La Blogothèque

Mikhael Paskalev

Ils semblaient s’aimer comme au premier jour. Ils souriaient. Ils avaient l’air heureux d’être là en cet après-midi ensoleillée d’avril. Ils étaient les grands-parents qu’on voulait tous avoir.

Jack et Barbara se tenaient debout, contre la vitrine bleue d’un magasin de Montmartre. Lui avait une bière à la main qu’il a laissé échapper sur le sol de ses grandes mains un peu tremblantes. Elle était coiffée et enbijoutée comme si elle partait à un mariage de fils de bonne famille des Hamptons.

Il était grand, portait beau malgré ses soixante-quinze ans certainement bien tassés. Elle avait cette classe que seule les dames de son âge possèdent, un mélange de bienveillance et de chic qui impose le respect et la plus grande courtoisie. Leur accent fleurait bon le désert texan. Ou peut-être était-ce la Californie ? Dans les nombreuses rides de leurs visages, on pouvait imaginer l’histoire de leur vie.

Barbara devait être sublime plus jeune – une de ces filles aux pommettes hautes et au teint parfait qu’on envie et admire. Elle habitait sûrement une de ces grandes maisons américaines avec un patio et des colonnes à l’entrée. Son père avait fait la guerre avant de faire fortune à la tête d’une entreprise de matériau de construction ou d’une chaîne d’hôtels. Elle aurait pu ne jamais travailler mais Barbara n’était pas ce genre de fille qui attend qu’on lui offre tout sur un plateau. Elle s’était faite engager dans une agence publicitaire ou un studio de cinéma. Elle avait peut-être été Miss Texas avant. Elle avait toujours ses gros diamants aux oreilles qui donnaient d’emblée son rang.

Jack aussi était beau. Un grand gars dont la gentillesse illuminait le visage. Il venait d’une famille moins favorisée, mais avait gravi les échelons et était devenu co-pilote pour la PanAm ou industriel. Peut-être était-il acteur ? Ou bien agent commercial pour Hoover. En tous cas, en costume, il devait en jeter et avait sûrement fait tourner bien des têtes. Il était né un peu avant le début de la Deuxième Guerre mondiale. Il n’en avait certainement que de vagues souvenirs.

Ils s’étaient croisés autour de la piscine d’un grand hôtel où Barbara était venue passer le weekend en famille. Elle avait 19 ans, peut-être 20, et portait sûrement un de ces maillots deux pièces à la culotte haute qui soulignait sa taille fine. Il buvait un whisky accoudé au bar, épuisé par le décalage horaire du Londres – Los Angeles qu’il venait de faire. Non, il venait fêter un nouveau contrat. Elle était venue commander un verre de limonade. Il lui avait souri puis fait une petite remarque, de celles qui font parfois basculer une vie. Ils s’étaient regardés dans les yeux. Elle l’avait fait rire aux éclats. Quelques mois plus tard, ils s’étaient mariés, la certitude de passer leur vie ensemble chevillée au corps.

Ils avaient certainement eu deux, non, trois enfants. John, Susan et Paul, comme Paul Newman qu’ils avaient vu ensemble dans L’Arnaqueur l’année de leur rencontre. Ils s’étaient installés dans une grande maison sur les hauteurs de San Francisco ou dans un appartement à New York. À moins qu’ils n’aient plutôt acheté une ancienne ferme dans l’Alabama. J’imaginais qu’ils avaient eu une balancelle dans leur jardin et passé leurs longues soirées d’été blottis l’un contre l’autre, insouciants, jusqu’à ce que Barbara perde son frère pendant la Guerre du Vietnam.

Ils s’étaient offerts un des premiers lave-vaisselle modernes. Ils avaient eu un chien, Funny, mort depuis bien longtemps maintenant et dont Jack n’avait jamais vraiment pu faire le deuil. Il devait certainement avoir une photo de lui dans son portefeuille. Juste à côté de celle de Barbara, prise au sommet de sa beauté devant l’océan à Hawaï pendant un des voyages qu’ils s’étaient offerts.

Depuis qu’ils étaient à la retraite, ils passaient sûrement leurs hivers dans les Keys où leurs amis George et Judy les rejoignaient pour siroter un cocktail et jouer au Yahtzee. Leur fille avait été engagée par un gros groupe financier en Angleterre et avait épousé un jeune écrivain originaire de Sienne où ils avaient été invités plusieurs étés. Ou bien était-il Français et cela expliquait leur présence ici ce mercredi de printemps ? À moins que leurs enfants, petits-enfants et amis ne leur aient offert un voyage à Paris où le hasard les avait fait tomber sur nous ?

Peu importe la raison : Jack et Barbara se tenaient debout contre la vitrine bleue de ce magasin de Montmartre entourés de Mikhael Paskalev et de sa troupe qui leur chantaient la faussement calme « Sayonara Saigon ». Avant d’aller défier les horaires de fermeture d’un parc près du Sacré-Cœur au son de « Bad Boy », un nouveau titre qu’il n’avait encore jamais joué, le Norvégien avait voulu faire célébrer ce couple dont on était maintenant chacun en train d’imaginer la vie.

Ils étaient les grands-parents qu’on voulait tous avoir. Ils avaient l’air heureux d’être là en cet après-midi ensoleillée d’avril. Ils souriaient. Ils semblaient s’aimer comme au premier jour.