La Blogothèque

M pour Montréal 2014

Ici, on vous dit bonjour. On vous dit pardon quand on vous bouscule dans un squat à 4h du matin, on vous accueille partout avec un grand sourire, on tape la discute à n’importe quelle occasion, on est jamais avare de conseils et de bons plans, de ceux qui n’impliquent pas de perdre l’usage de ses doigts en moins d’un quart d’heure – nous sommes le 19 novembre, il fait déjà -12°C, l’hiver est en avance. Bienvenue à Montréal, la ville des Bisounours, heu, des “Calinours”, me corrige-t-on immédiatement.

Calinours, le festival M pour Montréal, l’est assurément. C’est l’équivalent amical, joyeux, facile du Great Escape anglais. Son jeune programmateur, Mikey Rishwain Bernard (une sorte de Mac DeMarco californien à moustache), est probablement l’une des personnes les plus drôles qu’il nous ait été donné de rencontrer, mais il est surtout un grand défricheur. Chaque année, il réquisitionne toutes les salles de la ville, pour y programmer des dizaines de découvertes – on lui doit notamment la découverte de Mac DeMarco, Majical Cloud et Half Moon Run qu’il a programmé au festival bien avant que quiconque ne s’intéresse à eux.

C’est donc avec une liste bien trop longue de groupes à voir qu’on s’attaque à notre premier M pour Montréal, sans savoir encore qu’on manquera un live sur deux et qu’on y découvrira tout de même une poignée de groupes qui nous laisseront sans voix.

 

MERCREDI 19 NOVEMBRE

© Bruno Destombes© Bruno Destombes

Ce n’est pas encore la course contre la montre de vendredi et samedi (où les concerts se tiendront dans une vingtaine de salles et de clubs éparpillées autour du long boulevard Saint-Laurent de Montréal). On débute donc le festival plus tranquillement en enchaînant les showcases entre la Casa Del Popolo et la Salla Rossa, deux des salles appartenant aux membres de Godspeed You! Black Emperor.

C’est à la Canadienne A L L I E et de son homme orchestre que reviennent la charge d’ouvrir le bal à la Casa. On avait juré d’arrêter le r’n’b-chanté-par-une-fille-avec-une-voix-un-peu-soul, mais on se laisse prendre au jeu : la demoiselle sait ne pas trop en faire, laisse sa voix et son élocution particulière, entre le chant et le rap, se faire porter par une poignées de beats minimaux.

C’est en face, à la Salla Rossa, que l’on a notre premier coup de foudre, pour Tei Shi. Certes, son guitariste a l’air de s’ennuyer ferme, mais on succombe assez vite à la voix de fantôme de Valerie Teicher, blonde platine d’origines canadienne, américaine et colombienne. Le trio a un sens du décharnement pop assez remarquable qui fait penser à NO CEREMONY/// Ils savent racler leurs arrangements electro jusqu’à l’os pour qu’il n’en reste qu’une rythmique tribale hypnotisante, couchée sous les vocalises plutôt impressionnantes de sa chanteuse – en regardant autour de nous, on s’aperçoit que l’on n’est pas les seuls à ne plus pouvoir détacher notre regard de la jeune femme qui semble flotter au-dessus de la scène.

On repart à la Casa Del Popolo pour Operators. C’est carré, “efficace” et assez dansant pour réveiller un public jetlaggué qui pique déjà du nez à 22 heures, mais on doit avouer que la synth pop des années 80 glisse sur nous comme le fromage sur les frites de la poutine locale. On préfère prendre le temps de découvrir la bière du coin (en s’épargnant du même coup le show de Sean Nicholas Savage, inexplicable mystère musical de ces deux dernières années).

Suit le groupe dont tout le monde parle à Montréal : BadBadNotGood, trio de brillants jazzmen nourris au hip-hop old school. Nous mettrons ça sur le compte de notre manque total de culture jazz : le concert a beau être irréprochable techniquement et ma foi, fort intense, on reste sur le carreau devant ce (trop ?) savant mélange d’arrangements hip-hop et de free jazz, et loin derrière la foule qui semble au contraire avoir trouvé son nouveau groupe culte.

La soirée se termine avec Little Scream. La pauvre collaboratrice de Richard Reed Parry (le rouquin d’Arcade Fire), fait les frais d’un son dans l’ensemble relativement atroce. On attendait beaucoup d’elle, mais sa voix apaisante et son rock atmosphérique se prennent les pieds dans les larsens et une basse insoutenable qui nous obligent à reculer au fond de la salle pour tenter de distinguer des mélodies que l’on avait tant chéries sur disque. Tristesse.

 

JEUDI 20 NOVEMBRE

© Bruno Destombes© Bruno Destombes

Il fait dans les -13 milliards de degrés lorsqu’on se dirige vers le Café Campus qui abrite les showcases de l’après-midi. Et ça commence plutôt fort avec The OBGMS qui nous font perdre le tympan droit pour le reste de la journée avec ce qu’on appellera, faute de mieux, du trash rock. C’est concert-express tant les titres du groupe filent à une vitesse étourdissante. The OBGMS, c’est un batteur qui prend son drumkit pour un punching-ball tout en ayant les mouvements et l’air détaché de quelqu’un qui prépare une béchamel. C’est un bassiste tout droit sorti d’un groupe de black metal et un claviériste qui revient d’un long séjour dans les années 80. C’est enfin un chanteur-guitariste proche d’un Alex Turner des débuts d’Arctic Monkeys pour la voix de branleur, les mouvements de danse et les poses de hardrocker sous amphét’ en plus. Bien sûr, on pourrait pinailler sur le manque de constance du groupe, sur le fait que parfois, les riffs partent un peu trop dans tous les sens, mais on reste sous le choc des gifles que nous met chaque début de morceau, de cette impression constante de manquer de souffle pendant ce concert intense. Un sentiment suffisant pour ranger The OBGMS dans notre top 5 des meilleur groupes vus à M pour Montreal

On file au Club Soda, et on en repart très rapidement, après avoir héroïquement tenu dix minutes devant les insoutenables Le Trouble. On retourne donc au Café Campus : si l’écoute des disques de Holy Family promettait une pop riche et léchée, leur concert déçoit. Jeune et visiblement stressé, le groupe lutte un peu pour tenir sur la longueur malgré le doux timbre de son meneur et semble mal vivre d’être comme dépouillé de sa coquille d’arrangements qui nous avaient tant plu sur disque.

C’est finalement au Café Cléôpatre, antre du striptease local qui accueille le festival à l’étage pendant que des lapdance ont lieu au rez-de-chaussée, que l’on passera le suite de notre soirée. Heat gagne notre sympathie grâce à son côté “Strokes canadiens qui auraient fumé bien trop de Gitanes avant de monter sur scène”. Mais c’est le rock de Weaves qui gagne nos cœurs, notamment grâce à sa chanteuse théâtrale. On aime les moments où le groupes lâchent le format couplet-refrain-couplet pour déconstruire leurs morceaux, moins ceux où il force sur la guitare et s’énerve trop. Il y a un groove sombre chez Weaves, des riffs là où on ne les attend pas, quelque chose d’un peu schizo chez sa chanteuse à la voix chaude qui monte dans les aigus sans prévenir (et donne de sa personne pour entretenir ce show tout en distorsions et en breaks.)

On passera ensuite volontairement sur The Muscadettes (décrites comme des Dum Dum Girls canadiennes, mais qu’on rangera plutôt du côté des Plasticines françaises). Allons plutôt nous ravir face à Homeshake et leur rock lo-fi qui rappelle celui du petit Only Real pour son groove vintage. Les Montréalais sont pourtant bien plus calmes que leur collègues anglais. Leurs morceaux, lents, arrivent un peu tard dans la soirée et ce sont The Posterz que tout le monde attend pour faire bouger les corps dans ce lieu normalement dédié aux séances de pole dance classe.

Ils sont les nouvelles coqueluches de la scène hip-hop montréalaise. Les beats sont là, le flow rapide aussi, mais tout apprentis A$AP Rocky qu’ils sont, Husser et Kris the $pirit ne parviennent pas toujours à plaquer leur rap de façon aussi percutante que dans leur premier EP Starships & Dark Tints (qui nous avait fait les mettre très haut dans notre liste de groupes à voir à M). On quitte donc les jeunes chiens fous en se disant qu’on y reviendra demain soir. Ils jouent dans une salle plus grande, peut-être y seront-ils meilleurs ?

 

VENDREDI 21 NOVEMBRE

© Bruno Destombes© Bruno Destombes

La neige commence à tomber sur Montréal. Avantage : les températures remontent. Inconvénient : il neige. Cela ne nous empêche pourtant pas de remonter le boulevard Saint-Laurent une énième fois pour voir Adrian Underhill au Café Campus. Adrian, c’est une voix de crooner coincée dans le corps d’un jeune militant UMP, chemise boutonnée jusqu’en haut. C’est Deptford Goth qui aurait enfin pris du Prozac. C’est de la pop au groove seventies très épuré, jouée sur un clavier et une batterie électronique, et faite pour se lover sur une peau de bête au coin du feu. C’est encore fragile, mais le garçon a quelque chose de touchant et une façon de jouer avec sa voix fluide qui nous fait esquisser quelques quelques pas de danse.

On fonce revoir The Posterz à la Satosphère en se disant qu’on aura le temps ensuite d’aller écouter Seoul. Erreur de stratégie malheureuse puisqu’on reste sur le même sentiment que la veille concernant les petits Posterz, tout en ratant Seoul qui joue à l’autre bout de la ville.

C’est donc avec Beat Cops au Quai des Brumes qu’on enchaîne ce marathon – détour dont on aurait pu largement se passer, que ce soit d’un point de vue du son (très dur), que du groupe qu’on rangera dans la catégorie gros rock qui tâche alors qu’on s’attendait à voir de jeunes Black Lips rigolos.

Retour au Café Campus pour The Loodies qui ramène un peu de douceur après le mur du son du groupe précédent. Les visages sont juvéniles, la pop, orchestrale. Les mélodies plutôt joliment construites manquent cependant d’ampleur en live et se font écraser par un son encore une fois difficile. Seule la voix murmurée, presque étranglée du chanteur garde un certain charme.

Beat Market se charge ensuite de transformer le Club Lambi en discothèque. Ce soir, c’est soirée disco et les costumes à paillettes sont de rigueur. Un clavier, un batteur impressionnant de rigueur et l’électro du duo se roule dans la boite à Daft Punk. C’est clairement festif, construit pour les grandes scènes des festivals et plutôt rigolo à regarder. Si seulement il n’y avait pas les dérapages davidguetta-esque, impossibles à pardonner.

Mais la savate, la vraie, arrivera avec le dernier groupe de la soirée. Ils sont trois, ils n’ont pas choisi le nom le plus attractif de l’année, mais ils sont probablement le groupe qu’on aura préféré à M pour Montréal : Technical Kidman. Une sorte de folle messe clanique où chacun fait ce qu’il veut – une cérémonie tribale dingue de précision pour le batteur, du hip-hop pour le jeune homme derrière ses machines et du rock pour le chanteur à la voix aigüe, nasillarde et possédée. Ensemble ça marche. Pour vous dire, on pense très fort à la fois à Constellation Records, à Suuns et à Jagwar Ma. Au premier rang, un couple sous MDMA passe la meilleure soirée de sa vie. Nous aussi. Et sans drogue.

 

SAMEDI 22 NOVEMBRE

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La soirée de la veille nous a été un peu fatale – comment ne pas aimer une ville qui peut organiser une fête à l’étage d’un appartement squaté avec Win Butler,  Pierre Kwenders et la clique du blog hip-hop 10kilos aux platines ? –, et c’est avec difficulté que l’on se dirige au Metropolis pour écouter Dawn Of Midi.

On ne va pas se mentir : on a d’abord eu terriblement peur lorsqu’en pénétrant dans la salle, on s’est rendu compte que le pianiste martelait la même touche de son instrument depuis dix bonnes minutes, tandis que le contrebassiste et le batteur faisaient de même de leur côté. Et puis on a été happé sans bien comprendre ce qu’il nous arrivait : Dawn Of Midi construit de l’électro sur du jazz, à moins que ce ne soit l’inverse. Et si nos connaissances en jazz faisaient défaut pour BadBadNotGood, elles ne sont ici pas nécessaires tant la coordination, la maitrise et l’entente musicale intrinsèque des trois Américains fascinent. On se retrouve hypnotisé par des beats qu’on croirait sortis d’une machine tout en ne décrochant pas des mains qui filent rapidement sur le clavier, des doigts qui pincent les cordes sans même les regarder et des baguettes qui frappent la batterie avec une précision d’orfèvre. On se demande bien comment ces trois là arrivent, en live, à bâtir des pièces électro aussi complexes et à leur faire prendre sans cesse des virages aussi radicaux. Comme pendant un spectacle de magie, on scrute le moindre de leurs mouvements pour trouver le truc, sans succès. Il est 21 heures, les gens dansent comme s’ils étaient en after et les trois musiciens sur scène sont des jazzmen d’une trentaine d’années qu’on ne se résigne pas à quitter.

On se retrouve ensuite devant un choix impossible : Nils Frahm ou Thee Oh Sees. On reste malgré tout fidèle au Berlinois qui, contrairement à la France où il se fait rare, en est à son sixième concert complet à Montréal. On n’avait pas vu Nils depuis la Café de la Danse à Paris il y a deux ans, autant dire que le set du pianiste a bien changé. Puissant, bien plus électro, Frahm souffle le chaud et le froid en permanence en passant des notes de cotons de ses anciennes compositions (de Felt et Screws), aux plus récentes, bruyantes, brutales presque. On est une nouvelle fois bouche bée devant la virtuosité du pianiste, devant sa maîtrise de l’intensité et cette façon de caresser les touches de son piano avant de les marteler. Des couples dans le public s’enlacent comme si c’était la dernière fois. Un bon tiers des spectateurs a les larmes aux yeux – certains pleurent même déjà carrément. Nils revient pour deux rappels épiques devant une salle pleine à craquer et debout, avant de se laisser vaincre par son propre épuisement. On en a presque oublié le festival et son agitation.

Rien de grave pourtant puisque la fin de cette dernière soirée n’apportera rien de plus, que ce soit du côté de The Celestics – le groupe de Kaytranada et de son frère rappeur qui ne fera finalement pas le déplacement et laissera le producteur canadien se dépatouiller seul derrière les platines pour un set presque aussi catastrophique qu’au Pitchfork festival – ou du côté du fameux squat de la veille où le concert de Doomsquad sera interrompu par une police canadienne adorable et souriante. On aura malgré tout eu le temps de revoir les Technical Kidman dans 30m² et de se confirmer que ce groupe, comme le festival qui l’a programmé, ont de belles années devant eux.

On aurait voulu les voir : Alex Calder / Milk & Bone / New Swears / Ryan Playground / Eternal Husbands / Les Sins

Un immense merci à Mikey, Valérie, Jeremy, Chantale, Sébastien et toute l’équipe de M pour Montréal pour leur accueil chaleureux et leurs talents de guides touristiques/directeurs de colo.