La Blogothèque

Black Rain

Que ce soit au sein d’Ike Yard, de Death Comet Crew ou encore de Black Rain, Stuart Argabright n’a jamais eu d’yeux que pour le futur de la musique comme pour celui de l’humanité. Deux ans après la ré-édition des cyberpunk soundtracks destinées – entre autres – au film Johnny Mnemonic (souvenez-vous, Keanu Reeves en costard avec ses putains de lunettes en aluminium) sur Blackest Ever Black, le vétéran de la no-wave et de l’ère cyberpunk revient aujourd’hui avec Dark Pool, le premier abum de Black Rain en 20 ans. Et puisqu’il se produira samedi à l’Espace B en compagnie d’Orphan Swords, on a en a profité pour discuter avec lui de William Gibson, d’androïdes et d’apocalypse.

Black Rain a disparu du devant de la scène pendant une vingtaine d’années. Il s’est passé quoi pour toi pendant tout ce temps ? En fait, je ne me suis jamais vraiment arrêté si l’on se penche l’ensemble de mon travail… Depuis 1998, Dominatrix, Death Comet Crew, Ike Yard et enfin Black Rain ont tous été samplés, signés et ressortis sur différents labels. Dominatrix, par exemple, a été réédité par Gigolo – le label de DJ Hell – en 2003, et on a même un clip qui fait partie de la collection du Moma. Death Comet Crew s’est aussi reformé, a tourné au Japon et en Europe et on a enregistré deux nouveaux albums qui sont sortis en 2014 sur Citinite et Diagonal, le label de Powell. Il y a aussi eu les ré-éditions des disques d’Ike Yard en 2006 suivies de la reformation du groupe. Et encore des ré-éditions et des remixes sur Desire entre 2011 et 2012. Quant à Black Rain, Blackest Ever Black a ré-édité les cyberpunk soundtracks (Now I’m Just A Number, NDLR) il y a deux ans. Et entre 1997 et 2002, j’ai aussi composé pas mal de musique pour la télé.

 

Qu’est-ce qui t’a donné envie de revenir à Black Rain après tout ce temps ? Now I’m Just a Number, la première sortie de Black Rain sur Blackest Ever Black, a été le déclencheur. Le timing m’a alors paru parfait pour ré-activer le projet. En écoutant à nouveau des enregistrements qui dataient de 94 et 95 (initialement composés pour la bande originale de Johnny Mnemonic NDLR), j’ai trouvé que ça sonnait toujours bien et que personne n’avait réussi à s’approprier ces territoires aussi bien que je l’avais fait. Bien sûr, j’ai dû faire face à des difficultés de type logistique, puisque mon acolyte Shinichi Shimokawa a bougé au Japon depuis, mais dans l’ensemble, ça s’est fait de manière naturelle, sans difficultés.

Vous avez re-travaillé ensemble pour ce disque ? Mon pote Shin vit à Tokyo depuis 98, du coup cet album s’est fait complètement sans lui. Il a participé aux concerts japonais qui ont eu lieu l’été dernier, notamment au Rural Fest à Niigata. On a surtout bossé ensemble pour les deux derniers albums de Death Comet Crew, dans lesquels il joue pas mal d’instruments. Pour ce qui est de Black Rain, je m’occupe de presque tout.

De Regis à Vatican Shadow on retrouve une certaine filiation avec Black Rain dans les sorties de Blackest Ever Black… En ce qui me concerne, j’ai trouvé ça chouette de découvrir des sons de Raime et de Regis qui avaient des similitudes avec ce que j’ai pu faire avec Black Rain. Depuis on a joué ensemble et ce sont devenus des amis. Même si certains artistes ont clairement été influencés par Black Rain ou Ike Yard, ils utilisent des sonorités qui restent à la portée de tous car issus de machines “standard”. Et puisque ces sons sont bons, autant les utiliser. Pour ce qui est de Vatican Shadow, je trouve que Dominick Fernow a réussi à tracer sa propre route. Son travail est crucial pour la musique contemporaine.

L’ensemble de tes projets ont toujours été portés vers l’avenir. En reformant tout ces groupes, est-ce que la nostalgie était quelque chose contre laquelle vous avez dû lutter ? Ou est-ce une nouvelle donnée que vous avez dû apprivoiser et intégrer à votre manière de bosser ? Non, je ne veux pas donner dans la nostalgie, ni la cautionner. Chaque jour comme chaque chaque nuit, j’essaie d’aller de l’avant, de me projeter dans notre, nos futurs. Comme presque tous les membres d’Ike Yard et de Death Comet Crew vivent à New York, nous avons eu la chance de pouvoir continuer à bosser ensemble et à essayer de le faire. Pour ma part, je n’ai jamais changé ma méthode de travail, à savoir rechercher des idées et des images précises, puis les mettre en musique. ll n’y a pas de nostalgie dans Black Rain.

 

Quel a été le processus créatif sur Dark Pool ? Quelles en sont les idées principales ? Depuis la sortie de l’EP live sur Blackest Ever Black (Protoplasm, NDLR), j’ai continué à faire évoluer des morceaux comme “Protoplasm” et “Data River” jusqu’à en être pleinement satisfait. Oliver Chapoy, le mec derrière Certain Creatures est aussi intervenu comme co-producteur. Dark Pool a été enregistré d’une traite au printemps dernier, ce qui s’est avéré être une méthode très satisfaisante. Pour ce qui est du fil conducteur, l’idée était d’aller encore plus loin que l’univers de William Gibson, de se projeter encore plus en avant dans le futur. D’esquisser une autre vision de la science-fiction également, au travers d’un prisme féminin notamment. Tu peux retrouver ce genre de point de vue dans The Windup Girl (La Fille Automate en français, un livre de Paolo Bacigalupi NDLR). Ça passait aussi par illustrer des scènes issues du livre Blade Runner 2 : Edge Of Human, qui impliquent des Réplicants femelles. On peut imaginer ça comme un tout ou comme plusieurs histoires : j’ai puisé dans ces deux livres, sans forcément vouloir créer de liens entre les deux.

Il y a en effet un aspect très visuel dans ce disque… Tout à fait, la plupart des chansons sont basées sur des scènes ou des personnages issus de ces deux livres. Dans “Dark Pool” par exemple, tu peux entendre la voix de Sean Young, l’actrice qui joue Rachel dans Blade Runner. Elle est ici censée incarner Sarah, l’humain à partir duquel a été façonnée Rachel, la nièce de Tyrell (Eldon Tyrell, le créateur des réplicants, les androïdes utilisés comme esclaves par les humains dans Blade Runner NDLR). Pour “Profusion II”, j’avais en tête l’implosion et la destruction des pyramides de Tyrell, tel que décrit dans le climax de Edge Of Human. Ou encore, en écrivant “Night In Chiang Saen”, je m’imaginais dans les vieux temples thaïlandais qui servent de refuge aux “New People” (les créatures artificielles NDLR) et qui sont décrits dans The Windup Girl

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Un de mes potes suggérait que ça pourrait aussi parfaitement coller à un film de Shinya Tsukamoto. Oui, ça pourrait fonctionner en effet. William Barg – avec qui je me suis associé sur l’ensemble de mes entreprises “cyber” – était en contact avec Shinya à l’époque. Il faut dire qu’entre 95 et 96, William et moi cherchions à nous investir dans le plus de projets possibles orientées vers la cybernétique. William collaborait avec les Survival Research Laboratories de San Francisco par exemple, et de mon côté je travaillais avec le département infographie d’IBM. Ce qui m’a aussi permis de rencontrer des scientifiques à Tokyo et Osaka. Cependant, la plupart des morceaux produits à l’époque étaient spécifiquement destinés à illustrer les écrits de William Gibson, ce pour quoi on nous avait embauchés.

D’ailleurs, comment en êtes-vous venus à bosser avec William Gibson ? Je me souviens avoir lu une critique de Neuromancer, son premier livre et d’avoir cherché à rentrer en contact avec lui. J’ai fini par l’avoir au téléphone et comme il venait de l’ouest de la Virginie et moi du Nord, on s’est facilement entendus. Ce premier échange amical s’est mué en une longue et fructueuse collaboration. On commençait tout juste à développer des trucs ensemble quand il a réussi à intégrer Black Rain dans le projet d’adaptation de Neuromancer en audiobook chez Time Warner, et ensuite pour la B.O de Johnny Mnemonic en 1994.

Tu es toujours en contact avec lui ? Non, je me suis un peu désintéressé de son œuvre après la trilogie Sprawl (Trilogie de la Conurb en français NDLR). On a continué à bosser un peu ensemble sur des adaptations télé de son œuvre après l’épisode Johnny Mnemonic. À un moment, on – William Barg et moi – lui avait même filé des bouquins et recherches sur la citadelle de Kowloon (à Hong Kong NDLR), puisqu’on devait co-produire l’adaptation d’une de ses nouvelles par le réalisateur japonais Sogo Ishii.

 

Il y a vingt ans, tu mettais en musique la vision apocalyptique d’un futur imaginée par Gibson et censée se dérouler en ce moment même. Avec du recul, est-ce que tu penses qu’on vit en plein dedans ? “Apocalypse”, “dystopie” et “musique sombre” sont devenus des slogans, des  buzzwords qu’il est devenu très facile de mixer ensemble… Cette idée d’apocalypse est bien plus présente dans d’autres romans, qui en expliquent d’ailleurs parfois son origine. Dans The Windup Girl, par exemple, où elle a été déclenchée par la pénurie de pétrole. Ou encore dans Riddley Walker de Russel Hoban, qui reste un de mes romans préférés. Mais quand tu lis les bouquins de Gibson, on ne sait pas vraiment si cette “apocalypse” a eu lieu ou non. On a juste des villes qui se sont hypertrophiées jusqu’à se fondre l’une dans l’autre et des avancées dans le domaine de la biomécanique. Donc dans un sens – et pour faire simple – je dirais que les prédictions de Gibson sont partiellement réalisées. Par exemple la situation où les entreprises et les “politicorporations” contrôlent tout – sans que personne ne les arrête et avec le soutien des gouvernements – est devenue une réalité. On ne peut pas laisser cela perdurer ainsi.

Et le futur de Black Rain, à quoi ressemble-t-il ? Avec Dark Pool je me projetais déjà dans le XXIIIème siècle. Le prochain album ira encore plus loin, dans le futur comme dans le passé, mais aussi dans l’espace lointain. Black Rain est en mission, nous explorons tous les mondes possibles.

 

Black Rain sera en concert samedi 29 novembre (demain donc) à l’Espace B avec Orphan Swords, c’est neuf balles et ça sera cool. Plus d’infos par ici.

L’excellent label français Desire Records a réédité le premier disque d’Ike Yard, a sorti leur nouvel album et des chouettes EPs de remixes (par Regis, Powell et Vessel notamment). Vous devriez aller jeter un œil sur leur site et y dépenser de l’argent. Beaucoup d’argent.

Dark Pool est sorti sur l’impeccable label Blackest Ever Black. Vous devriez également aller jeter un œil sur leur site et y acheter tout ce qu’il est encore possible d’acheter. Sans vous poser de questions.