La Blogothèque
Soirées de poche

Bill Callahan

Cette Soirée de Poche était de l’ordre du fantasme, de l’impossible. On a longtemps cru qu’on ne pourrait l’organiser. Quand on a tenté notre chance, j’étais persuadée qu’il faudrait supplier. La difficulté devait forcement être proportionnelle à l’honneur. Alors, quand on a eu un “oui”, des mois à l’avance, nous les habitués de la dernière minute, on a eu sacrement le temps d’avoir peur et d’être excités. On a eu le temps de l’impatience, le temps de savourer le privilège accordé. Ce soir là, dans ce salon, si loin de son terrain de jeu habituel, Bill Callahan n’avait pas vraiment besoin d’une peau de bête au sol pour délimiter son périmètre. On n’allait pas venir empiéter son sur territoire tant il impressionnait, par sa posture, par cette façon si particulière qu’il a de vous regarder, le menton et les sourcils levés, les bras croisés haut sur sa poitrine, presque avec un regard de défi. Le pouvoir de la voix de Callahan, c’est peut-être celui du taiseux qui ouvre enfin la bouche : on vit cela comme quelque chose d’inattendu, de précieux et de cinglant à la fois, qui vous cloue un peu sur place. C’est sans doute aussi ce timbre devenu si particulier avec les années, celui qui me fait irrépressiblement sourire chaque fois que je l’entends, celui qui est désormais à mille lieux de celui qui, encore adolescent, chantait “Bathysphere” en 1995 pour la première fois, à tel point qu’il est difficile de croire qu’il s’agit de la même personne. Il y avait dans cette pièce nombre de gens qui l’ont connu et vu en tant que Smog, et je ne pouvais pas ne pas pas me demander : et si moi aussi je l’avais entendue avant, en premier ? Est-ce que je l’aurais aimée de manière aussi immédiate, la voix de ce temps-là, celle dans laquelle on entendait moins l’homme que l’adolescent écorché ? En ayant la chance d’être si proche de son visage, je ne pouvais pas ne pas le scruter pour y chercher la trace de ce Callahan d’antan, ne pas chercher dans ses sourires, dans un regard ce qui peut se passer dans la tête de celui qui vous chante un morceau vieux de 20 ans, si chargé de son histoire. Tout au long de ces 50 minutes, il y a eu chez tous les chanceux qui étaient présents des yeux humides, des bouches ouvertes d’admiration, et quelques regards perdus qui se représentaient peut-être toutes ces histoires que racontent ses chansons et ses grimaces. Il y a eu ses blagues qui faisaient toujours mouche et qui nous ont fait glousser comme des adolescents enamourés. Il y a eu les nouvelles chansons et d’autres plus ou moins anciennes que bon nombre d’entre nous attendions ou avons réclamés. Celles qui (comme “Drover”), vous donnent des palpitations et des bouffées de chaleur, vous font applaudir à vous brûler les mains entre deux sanglots ravalés par pudeur. Celles qui vont faire presque regretter d’être dans un appartement au quatrième étage – ingrate que vous êtes – parce que vous vous demandez, après ça, « comment vais-je bien pouvoir descendre ses escaliers, avec ces jambes qui ne me portent plus. »   BillCallahan