La Blogothèque
Mercredix

Mercredix #95 : This is your song

Comme quoi, tout arrive : les Mercredix sont de retour sur la Blogothèque et on (re)commence par une sélection de chansons écrites par des groupes, pour d’autres groupes. Des hommages en musique plus ou moins cachés, parfois ironiques, souvent beaux à crever. On vous en donne dix, plus quatre en bonus pour se rattraper de nos longs mois d’absence.

1. Pavement – “Range Life” (sur l’album Crooked Rain, Crooked Rain, 1994)

C’est vrai que les Smashing Pumpkins ne servaient à rien.

[NoiseNews]

2. Owen Pallett – “This is The Dream of Win & Regine” (sur l’album Has a Good Home, 2005)

Alors qu’Arcade Fire émerge de la brume de Montréal – Funeral est sorti aux États-Unis à l’automne 2004 -, Owen Pallett, encore sous le nom de Final Fantasy, publie Has a Good Home. On y découvre une voix cristalline à la justesse folle, et surtout, un virtuose du violon qui a justement arrangé toutes les cordes de Funeral. En plus d’être un clin d’œil à “This is The Dream of Evan and Chan”, titre de Dntel pré-fondateur de The Postal Service, le morceau de Pallett est aussi une déclaration d’amour à Win Butler et Régine Chassagne – une déclaration d’amour à leur amour en réalité sur fond de violons épiques, parfois grandioses, jamais grandiloquents. On entend l’espoir que rien ne viendra se mettre entre eux, pas même la gloire ; la fascination pour la liberté d’un couple qui vient de poser la première pierre d’un édifice qui pourrait bien les avaler tout cru et qui changera (on ne le sait pas encore) la face de la musique indé de ces dix prochaines années.

[Clumsy]

3. Tim Hardin – “Tribute to Hank Williams” (sur l’album Tim Hardin 2, 1967)

En clôture d’un album splendide, Tim Hardin se transporte treize ans en arrière et imagine la dernière nuit de Hank Williams. Un concert comme un autre, ce 12 décembre 1952, durant lequel l’homme fatigué livre son cœur et sa douleur à des spectateurs qui ignorent qu’ils le voient pour la dernière fois. Et déjà ceux de la ville suivante attendent avec impatience son arrivée. Personne n’imagine qu’on pleurera le héros dès le lendemain matin. Pudique, Hardin n’évoque que dans le refrain ce qui le lie à Hank et qui en fait son ami : “I’ve been to places you’ve been“. Il attendra encore treize ans pour le rejoindre, accompagné lui aussi de cette morphine qu’il évoque dans la version live de la chanson.

[Starsky]

4. Radiohead – “Anyone Can Play Guitar” (sur l’album Pablo Honey, 1993)

Vingt ans après sa sortie et malgré les “Idioteque” et consorts, ce morceau mal-aimé et maladroit est toujours ma chanson préférée de Radiohead. Démarrage désaccordé à la Sonic Youth, entame grunge version Oxford (avec élégance donc), couplet flottant puis refrain pop. Un beau bordel en somme, dans lequel Thom Yorke teste différents effets de voix (et ses comparses différents effets de guitares). Et grommelle à plusieurs reprises un étonnant “Grow my hair… I wanna be wanna be wanna be Jim Morrison“. Question sex-appeal, organes, déhanchements et même coupe de cheveux : c’est raté… Mais question impact sur le rock, ça devrait le faire…

[Rockoh]

5. The Durutti Column – “Otis” (sur l’album Vini Reilly, 1989)

J’avais 18 ou 19 ans, je connaissais Joy Division et New Order, mais j’étais encore une sacrée quiche en Manchester, la faute à des parents plus portés sur Julien Clerc que sur Ian Curtis. Et puis mon cousin m’a dit “il faut que tu vois ça” en agitant un boitier de DVD où figurait une tête que j’allais bientôt vénérer jusqu’à l’obsession : Steve Coogan. 24 Hour Party People m’a transmis le virus Madchester, celui qui ferait que, quelques années plus tard, je connaitrais sur le bout des doigts tous les noms de tous les groupes de cette époque, que je me prosternerais devant le label Factory en poussant des petits gémissements de plaisir, et que je sortirais même avec un Mancunien pour le principe. Ma porte d’entrée vers cette ère musicale a été “Otis”, pour son nom en référence à Otis Redding bien sûr, mais aussi pour l’utilisation brillante du sample de “Pain In My Heart” (couplé à celui de “Behind The Wall” de Tracy Chapman) qui avait bercé mes très jeunes années. Ce “come back, come back” répété à l’infini sur cette boucle de beats et ce riff drogué, cette impression de monter au ciel pour parler avec les morts m’a bouleversée – Vini Reilly restera pour moi et pour toujours celui qui m’a fait découvrir qu’on pouvait se jouer des samples finement dans le rock. Depuis, Kanye West et Jay Z ont abîmé “Otis” en substituant leur atroce version de Watch The Throne et son cadavre de sample de “Try A Little Tenderness”, ma chanson préférée du monde, à celle de The Durutti Column. Et ça, je ne leur pardonnerai jamais.

[Clumsy]

6. Daniel Johnston – “The Beatles” (sur l’album Yip/Jump Music, 1983)

C’est le plus bel hommage qui existe. Le plus direct, le plus sincère. Daniel Johnston écrit des centaines de chansons parfaites, transfiguré par son amour pour Laurie et par la lumière que chaque disque des Beatles a apportée dans sa vie. Une lumière qui s’est éteinte trop tôt, avec l’assassinant de son héros. “And I really wanted to be like him, but he died.” Pépite parmi les pépites de Yip/Jump music scandées par l’orgue à pédale, la chanson fend le cœur autant qu’elle enchante.

[Starsky]

7. The Fall – “I am Damo Suzuki” (sur l’album This Nation’s Saving Grace, 1985)

On imagine l’homme plutôt avare en compliments, et le cercle de ses admirations plutôt restreint. Mais en 1985, alors que paraît l’album This Nations’ saving Grace, et une poignée de singles bien mordants (“Cruiser’s Creek”, “Couldn’t Get Ahead”), Mark E. Smith semble enfin lever le voile sur deux icônes de son panthéon personnel. The Fall enregistre une cover de Gene Vincent, le dispensable “Rollin’ Dany”, et ce titre original, “I am Damo Suzuki” dans lequel Mark E. Smith s’identifie à celui qui marmonne et hante de sa présence élastique, facétieuse et mélancolique, le psychédélisme des plages de Tago Mago, les syncopes rythmiques d’Ege Bayamsi et les volutes architecturales de Future Days. Damo Suzuki succède à l’américain, Malcolm Mooney, au sein de CAN, en 1970, après avoir rencontré par hasard Irmin Schmidt, Holger Czukey, Michael Karoli et Jaki Liebezeit dans une rue de Munich. Il y chantait un hymne au soleil. Il jouera dans CAN, dès le soir même son rôle de chamane inspiré et d’étoile filante avant de disparaître pour quelques temps chez les Témoins de Jéhovah, laissant CAN sans voix.

L’hommage a quelque chose de grimaçant comme on s’y attend avec The Fall et joue sur cette frontière mince qui sépare le pastiche de la parodie. Si l’ambiance menaçante et le martèlement de la batterie de Karl Burns font de “I am Damo Suzuki” le petit cousin du “Oh Yeah” de Tago Mago, Mark E. Smith fait dans le lard et le cochon, avec débit haché et saccadé qui semble imiter d’une manière un peu grotesque l’accent japonais de Damo. Il y a aussi ce bidouillage de studio, expliqué par John Leckie en d’autres lieux, qui semble donner raison au sentiment persistant que la rythmique court après le morceau sans jamais vraiment en trouver la cadence, pour un effet, du reste, des plus délicieusement dérangeant et intrigant.

Mais comme le morceau est truffé de références disco- ou bio-graphiques assez pointues, on finit par croire que cet éloge cannibale n’est pas tout à fait une farce et qu’il est, comme souvent, quand un groupe se livre à un tel exercice, l’occasion d’un manifeste esthétique. D’ailleurs, à y regarder de plus près, c’est un peu la quintessence du groupe mancunien qu’on retrouve ici : la répétition rythmique, la puissance du phrasé, la morgue insolente, la raideur d’une basse chauffée à blanc et sur laquelle des échardes de guitares semblent venir se liquéfier, et peut-être plus encore, cette foi dans ce moment fragile où émerge du chaos, la forme approximative d’une chanson. Sur disque, The Fall n’est jamais aussi bon que lorsque la prise que vous entendez semble être celle qui précède le moment où le groupe a véritablement appris ce qu’il devait jouer. Jouer le chaos avec panache, et apprendre à dompter le vide par la faconde verbale, le refus du lyrisme, et l’art du bon mot vachard, cela toujours été la grande affaire du groupe de Mark E. Smith.

[Alexandre François]

8. The Jesus And Mary Chain– “Bo Diddley is Jesus” (sur le single April Skies, 1987)

Tu penses que la vérité se trouve dans les préceptes d’un barbu en sandales qui préférait glander avec douze mecs en toge plutôt que de serrer des petites Judéennes avec ses super-pouvoirs ? Alors tu mérites d’être triste. Parce que le bonheur mon petit pote, c’est aussi simple qu’un verre de bourbon, une paire de santiags, une cravate texane et le Diddley Beat répété à l’infini.

[François]

9. Jonathan Richman – “Velvet Underground” (sur l’album I, Jonathan, 1992)

C’est sans aucun doute leur premier fan. Le premier extérieur à la faune new yorkaise qui a su reconnaître la révolution en marche dans cette musique sale, mi-rock’n’roll mi-expérimentale, ces “twangy sounds of the cheapest kind, like ‘Guitar sale 29.99′“. En 1992, Jonathan Richman paye un beau tribut au Velvet Underground avec une chanson du même nom, qui raconte ce qu’il a ressenti en découvrant Cale, Reed, Tucker et Morrison. À coups d’images parfaitement choisies, il dresse un portrait amoureux du groupe. En plein milieu de son histoire, tandis qu’il cherche les meilleurs mots pour décrire ce son qui fait le meilleur de l’Amérique à ses yeux, Jonathan se paye même le luxe de mimer ses maîtres. Et c’est comme tout ce qu’il fait, depuis le début de sa carrière : d’une générosité immense et d’une impeccable justesse.

[Starsky]

10. Cat Power – “I Don’t Blame You” (sur le single You Are Free, 2003)

Elle en a mis du temps Chan à cracher le morceau. Oui, “I Don’t Blame You” parle de Kurt Cobain, de “lui quand il s’est fait sauter la cervelle” précise-t-elle dans une interview au Guardian neuf ans après la sortie de You Are Free. Écrite et enregistrée en quelques minutes alors que l’album est en mixage, “I Don’t Blame You” possède cette spontanéité inouïe, cette pureté absolue, fait cohabiter d’élégantes boucles de piano répétées jusqu’à l’étourdissement et des paroles affreusement explicites (“What a cruel price you thought that you had to pay“). C’est la rage contenue de Cat Power qu’on entend pendant ces trois minutes en suspension, mais aussi sa grâce, sa tristesse et sa mélancolie. Une belle danseuse étoile au placement irréprochable qui arrache son tutu en rêve et se gratte la nuit jusqu’au sang.

[Clumsy]

 

BONUS

11. Mogwai – “Punk Rock” (sur l’album Come On Die Young, 1999)

Plutôt que de jouer du punk, Mogwai utilise une interview d’Iggy Pop qui parle des Sex Pistols. Mogwai est probablement plus punk que tous les krusties transhumants entre Rennes et Montpellier avec escale à Bastille pour épousseter leurs pauvres bêtes sur les marches de l’opéra. Et pas seulement pour le “blur:are shite” (assertion dont nous nous déclarons parfaitement solidaires). Mogwai a créé son genre, son cadre de production, ses structures, et maintenant son whisky.

[NoiseNews]

12. Nils Frahm – “Peter” (sur le single Juno, 2011)

Sur The Bells, disque de Nils Frahm produit par Peter Broderick quelques semaines à peine après leur première rencontre à Berlin, il y avait déjà un “Peter is Dead in the Piano“, morceau au titre et à la contrainte explicite : Peter Broderick allongé sur les cordes du piano pendant que Nils Frahm devait improviser une pièce aux sons aléatoires.
Sur Spaces, le dernier album live de Nils Frahm, les morceaux jumeaux “For” et “Peter” servent de longue introduction à l’époustouflant “More”. On les trouvait déjà, en version studio, sur le 45 tours Juno, “solo synthesiser performance” sur le synthé du même nom, enregistrement d’un jour de l’allemand, pour faire plaisir à l’américain, qui avait un faible pour la sonorité de cette machine.
Complices sur les propres albums de Peter Broderick, sur leur disque commun sous le nom d’Oliveray, sur quelques enregistrements d’Efterklang aussi. En cherchant bien, on trouvera également des photos de Peter Broderick dans les livrets des disques de Nils Frahm et d’autres traces encore ailleurs. Il n’existe pourtant pas encore de morceau de Peter Broderick intitulé “Nils” et c’est en soit, un petit scandale…


Read full review of Juno – Nils Frahm on Boomkat.com ©

[Rockoh]

13. MGMT – “Brian Eno” (sur l’album Congratulations, 2010)

Comme pour remettre les choses à leur place après le succès instantané de Oracular Spectacular, comme pour redéfinir leur territoire, se débarrasser d’une étiquette dont ils ne voulaient pas et prévenir les fans (et leur label) qu’il n’y aurait pas d’autre “Kids”, MGMT sort, en 2010, Congratulations, album bien plus complexe et fascinant que son prédécesseur. On y retrouve un groupe épuisé, qui tente de rappeler ses racines à une meute de loups qui ne voit en eux qu’une machine à tubes décérébrés. En résulte deux hommages : un premier, élogieux, au chanteur de Television Personalities (“Song For Dan Treacy”) et l’autre, bien plus ambigu, à Brian Eno. “I can tell that he’s kind of smiling/But what does he know?/We’re always one step behind him, he’s Brian Eno” chante Andrew Vanwyngarden sur son ton mi-sérieux, mi-amusé, titillant une légende intouchable et célébrant au passage le psychédélisme des sixties avec respect. Le principal intéressé dira plus tard avoir été flatté par le morceau.

[Clumsy]

14. Neil Young – “My My, Hey Hey (Out of the Blue)” (sur l’album Rust Never Sleeps, 1979)

Le morceau d’ouverture du monstre bicéphale Rust Never Sleeps. Neil Young y chante “the story of Johnny Rotten” et semble voir dans l’énergie (auto)destructrice du punk des Sex Pistols l’acte de régénération du rock’n'roll, le retour de son geste d’effraction inaugural, un geste qui tend au sublime par sa manière de crever l’écran de la représentation, et d’y jouer quelque chose de vital qui ne peut être répété ou s’inscrire dans la durée, sinon peut-être par la mémoire qui le perpétue (“The king is gone but he’s not forgotten“). Johnny Rotten vient de déposer sa couronne, les cendres des Pistols sont encore chaudes et l’hommage est quasi contemporain.

Mais on trouve une autre phrase dans  “My My, Hey Hey” qui a été suggérée à Young par son ami Jeff Blackburn, et sur laquelle le canadien ressentira le besoin de s’expliquer, quitte à en verrouiller l’interprétation et à en nier le romantisme quelque peu Kleistien. Avec “It’s better to burn out than to fade way“, Neil Young est peut-être le premier cas d’hommage par anticipation de l’histoire du rock. Un hommage involontaire, fantôme, qui est dans ses effets, le négatif du premier, et qu’il faudra conjurer à son tour. Voilà, en substance, l’histoire qui réunit “My My, Hey Hey” et “Sleeps With Angels”, deux titres écrits à 26 ans d’écart.

En 1978, il est difficile d’imaginer que “My My, Hey Hey” sera l’épitaphe d’un gosse de l’état de Washington, qui écrira le “Anarchy in the UK” de ceux qui auront vingt ans en 1991, et qui ressentira le besoin d’appliquer à la lettre, et dans sa vie, ce qui relève selon Young du précepte esthétique ou du geste artistique.

Il faut savoir partir en effet, et de manière définitive : “When you’re gone, you can never come back“. Mais il y a plusieurs manières de partir. Young ne parle pas du naufrage de Sid Vicious, le “king” de la chanson est bien Johnny Rotten, le masque de bouffon éructant qu’un certain John Lydon s’était fabriqué, encouragé par Malcolm Mc Laren, pour secouer l’Angleterre de la fin des années 70. Neil Young semble dire qu’en tuant Rotten, et en sabordant les Sex Pistols, Lydon rendait les Pistols intouchables, fabriquait l’un de ces mythes qui ensemencent les imaginations et font du rock une forme majeure d’expression : le réservoir de formes et d’histoires qui disent ce que nous sommes, l’instrument d’une catharsis collective, une danse autour d’eros et thanatos : “there is more to the picture than meets the eye“. D’ailleurs, en l’appelant “the king” Neil Young inscrivait aussi Rotten dans une lignée. On pense inévitablement à Elvis. Il s’agissait de relancer une histoire. Quant à savoir si Lydon sauvait aussi sa peau, ce n’est pas impossible.

Quand on lit rétrospectivement des articles que Simon Reynolds écrit pour le Melody Maker, au début des années 90, on comprend qu’il pouvait difficilement en aller de même pour le chanteur de Nirvana : ” Nevermind était une fenêtre ouverte sur l’inconscient de la plus blank des générations, qui s’empoisonne avec sa propre colère rentrée et dont l’idéalisme est bloqué ou dissipé faute d’exutoire constructif[Simon REYNOLDS, Bring the noise, Ed. Au Diable Vauvert, p.202.]. Dans une telle impasse, il est difficile de s’imaginer un jour porter une seconde peau, à l’exception de celle de la révolte institutionnelle, ou de l’industrie de l’entertainment. Kurt Cobain expliquait souvent à la presse qu’il cherchait à échapper à “Smell Like Teen Spirit”, son moment d’effraction à lui.

Un jour d’avril 1994, dans une lettre qui sera la dernière qu’il enverra au monde des vivants, il recopie “It’s better to burn out than to fade way“. La phrase est l’expression ultime d’une forme de dignité à conquérir. Mais elle sonne aussi comme un renoncement, et elle est un geste de désespoir. Cobain m’a toujours semblé fasciné par ce point de coïncidence ou de contact entre le mot et la chose, et l’effroi que celui-ci peut suggérer. Je pense à des titres comme “Rape me” ou ce titre de travail du troisième album de Nirvana qui opposait Kurt Cobain à Chris Novoselic : “I hate myself and I want to die“. ["Je n'aimais pas cette phrase et je l'ai dit à Kurt : "Kurt, que ferons-nous si un môme de douze ans se met une balle dans la tête, dans une ferme du Nebraska, après avoir écouté notre disque ?" Judas Priest a connu ça, et Ozzy Osbourne aussi. Tous ces groupes de gros cons irresponsables ont eu des histoires avec leurs chansons débiles. Mais nous ne sommes pas assez idiots pour  ça... Je trouvais ce titre trop négatif. Trop prévisible aussi. On a lu tellement d'âneries dans la presse : "Nirvana veut se suicider ! Nirvana prépare un album suicidaire ! Sans Courtney Love, Kurt Cobain se suiciderait! " Je ne voulais pas que le groupe en rajoute. L'humour est parfois  mal perçu."/ Entretien avec Emmanuel Tellier, Les Inrockuptibles, n°49. ]

On imagine aisément le malaise que Neil Young dût ressentir, lorsqu’il prit conscience de la signification et du pouvoir dont sa chanson se trouvait soudainement investie, après ce geste, de ce nouveau mythe en construction, et qui faisait que la chanson, sa chanson, lui échappait, dans ses intentions, dans ses effets. Un mythe soudainement devenu mortifère. En lui retournant cette phrase, extraite de l’une de ses chansons, et la rendant à sa puissance performative la plus brutale, Kurt Cobain pouvait sembler adresser à Young – l’un des héros de sa génération – un hommage, et réaliser aussi un geste de filiation.

La même année, Neil Young répondra en père à ce fils entré par effraction, et reparti aussi vite sans demander son reste. Il y répond par une chanson et un disque-tombeau au long court, grondant et orageux, mais ponctué de moments de grâce et de beauté presque enfantine (“My Heart”, “Western Hero/Train of Love” et “A Dream that can last”). Comme sur Rust Never Sleeps, il y est accompagné de Crazy Horse. Il y souhaite à Cobain autre chose que la poussière et le feu. Il s’appelle Sleeps with Angels. Son titre résonne comme le lointain écho de son aîné de 1978. Il semble clôturer un cycle, comme ces cercles conjuratoires qu’on trace dans la terre pour enfermer les démons. Neil Young les convoque à travers de longues improvisations bourdonnantes et tout en décharges contenues. Mais comme sur la BO. de Dead Man, il en agite les ombres pour en conjurer la puissance et pour les apaiser. Les mots y ont plus que jamais leur qualité de figures, mobilisés pour leur pouvoir de suggestion et d’évocation. Ils y ont la qualité de ces costumes, de ces vêtements ou de ces masques que l’on peut revêtir, enlever, troquer ou échanger. Ils épousent un moment la forme de votre corps, ils vous affectent, vous donnent une identité transitoire, mais ils ne vous collent pas à la peau et ne vous enferment pas. Le résultat à mon sens est l’un des tout meilleurs albums de la discographie du Loner.

[Alexandre François]