La Blogothèque

Une lettre d’amour à St. Vincent

C’est l’histoire d’une artiste difficile en interview. C’est l’histoire d’une fan qui, déçue de ne rien apprendre lors de l’entretien, décide de se souvenir. St Vincent en quelques rencontres et souvenirs.

Tout a commencé lorsque j’ai appris que tu serais à Paris, Annie Clark. Tu finissais tout juste ta longue tournée avec David Byrne pour votre album Love this giant. Déjà, tu en avais écrit et enregistré un autre, St. Vincent. Tu débarquais sans prévenir, et j’avais juste envie de te dire à quel point, en quatre disques, à 31 ans, tu avais fait grandir la pop.

C’était une très mauvaise idée.

Je ne suis pas journaliste musicale, je ne veux pas l’être, quelques-uns ici le font très bien. Philippe Dumez m’avait pourtant prévenue : c’est sacrément risqué de rencontrer une artiste en promo, il y a peu de chances que cela donne un entretien passionnant. Les interviews qui réussissent à raconter des histoires sont rares. Il aurait fallu bien davantage que ce court moment à Paris.

Je préfère ne pas retranscrire ici les 30 minutes que j’ai passé avec toi par une froide après-midi d’automne, à la fin d’une journée d’entretiens qui ne fut facile pour personne. Tu nous as vite entraîné vers ce qui était prévu, tu nous as raconté tes histoires de serpents. Alors voilà ce dont je préfère me souvenir.

Annie, tu m’as fait pleurer trois fois. La première fois, tu étais sur scène à La Route du Rock à St Malo. Je ne te connaissais pas, nous étions en 2009, je n’avais pas encore vu les images filmées par Vincent Moon un an auparavant ou celles de ta Soirée de Poche avec Andrew Bird.

Il faisait beau, c’était la fin d’après-midi. Ton groupe ne pouvait pas t’accompagner à l’époque, le public arrivait tout juste, nous devions être une centaine devant la grande scène. Tu étais seule, plantée au dessus de moi, frêle, avec ta jupe rouge, ton haut bleu et tes boucles noires. Tu as chanté “Marry me John” et je me suis demandée qui était cette nana, qui essayait d’occuper l’espace sur une scène trop grande, face à une fosse quasiment vide, seule avec sa guitare, sa pédale d’effet et ses deux micros. Je travaillais ce jour-là, je ne devais pas rester à t’écouter, je n’ai plus bougé.

C’est sur “Just the same but brand new” que les larmes ont commencé à couler. Je ne sais pas très bien ce qu’il se passe quand un artiste te chope, joue les accords que ton corps voulait entendre, décline les paroles qui te parlent. Je sais juste que tu m’as foutu un coup dans le ventre, ne serait-ce qu’avec cette guitare féroce, tordue, presque difforme. Je n’ai jamais arrêté d’écouter ta musique depuis.

Je suis rentrée de St Malo et je me suis procurée tes deux albums, Marry me et Actor.

A les écouter en boucle, j’essayais de savoir ce qui me faisait revenir à ta musique. Tu tentais de tordre la pop, tu craignais de faire de la soupe trop facile à écouter, ça s’entendait, tu aimais salir le son de ta guitare et pousser ta voix lascive, c’était ça.

A l’été 2010, alors que les Morning Benders suaient dans la cour d’un loft parisien lors d’une Soirée de Poche, tu es apparue à la porte, Nora t’avait invitée. A nouveau, les larmes, Dali était juste à côté de moi et ne comprenait pas ce qu’il se passait. Quelques morceaux improvisés avec eux, une reprise des Fleet Foxes, un boeuf qui tourne court, la chaleur montait. Tu t’es retrouvée dans la cuisine, face à moi, tu m’as demandé si on s’était déjà rencontré, souriante. “Je m’en serais souvenue”, ai-je répondu dans un anglais maladroit.

Depuis, j’ai grandi avec toi Annie. J’ai toujours cherché à savoir quels risques tu allais prendre ensuite. Tu avais déjà joué avec Sufjan Stevens et partagé des vodka redbull en tournée avec les Polyphonic Spree. Tu avais abandonné l’école de musique pour éviter d’écrire des mélodies “trop cérébrales”. Et par la suite, Annie, tu n’a plus cessé de me prendre de court, comme avec cette époustouflante reprise de “Big Black Mariah” de Tom Waits par exemple :

Strange Mercy est arrivé un an plus tard, à un moment où je tentais de me relever d’une déception amoureuse particulièrement douloureuse. Tu te montrais en femme au foyer enterrée vivante dans “Cruel“, tu voulais qu’on t’ouvre dans “Surgeon“, tu te brisais telle une poupée en porcelaine dans le clip de “Cheerleader“. Et tu racontais la voix cassée au micro d’un journaliste que tu avais passé une année difficile :

Tes chansons continuaient d’inviter de nouveaux instruments, le son devenait plus électrique, plus rêche, la guitare n’arrêtait plus d’expérimenter. Avec Krokodilce titre sur lequel tu cries presque, tu as commencé à te jeter dans la foule pendant tes concerts

C’est lorsque tu as interprété “The Party“ à Rome le 11 septembre dernier que j’ai pleuré de joie. Tu n’étais plus seule, il y avait sept cuivres derrière toi et David Byrne à tes côtés. Pourtant, nous n’entendions que toi, les autres étaient suspendus à tes lèvres. D’octave en octave, tu continuais de porter la voix : tu occupais l’espace, tu n’hésitais plus.

Double-2-St-Vincent

Ton quatrième album, St. Vincent, qui est sorti ce 24 février, ne dit que ça. C’est une Annie Clark qui a confiance en sa musique. Te voici donc face à nous pour en parler fin novembre, fatiguée, en route pour Berlin dès le lendemain.Tu as choisi d’exploser tes cheveux, ils sont violets désormais, finie l’image d’une femme fragile, tu veux plus qu’on dise de toi que tu es mignonne. “Je préférerais que l’on me pense comme un corps parfois”. Pour les cheveux, l’inspiration vient de David Bowie et Grace Jones, qui ont “su se réinventer en musique” en étant à la fois “sexy et effrayants”. La femme qui trône sur la pochette de ton album éponyme ? Un “leader de culte qui vivrait dans un futur proche”.

Tu ne veux pas parler de toi, tu y mets trop les formes, tu nous racontes ton expérience avec David Byrne, expliques quelques histoires derrière les titres (les somnifères qui te font voir le chef des Black Panthers et donnent “Huey Newton”; le serpent à sonnettes qui te poursuit alors que tu te ballades nue dans le Texas pour “Rattlesnake” ; l’aversion que tu as pour les selfies avec “Digital Witness”), et nous raconte tout cela sans que nous te l’ayons demandé. Tout cela figure dans tous les échanges que tu as eu avec la presse“La meilleure chose chez les artistes, c’est surtout l’art qu’ils produisent. Ce n’est pas intéressant de savoir qui ils sont en fin de compte“. C’est ce que tu nous laisses comprendre dans tes réponses lentes et mesurées mais déjà maintes fois répétées. Annie, tu n’as pas besoin d’être en promo, pas au point de jouer pendant un défilé de mode, de prouver que tu as de l’humour à la télévision  ou que tu sais manier un ballon de football. Sur ta chaise Emmanuelle dans cet hôtel du 9e sans âme, esquissant quelques rares sourires à Chryde que tu connais depuis 7 ans, tu n’es pas loquace, ta musique parle mieux pour toi et tu le sais.

Lorsque nous nous retrouvons à Paris début février, tu tiens plus d’une heure et demie sur scène, tes solos de guitare sont parfaitement déglingués, physiquement tu es épanouie. Le show est parfois trop chorégraphié mais sur “Northern Lights”, tu descends dans le public, assis ce soir-là, et arrive enfin le moment où nous allons nous entendre Annie : tu me tends ta guitare, ta vieille Harmony bobkat que tu avais déjà en 2008, tu me files ton mediator et je joue avec toi, là au milieu de La Cigale à Paris.

Et il y a plus d’échange dans ce moment là que dans les 30 minutes où j’ai naïvement entrepris de te cerner. Il n’y avait pas besoin de t’arracher des mots pour connaître la valeur de ta musique, pour la trouver à son apogée. Car tu préféreras toujours jouer. On va te laisser faire ça.

Mélissa Bounoua