La Blogothèque

À l’heure du bain

Le nouvel album de Tara Jane O’Neil s’écoute d’une traite comme une belle plongée en apnée dans un univers diapré et animé d’une matière complexe et fourmillante. Il vous effleure, vous caresse, vous enrobe, vous apaise, comme du miel chaud qui coulerait sur vos paupières, ou creuse au contraire la petite césure qui se loge au fond du coeur, avec un stylet d’une douceur et d’une tendresse qui ne se démentent jamais.

Dès la première écoute, l’oreille en manque de sensations estivales ne peut manquer de s’arrêter sur “This Morning Glory”, cette chanson qui a le rythme ralenti d’une promenade en sous bois avec la personne que vous aimez. Une de ces promenades que l’on fait après une baignade dans les eaux vives et froides d’une rivière. On a passé un certain temps, alangui sur une pierre chaude. Le corps a séché, tandis que filaient sur les tempes, le flanc et les mollets, d’infimes gouttelettes, et que le monde dans son agitation, vous parvenait sous la forme d’une rumeur vague : un moteur au loin, des éclats de voix, quelques clapotis. Et puis on baguenaude maintenant avec le sentiment que le bonheur est là et s’offre à vous pour un moment.

On ne se presse pas. On fait silence en remontant cette sente qui n’est pas droite. On sent la résine de pin et de conifères sous l’ombre plus fraîche, on contourne quelques pommes de pins, sèches et tombées au hasard. Il y a entre vous, le soleil tout à l’heure si chaud, le souvenir de l’eau, l’ombre, les arbres, les pierres et elle une sorte d’intimité pleine. Vous vous dites qu’elle n’a jamais été aussi belle. Sa souveraineté est in-entamée, c’est une souveraineté douce. Et ce ne sont ni les épines, ni les cailloux, ni le sable qui se glissent dans les chaussures qui vous contrediront. Ils n’existent tout simplement plus. La grâce est l’ennemie de la pesanteur. Elle annule tout ce qui s’oppose à elle. “This Morning Glory” a une autre qualité. C’est une chanson courte. Trop courte. Elle s’éloigne déjà comme à regret, suscitant immédiatement le désir de la sentir à nouveau émerger de cette ligne de cordes tendues et soudainement ouvertes, dans un mouvement qui ressemble à celui d’une gestation et de la laisser nous porter à nouveau dans ces sous-bois d’après bains.

Tara Jane O’Neil – This Morning Glory

Ludovic ZuiliLa grâce et la pesanteur me ramènent vers le livre éponyme de Simone Weil, cette philosophe proche de Léon Trotski engagée dans le mouvement ouvrier et qui avait connu à la fin de son existence une étrange intimité avec cette idée qu’on appelle Dieu, et dont je ne suis pas sûr de comprendre grand chose. Mais l’idée de grâce et celle de pesanteur me parlent, et ils sont nombreux ceux qui s’attachent à voir dans le travail de Tara Jane O’Neil des résonances mystiques. Il faut dire que son nouvel album s’intitule Where Shine New Lights, et qu’il est d’une manière générale plus généreux de ces souffles qui le parcourent, de ces résonances, de ces jeux échos et de lumières que la matière sonore, volontiers vibratoire et changeante, organise, que de mots, d’assertions qui tranchent, ou d’une quelconque rigidité formelle ou rythmique.

L’américaine y est volontiers disparaissante, conformément à son désir de s’anéantir en tant qu’individu, dans la pratique musicale et dans le son. Elle racontait récemment en interview combien elle aimerait par exemple que l’auditeur ne soit plus capable d’identifier son sexe. Et elle insiste pour qu’on la considère comme une musicienne, plutôt que comme l’une de ces performers, auteurs- compositeurs dont les égos démesurés et vampiriques sont pour elles des signes de folie pure. Il ne faut donc pas s’étonner si, en déjà vingt années de carrière, on ne compte que 8 albums sortis sous son nom, et que la plupart d’entre eux font la part belle à des pièces instrumentales.

Tara Jane O’Neil aime accompagner les autres ou participer à des structures plus larges. Les disques qu’elle a enregistrés avec Nikaido Kazumi,  Michael Hurley – le compositeur de “Werewolf” ou de “Sweedeedee” -, Mirah, ou avec ces groupes dans lesquels elle intervient à des titres divers, comme Jackie-O Motherfucker, Mount Eerie, Sebadoh (elle est à la batterie), Ida ou quelques autres encore en portent le témoignage. L’oeuvre de Tara Jane est proliférante, polymorphe et disséminatrice.

La vidéo officieuse que David Dean Burkhart - vidéaste dont la réputation sur internet s’est construite sur la réalisation de clips amateurs de Grimes, The Rapture ou plus récemment I Break Horses - a consacré à “Elemental Finding”, autre morceau marquant de ce 8ème album, est peut-être aussi significative de cette manière dont on a tendance à envisager la musique de Tara Jane O’Neil. Son film est un montage d’images d’archives  sorties de camps scout, des petits films réalisés durant l’été, dans les années 70. On y voit des adultes de tous âges, des hommes et des femmes s’enfoncer jusqu’à la taille dans le lit d’une rivière, et laisser un compagnon, comme eux à demi immergé, leur plonger la tête dans l’eau, un instant, avant de la relever tout aussi soudainement, écartant les filets d’eau qui inondent leur visage pour les ramener sur les cheveux comme pour les recouvrir d’une nouvelle enveloppe.

Ces scènes baptismales semblent bien- sûr relever du rite de purification. Il s’agit de rejouer peu ou prou le geste de Baptiste, mais les attitudes et les expressions, finissent par témoigner d’autre chose dans leur répétition : l’abandon à l’autre – acteur, témoin et garant de la signification du geste devenu rituel -, l’abandon à cet élément dont on sent qu’il n’a rien de familier, pour la plupart d’entre eux. L’eau semble exogène et anxiogène, elle contraint véritablement ces corps engoncés dans leurs habits, plus qu’elle ne glisse sur eux, rendant ainsi les mouvements malaisés et maladroits, plus qu’elle ne semble les libérer. Il n’y a dans ces immersions rien de la liberté qu’offre la nage, du courant qui s’écoule et file le long des hanches, rien de l’apprivoisement de cette matière labile qui rend plus léger et parfois gracieux. Mais il y a quelque chose du saut – bref – dans l’inconnu, d’un rite de passage, où l’on se déprend dans l’espoir de mieux se reprendre, de s’abandonner à l’eau-tre pour revenir à soi, différemment. On pense bien sûr à ce que dit Tara Jane dans la chanson : “Lay down, lay down your armor./Your guards are already dead./Take a look at yourself in the water/And be your soft test“. L’armure tombe un bref moment, peut-être trop bref pour qu’une véritable conversion puisse opérer, un changement d’état, une renaissance. Toutefois, c’est probablement sur ce point que les images que Burckhart a retrouvées s’accordent le mieux avec le travail d’O'Neil. Le deuil et la naissance, la naissance et le deuil. Le passage.

C’est aussi dans ce rapport spéculaire entre les deux pôles que semble se construire Where Shine New Lights, de ce “Welcome” avenant et aérien, aux grand départs mélancoliques de “New Light For A Sky”. Tara Jane O’Neil qui s’applique à laisser la maison ouverte à tous vents, quand on lui parle de réception ou d’interprétation ne nous a pas démentis. Entre les deux, il n’est pas rare d’entendre la pulsation d’un coeur. On sera aussi passé par toute une gamme de sentiments et de sensations, d’expériences ainsi suggérées  : plénitude solaire, attente aux aguêts, longues marches nocturnes, oppression, abandon doux et serein, avec toujours ce plaisir de la variation infime de la matière sonore, comme une matière embryonnaire que Tara Jane O’Neil explore, et auquel elle donne le rôle premier, celui d’accoucher de chaque titre. Le son comme sensation primaire.

L’album du coup saisit un passage, et chaque titre est comme l’anamorphose du précédent. Il en tire sa substance, il en redistribue la forme, les proportions, et en change les effets. Cette circulation entre son et l’image évoquée, le son et le sentiment suggéré, l’image et le sentiment permet de comprendre pourquoi Tara Jane O’Neil a demandé à la plasticienne Alison O’Daniel de réaliser la vidéo officielle de ce même “Elemental Finding”, soit précisément quelqu’un dont le travail part de la vision pour orchestrer les mêmes jeux de correspondances. Alison O’Daniel y livre les images d’un accouchement : un corps pétri par d’autres mains, un ventre, des membres immergés dans l’eau, qu’elle entrecoupe de plans où des plantes proliférantes s’allongent et offrent au regard leurs épine, leurs écorces, leurs délicats emboitements de formes et de structures, leurs aiguilles et leurs fleurs turgescentes. Nulle transcendance à l’horizon.

Mais il me semble que les deux films touchent à leur manière ce qui est pour moi le véritable sujet de cet album et de ses ambiances lacustres ; ce point où dans le rapport du corps à la matière se nouent mystérieusement, sensations, idées, sentiments et finissent par constituer un événement. La musique dans Where Shine New Lights est un peu comme cette eau devenue plus que de l’eau dans le film de Burckhart. Elle devient, dans son évidente simplicité et sa transparence, cette puissance souveraine à laquelle on se soumet, si on le veut bien, ce miroir objectivant dans le reflet duquel on se reconnait ou tout du moins on se rencontre, et enfin cette profondeur où l’on peut abandonner bien plus que la pelure de sueur et de poussière qui enrobent nos corps. Du mysticisme, Tara Jane O’Neil ne conserve en réalité que l’idée d’une profondeur de la sensation, et l’idée que c’est dans celle-ci que réside la possibilité du sens et du bonheur, qu’elle s’expérimente dans le présent ou se redécouvre dans la mémoire. La matière y est vive et porteuse de toute sagesse. C’est peut-être cela qui explique pourquoi il est bon de s’y plonger, en attendant de retrouver un été, le lit de la rivière, les pierres chaudes, l’ombre des arbres, et cette elle, qui ne peut pas être bien loin.

La bonne nouvelle est que Tara Jane O’Neil est en concert le 7 juin, à L’Espace En Cours, à Paris pour une seule et unique date française. Elle s’y produira seule, et partagera l’affiche de ce concert organisé par Ali Fib Gigs avec Robert Millis, figure du label Sublime Frequencies  dont le film sur la musique et les transes en Inde du Sud, This World is Unreal Like A Snake in A Rope, sera projeté pour l’occasion.

Where Shine New Lights (Kranky) est disponible chez tous les bons disquaires.

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Tara Jane O’Neil+ Robert Millis//7 juin 2014// Espace en cours. 56, rue de la Réunion. 75020 Paris.// Tél. 01 43 72 09 48.

Crédits Photo : Saskia Gruyaert (Bandeau) & Ludovic Zuili (Illustration).