La Blogothèque

Sans les Bras

Rachel, il m’est arrivé souvent, ces derniers jours, de repenser à ce samedi soir. Et bien sûr ce qui me revient en mémoire est surtout relatif à toi, à notre conversation, une conversation qui n’avait l’air de rien, qui s’ajoutait à d’autres conversations qu’on échange avec d’autres convives, lors d’un mariage par exemple. Une de ces conversations banales que l’on a vers deux heures du matin avec l’amie de vieille date d’un ami qu’on connaît depuis longtemps, et qui ne nous a jamais été présentée. Le genre de conversations où l’on sent bien qu’on pourrait en venir à s’échanger des recettes de tartes au citron. La journée a déjà été très belle. On n’en attend a priori plus grand chose, si ce n’est un ou deux derniers verres avant de rentrer, quelques blagues, les signes amicaux de quelques connaissances. On est là pour honorer les hôtes.

Puis assez vite, il faut reconnaître qu’il y eut ton sourire, ton regard, cette mobilité virevoltante et gracieuse, la robe bleue et droite, avec son arrêt net sous le genou, mais fluide, les souliers à talon, le sol blanc pas très net pour le coup, le défilé hirsute et rigolards des amis, la circulation des verres, et cette conversation à bâton rompue qui ferait défiler les heures. Je ne les ai pas vus venir mais j’ai senti comme des cercles concentriques qui se formaient autour de nous : il y en avait un qui nous rapprochait insensiblement, et il y avait cet autre qui faisait refluer les autres vers le lointain, et signalait une intrusion lorsqu’ils s’aventuraient à le traverser en notre direction. Ensuite, il y a tout ce qui fait fondre toute forme de réserve, parce qu’ils sont autant de signes d’élection : les échanges de regards, les souffles qui se mêlent, les effleurements de maladresse ou les contacts qui disent l’enthousiasme et le plaisir de la discussion, le clapet de la chaudière qui s’ouvre intempestivement quand l’un de nous a un geste trop brusque, les rires, les mots dont étrangement aucun ne blesse, les désaccords doux, les reconnaissances euphoriques, la densité et le poids de l’air qui changent, la proximité des corps, leur matérialité grandissante, l’appétit pour des détails insignifiants, le grain de la peau, le dessin des lèvres, la transparence de l’oeil, les dents, le mouvement des cheveux sur l’épaule, la saillie d’un os dans le demi cercle étroit du col, ces détails infimes qui prennent une importance considérable et redéfinissent, l’espace d’un instant, la partition entre le visible et l’invisible, ce qui compte et ce qui ne compte pas.

Ce fut d’un trouble inattendu, d’une pesanteur douce, d’une intimité rare et chaleureuse. On ne s’était jamais rencontré. Indéniablement quelque chose s’était passé. Bien sûr, aucun vêtement n’est tombé. Cela, c’était un peu acquis dès le début. Il y avait une bonne raison pour cela, tu ne t’en étais pas cachée. Il y eut deux heures plus tard, une éclipse puis un départ et un signe discret. Ce fut moins drôle.

 

Arlt et Thomas Bonvalet – Sans mes bras

L’histoire est vieille, elle a au moins mille ans. Comme le dit le type de la chanson, la joie fait des trous, et les trous sont faits pour qu’on puisse tomber dedans. C’est un raisonnement à la professeur Shadok, je sais. Mais je ne te cacherais pas que l’image du manchot tombé dans son trou me plaît bien, parce qu’au fond je sais que c’est une position de vrai cador. “Je reste là sans mes bras, mais toute ma tête, oui mais devant chez toi, je sais qu’il fait beau tout le temps.” C’est vrai, dans ce genre de rencontres, il y a un peu tout ce qu’on peut attendre d’une épiphanie : la manifestation visible et incarnée d’un putain de mystère qui nous fait ressembler à une belle conjonction d’astres, l’ouverture d’une perspective inédite qui s’éclaire soudainement. Et bien sûr, les bras ne servent à rien. Les épiphanies se vivent mais ne s’étreignent pas. Elles vous traversent et laissent quelques traces dont on fait son miel. Je ne m’en suis d’ailleurs pas tout à fait remis, et c’est pour cela que je m’amuse à en retracer le déroulement toujours maladroit. Le clapet de la chaudière de la cuisine me fait bien rire. Le “bâtard” d’un pote qui passe, aussi. Mais surtout, je garde intact le souvenir de ce qui fait tourner la tête, met le coeur en contorsions, délie les langues et leur donne cette propension aux discours joyeux et légers. C’est comme ça que je reste devant chez toi, pour un moment encore, je fais mon miel.

Et puis j’écoute cette chanson que Arlt vient de réenregistrer avec Thomas Bonvalet. Elle ouvre ce nouvel album où les chansons-marabout-de-ficelles de Sing Sing et Eloïse Decazes – qui constituent le répertoire le plus excitant de ces dix dernières années par ici -, se font caillasser, traverser, ouvrir en deux, et transfigurer par le fourbi génial du multi-instrumentiste de L’Ocelle Mare. Elle a ralenti. Elle papillonne par moments puis elle s’étire en de ces douces et menaçantes effractions harmoniques qui semblent venir de nulle part, qui vous saisissent comme ça et vous laissent tout pantelants. Plus loin, ce sont des lazzi et des joies frénétiques (“Le Pistolet”) qui caracolent, on y entend des berceuses équivoques dédiées au petit monstre qui sommeille au coin de nos amours, de nos humeurs et de nos mots (“Grande Fille”), des rêveries alanguies, fêlées et vitreuses, qui jouissent de la pesanteur goûteuse du monde et de sa transparence (“Le Ciel de Lille”), ou encore des désespoirs tellement âpres et implacables qu’ils vous retournent le ventre (“Je voudrais être mariée”). Tout un monde qui s’empoigne, se lèche la poire, se monte dessus (“Château d’eau”), se fait la malle (“L’eau froide”), et qui met tout sans dessus dessous, dans un grand et généreux élan festif. On tient notre disque de grands sorciers barioleurs, du genre de ceux qui n’invoquent pas les esprits en vains. Les ombres y ont de la chair et elles portent des couleurs crues et rougeoyantes. Elles bousculent. Elles vous touchent.

Cet album de Arlt et Thomas Bonvalet sort le 31 mars et “pour nous, c’est une joie”.

Puisses-tu rester toujours aussi joyeuse, Rachel.

 

Ce Arlt et Thomas Bonvalet est limité à 500 exemplaires (lp+cd) et il se commande directement chez Almost.