du bas-côté, arrache sa forme à une obscurité qui était encore néant, un court instant auparavant, pour la faire entrer dans l’espace du visible et de la  présence. Là où il n’y a avait rien, le chevreuil impose maintenant son mouvement, ses danses caracolantes, le temps de quelques foulées joyeuses, à moins qu’elles ne soient affolées. Les yeux du conducteur, arrachés à leur somnambulisme, croisent les siens, mais on ne sait jamais précisément ce qui se joue dans ce regard-là. Puis la bête, disparait, s’évanouit, retourne à ce nulle part insondable et ouvert. L’auteur reste là, saisi et étonné, d’un spectacle qui a toutes les caractéristiques d’une apparition, mais qui est aussi et avant tout une rencontre, la rencontre peut-être. Il est permis, je crois, de voir dans ce récit comme la matrice de tous les récits de rencontres possibles, qu’il s’agisse de la rencontre amoureuse, ou d’une révélation spirituelle. La rencontre est la manifestation d’une altérité irréductible qui s’impose à vous comme telle, mais qui vous offre dans le même temps son frôlement, une forme de contact – qu’il s’agisse d’un simple regard qui glisse sur la forme de l’autre – qui révèle un partage, une même scène appelée à n’être vécue que dans le transitoire, et à n’exister dans le long terme que dans une temporalité du discontinu. Toute apparition a pour corollaire, on le sait, une disparition.

La disparition fonctionne comme un appel d’air qui rend l’autre à son devenir énigmatique et pare aussi son existence purement phénoménologique des prestiges de la transcendance, du rêve, de la beauté, ou du fantasme. Elle a son importance mais elle n’est pas nécessaire. Les courtes proses qui composent le recueil Les Bêtes [Federigo Tozzi, Les Bêtes, coll. "Biophilia", José Corti, 2012.], de l’écrivain siennois Federigo Tozzi,  montrent assez bien combien des animaux que nous aurions tendance à associer à la platitude absolue du réel – il ne s’agit pas de cerfs, d’ours blanc ou de grands prédateurs, mais d’escargots, de pigeons, de papillons gris ou de sauterelle – n’en demeurent pas moins énigmatiques dans leur être-là, dans cette position de témoin silencieux auquel il ne sera pas possible d’arracher un mot, quelques soient les circonstances dans lesquelles on peut tomber sur eux. A priori, nul lien, symbolique, thématique ne vient les justifier dans la narration ou dans le fil de nos vies. Chacun d’entre eux est ce contre quoi le sens bute. Le langage aussi. Il semble comme ne pas avoir de prise. On comprend mieux combien chercher à appréhender les bêtes revient toujours plus ou moins à dessiner des formes qui désignent, décrivent, mais n’épuisent rien. Il s’agit au fond de circonscrire, de tourner en rond. Cela commence à ressembler à une danse toute cette affaire ou à une ronde.

Une danse qui a commencé à l’aube des temps. On y réfléchit à deux fois avant de vous faire le coup des fresques du paléolithique, mais Chauvet[Grotte qui se trouve en Ardèche à Pont d'Arc, plus précisément, dans laquelle on trouve à peu près 420 représentations d'animaux datant de plus de 30 000 ans avant notre ère.], ce n’est tout de même pas rien quand on pense que le bestiaire qui compose cette grotte n’a probablement pas été créé pour avoir un jour des spectateurs. On se demande du coup, ce qui se joue dans ce geste qui consiste à fixer dans une quasi obscurité ces formes de félins, d’auroch, de hiboux ou de bisons. Qu’est ce que figurer cela ? Garder quelque chose de ces pactes secrets avant les disparitions, ces échanges vécus sur le mode de l’évitement, du jeu, de l’affrontement ou encore de la prédation ? Du mystère de ce qui nous apparait là, dans notre monde, avec cet air d’appartenir à un autre ? Être là et ailleurs en même temps. Les bêtes sont des créatures de la duplicité.

Le Musée de la Chasse et de la Nature de Paris est peut-être l’un des lieux où l’on sent le mieux combien figurer, nommer l’animal, c’est entrer dans une danse permanente et interminable avec les territoires de l’imaginaire, du mythe, du surnaturel, de l’art, de la littérature et de la science. Je pense par exemple à ce Salon des oiseaux où les plumes et les ramages conservés par les soins de taxidermistes dévoués font face à cette impressionnante collection de tableaux et d’études de François Desportes : volatiles saisis en mouvement, sur un fond uni qui les extrait de leur milieu naturel et de la chaîne des causes et des fins qui sont aux deux extrémités de l’action qu’ils accomplissent, becs acérés, ailes tendues. Ils vous confrontent ainsi à la richesse quasi miraculeuse des lignes, des courbes, des couleurs et des attitudes tandis que des petites étiquettes vous font éprouver quelque chose de ce vertige devant l’inflation des noms, des inventaires et des nomenclatures qui semblent comme devoir être sans fins et dont les contours évasifs garantissent la poéticité des noms qui portent l’empreinte du temps, des milieux et des usages : perdrix grise, gélinotte des bois, engoulevent, foulque macroule, pluvier doré, aigle, martinet noir, bergeronnette grise, faisan de colchide, poule d’eau, tétras lyre, fauvette à tête noire… Cette salle vous montre tout à la fois le déploiement des formes du vivant et ce geste toujours recommencé du peintre qui, toute sa vie, n’a cessé de représenter des scènes de chasse, ainsi que la longue histoire des naturalistes qui, inlassablement, complexifient classements, distinctions, branches pour rendre compte de ce que serait une logique du vivant : Pline, Belen, Willughby ou Buffon. Bref. Vous vous impatientez, je le sens. Quel rapport avec Arlt et Thomas Bonvalet ? J’y viens, j’y viens.

Ce que disent aussi très bien les textes de Jean-Christophe Bailly ou d’Elisabeth de Fontenay [Dans l’imposante somme qu’elle a consacrée à la manière dont le langage philosophique, d’Aristote à Deleuze, a tenté de cerner, de désigner les bêtes : "Le Silence des bêtes", Fayard, 1998.] , c’est que l’animal n’a jamais su tenir sa place et que les frontières que nous nous efforçons de poser entre eux et nous, durant nos danses, pour autant qu’elles puissent être opérationnelles, sont pour le moins vacillantes, et que la pensée ne cesse de se confronter à ce vacillement.

L’animal ne sait pas tenir sa place. C’est aussi la conclusion d’une anecdote comique que Sing Sing, le chanteur de Arlt, m’avait racontée, il y a quelques années, alors qu’on picolait sérieusement. Celui qui définit l’art de la chanson comme une activité de « chasseur-cueilleur » est un conteur admirable. Il y a tout chez lui : art de la scène, formule qui fait mouche, sens de l’excès, tendresse et auto-dérision. Il ne s’agit surtout pas de reproduire quelque chose de cette superbe volubilité orale. D’ailleurs au fond, je ne suis pas bien sûr de ce que je vais rapporter maintenant. On offrira un droit de réponse si besoin. Il me semble toutefois que Sing Sing et Eloïse Decazes déambulaient dans les rues de Palerme, un jour d’été, et qu’ils se rendirent compte au bout d’un moment qu’un chien croisé par hasard s’était mis dans l’idée de les suivre, et de les accompagner. Bien-sûr, il ne s’agissait pas d’un bel animal de race, au poil brillant, majestueux et élancé comme le chevreuil de Jean-Christophe Bailly ou comme le cerf du Saint Hubert des boiseries du 14ème siècle.  L’animal, amical et avenant, était un bâtard patibulaire, qui avait le pelage troué par des plaques d’eczéma. Autre détail, il puait. L’insistance avec lequel ce chien sans maître, allait manifester une fidélité aussi étonnante qu’incongrue allait finir par teinter l’amusement d’une sensation de malaise née de l’intimité rompue (dégage le clebs, tu ne vois pas que tu es de trop ?), de la laideur et de la puanteur, de la légère paranoïa que génère ce types d’élection (pourquoi nous ?), et enfin du regard des gens qu’on croise (mais non, il n’est pas à nous !). Il suffisait de cette présence pour faire vaciller ce moment de promenade badine du côté de la fable burlesque, du conte grotesque ou de l’angoisse psychanalytique ou kafkaienne. Les animaux ne savent pas tenir leur place. C’est lui, d’ailleurs qui, après différentes opérations de déplacement, d’identification-distanciation métaphorique et de retournement, allait finir par figurer en bonne place dans ce titre « Chien mort mi amor », entre deux halètements.

Les chansons de Arlt sont pleines de ces animaux qui ne savent pas tenir leur place. On en avait parlé avec Sing Sing et Eloïse à l’époque de la sortie de Feu la figure. Les oiseaux tombent (« Après quoi nous avons ri ») quand ils devraient voler, leurs amours sont démonstratifs et un peu violents (« Une sauterelle »), ils s’invitent dans le langage et en bouleversent l’ordre référentiel (« Un rhinocéros »), et cette bestialité toujours un peu monstrueuse – qui étymologiquement devrait leur être propre – est avant tout une qualité humaine ; que l’on tue des chevaux en série avant peut-être de passer la femme à la casserole, ou que les filles-loup ou des filles-ogres bouffent des mômes dans leur chambre. Les bêtes c’est indéniable, circulent, et ne sont jamais où on les attend. Les Arlt n’ont pas leur pareil dans l’art du vacillement, ou du tremblement – mot qu’ils semblent chérir par dessus tout -, avec leur air de ne pas y toucher quand ils délivrent leurs mélodies d’une évidence limpide en posant dessus leurs gestes convexes de musiciens et leurs pas de danse erratiques. Ils n’ont pas leur pareil pour vous regarder droit dans les yeux, ou pour se regarder dans les yeux, ce qui est un peu la même chose. Dans les deux cas, ils vous introduisent, sourire en coin, dans cette zone trouble de l’intimité – dont au fond vous ne saurez rien car il n’y a pas d’exhibitionnisme chez Arlt-, mais dans laquelle on sent que l’avouable et l’inavouable coexistent à part égale. Le Sing Sing a la prose pour le moins elliptique, mais elle noie moins le poisson qu’elle ne fait exister une beauté toute en tension : tendre, inquiétante et férocement joyeuse. C’est ce regard que j’entends dans le mélange de leurs voix, et c’est cette intensité-là que j’entends dans leur musique. C’est cet appétit, cette art de la manducation que j’entends lorsqu’ils prennent les mots en bouche et les portent haut. Un peu comme le “Grande Fille” de la chanson.

Et ce n’est pas leur dernier disque en date avec l’artificier de l’Ocelle Mare pour compagnon de jeu [Ceux qui attendent d’un disque qu’il explore de nouveaux horizons ou de niveaux territoires pourront écouter avec bonheur « Porte d’Octobre » et « Serpentement » parus sous le nom de L’Ocelle Mare chez Murailles Musiques. Deux albums minéraux et ramassés, dans lesquels on sent que chaque geste compte, concourt à une science de l'équlibre, de la durée et de l'inédit.], Thomas Bonvalet, qui viendra adoucir les mœurs de ces deux-là. Cet apprenti taxidermiste repenti, véritable amoureux des bêtes et des états d’isolement que seules offrent les forêts, est capable de toutes les attaques sonores quand il malmène avec une précision sidérante ces concaténations d’instruments qu’il fabrique, agence, cogne, souffle et étreint, et de toutes les délicatesses, lorsqu’il s’efface et nimbe d’un halo clignotant les voix de Sing Sing et d’Eloïse Decazes ou actionne du pieds quelques petites cloches multicolores que l’on croirait sorties d’un jeu pour enfants. Écoutez-le également jouer sur les deux derniers disques de Powerdove et vous aurez une idée du génie et de l’inventivité de ce type. La rencontre entre les trois coulait de source. C’était cela qu’on avait envie de capter quatre ans après le Concert à Emporter que Vincent Moon avait consacré à Arlt en duo. Un autre état, une autre température.

Vous me direz que tout ceci est bien long. C’est que les histoires derrière un Concert à Emporter possèdent parfois leurs durées. Au moins, vous savez tout des raisons qui nous ont donné envie d’inviter Sing Sing, Eloïse Decazes et Thomas Bonvalet dans ce lieu qu’on aime, et qu’ils aiment. C’était un matin lumineux du mois de juin. On avait pris rendez-vous devant le 62 rue des Archives, et on allait filer dans ce Salon des oiseaux avant de s’enfermer dans la Salle des Trophées avec les bêtes qui ne s’attrapent pas, quand bien même leurs têtes seraient suspendues à un mur. Vanité des vanités. On s’est contenté de danser devant.

 

L’album de Arlt et de Thomas Bonvalet paru chez Almost Musique est toujours disponible ici. L’édition est limitée.

Tous nos remerciements vont aux artistes, à Benoît Hické, notre précieux intermédiaire dans cette affaire, à Raphaël Abrille, qui nous a donné l’autorisation de filmer au Musée de la Chasse et de la Nature et nous a accueilli entre ses murs. Je remercie plus spécialement Ludovic Brumant d’avoir attiré mon attention sur ce Versant animal dont j’ai fait depuis mon miel.