La Blogothèque

Take Away Blue

Patrick Watson qui reprend ‘Summertime’ avec un quatuor à cordes, Moses Sumney qui improvise a capella dans les rues de New York, Alex Zhang Hungtai qui fait un boeuf dans une cave lisboète et Mondkopf qui tisse un morceaux vénéneux à partir de ‘Turning Point’ dans un village vacances. Nous avons décidé de rendre hommage au label Blue Note. Voici le résultat.

Le jazz est-il soluble ?

La question n’est même pas de savoir dans quoi. Il s’agit juste de savoir si l’on peut essayer de l’offrir à interprétation, d’en prendre les thèmes, et les frotter à des genres qui lui sont a priori perméables.

Lorsque le label Blue Note nous a contactés, lorsque nous avons pour la première fois évoqué de possibles reprises de standards du label par des artistes contemporains “non-jazz”, nous avons d’abord été surexcités. Puis, très très vite, perplexes, un peu pantois. Les artistes que nous allions contacter n’allaient-ils pas se retrouver face à des blocs très peu inspirants ? Allaient-ils réussir à s’approprier les morceaux ? Comment ne pas être paralysé par ces standards, comment ne pas les singer ? Comment intéresser un auditeur peu familier de ces standards sans s’attirer les foudres des puristes ? Bref, ce genre qui a fait de la malléabilité de ses morceaux l’un de ses principes premiers… est-il en lui même malléable ? Jusqu’à quel point ?

Et c’est tout bêtement que la solution est arrivée. Il  fallait juste ne pas douter. Avoir foi en la force de ces standards, aller chercher leur universalité dans la résonance intime qu’ils ont en chaque artiste. Des soirées avinées passées à écouter de vieux disques, des scats improvisés dans les rues comme un rappel des errements d’une époque de galère, un boeuf souterrain pour dire au revoir à des amis musicien… Parler de Coltrane, de Bechet, d’Art Blakey, d’Ella Fitzgerald et de Lonnie Smith. Rechercher la beauté d’un morceau ou répéter, épuiser son motif dans des boucles capiteuses, inquiétantes.

C’est ce qu’a récolté Colin Solal Cardo en partant rendre visite à ces artistes, en les laissant broder sur leurs souvenirs de ces standards, sur les traces que ceux-ci avaient laissées. Patrick Watson a repris Summertime de Sidney Bechet, en lui offrant de nouveaux arrangements dans son studio de Montréal. Moses Sumney a erré dans les rues de New York en fredonnant le thème du Moanin’ de Bobby Timmons. Alex Zang Hungtai (ex Dirty Beaches) a repris une version furieuse du Blue Train de Coltrane à Lisbonne avec ses amis David Maranha et Gabriel Ferrandini.

Enfin, Mondkopf, qui a lui pris le Turning Point comme point de départ, comme matériau pour un morceau long, épique, angoissant, qu’il a joué pour nous sous les arbres. C’était un matin de septembre au festival Heart of Glass, Heart of Gold, dans un village vacances d’Ardèche. La veille, le set de Mondkopf avait été annulé à cause des pluies torrentielles qui s’étaient abattues sur le site. Il était près de midi, il faisait beau, il n’y avait guère que le bruit des oiseaux. Nous avons invité les festivaliers à nous rejoindre autour du mobile home d’un habitué. Sur la terrasse, Paul et Greg ont joué leur reprise. Elle était forte, forte. Tout le monde restait médusé, hypnotisé. Le standard d’origine était peut-être loin, noyé sous les nappes grésillantes. Mais c’est à ce moment là, sous les arbres, sous le soleil, noyés dans cette musique aussi sombre qu’excitante, que nous nous sommes dit que quel que soit le genre, la musique est un matériau vivant. Et que nous étions en train de faire un film pas comme les autres.