La Blogothèque
Soirées de poche

Angel Olsen

Nous étions blottis sur le parquet bruyant de l’appartement de Martin, n’osant faire un bruit face à la force brute de cette fille qui chantait comme d’autres vous prenne la main à la fin une soirée d’été pour vous forcer à la suivre sans dire mot, puis regarder au loin en silence. Déterminée, entièrement dans son moment à elle, comme seule au monde, dans son monde, mais ne vous laissant pas d’autre choix que de l’accompagner.

Il y avait une étrangeté diffuse dans cette journée qui précédait la Soirée de Poche d’Angel Olsen. Une pointe d’appréhension, une excitation générale parsemée de minuscules pointes craintives. Quand on m’a appelé pour me dire qu’elle était en bas de l’immeuble, quand j’ai descendu l’escalier, quand je me suis trouvé face à la porte, je me suis soudain senti comme un adolescent qui va enfin rencontrer une fille avec qui il a correspondu des mois. Je n’y croyais pas.

Nous ne nous étions jamais écrit. Mais je connaissais toutes ses chansons, toutes les nuances de sa voix. Je croyais connaître les mimiques qui accompagnaient son chant. Connaître quelqu’un, la connaître si peu. Et craindre de trop projeter sur cette personne qui se tient là, avec son bonnet, sa guitare dans le dos, son sourire à la fois timide et malin, et qui ne sait pas qui vous êtes.

Angel était crevée. Elle venait d’atterrir. Elle s’est laissée porter pendant les balances, puis au bar, puis dans ce restaurant où, buvant un vin corse qui deviendra un acteur non négligeable de la soirée, elle me raconta qu’elle aimait les accidents, qu’elle aimait les affronter, qu’elle ne détestait rien tant de se faire interrompre par un technicien voulant couper un grésillement : si le moment était fait de ce parasite, autant laisser le parasite, autant faire vivre le moment. François, qui allait s’occuper du son, restait coi, à ses côtés.

Et de fait : nous l’avions équipée d’un petit ampli pour qu’elle puisse s’accompagner dans la montée d’escalier, avions prévu une fois en haut de lui offrir un beau micro, un gros ampli. Mais elle ne voudra pas y toucher. Elle restera sur son mini ampli, chantant sans amplification pendant une bonne partie de la soirée.

De par ce choix, tout ne fut, bien évidemment, que plus intense. Nous étions blottis sur le parquet bruyant de l’appartement de Martin, n’osant faire un bruit face à la force brute de cette fille qui chantait comme d’autres vous prenne la main à la fin une soirée d’été pour vous forcer à la suivre sans dire mot, puis regarder au loin en silence. Déterminée, entièrement dans son moment à elle, comme seule au monde, dans son monde, mais ne vous laissant pas d’autre choix que de l’accompagner. Angel chantait, de cette voix folle, capable dans la même minute de vous héler depuis le balcon d’une rue bruyante puis de souffler à votre oreille. Elle semblait habitée, nous mettait chacun face à nous même, mais n’oubliait jamais de nous signaler qu’elle savait bien que nous étions là. Il suffit de regarder, tout au long de ce film, les regards qu’elle lance, fugaces et appuyés, vers certaines personnes dans le public, les petits rires qu’elle a parfois, comme si elle prenait conscience qu’elle n’était pas seule.

Je ne doute pas un instant de la force de ce qui s’est passé ce soir là. Je ne doute pas un instant qu’Angel Olsen a tout pour gravir des montagnes avec ces chansons. Je crois en cette fille.

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