La Blogothèque

La berceuse de Tigran

Le mont Ararat qui tremble de l’autre côté de la frontière, un homme qui traverse une cour ensoleillée, du linge suspendu aux encadrements des fenêtres, une femme dans une cuisine ombragée qui s’affaire autour d’un évier. Quelques portraits et paysages enfermés dans les dorures de vieux cadres suspendus sur un mur fatigué. On est à Erevan. Il faut du temps pour reconnaître que l’homme que l’on suit, qui porte ce pull élimé, et dont on entr’aperçoit la barbe fournie est Tigran Hamasyan.

 J’aime de plus en plus, chez Vincent Moon, cette manière de poser son cadre, d’introduire ses personnages, et ses chansons, de les laisser venir. Il y a très souvent le chemin par lequel on arrive, la terre qu’on foule des pieds, ou un paysage capturé dans le mouvement d’un train ou d’une voiture, et puis, il y a la fenêtre par laquelle on repart. Ces moments de latence pourraient relever de l’accessoire, mais je crois aussi qu’ils donnent à la “performance” qui est au centre de chacune des séquences, toute sa signification et sa couleur particulière.  Aussi, les films de Vincent Moon semblent s’allonger, à chaque nouveau voyage, sans qu’ils ne jouent plus avant la carte de l’approfondissement ethnologique ou politique. Ils sont construits sur un art du glissement, une sorte de mouvement interrompu par ces corps de musiciens autour desquels Vincent tourne, et qu’il finit par faire danser. On pourrait considérer que c’est leur faiblesse, mais il est une qualité qu’ils semblent gagner, comme en contrepartie, qui est de nous restituer les sens de l’espace et du présent.

Moon a beau monter des films qu’il a fait au Brésil pendant qu’il est en Indonésie,  il a étonnamment cette capacité à capturer et à restituer des “lieux”, des “lieux” qui s’impriment immédiatement dans la mémoire, des lieux dont on s’imprègne au point parfois d’en sentir presque la température, les matières et les odeurs. Vincent se pose, nous pose. Il y a soixante-dix ans, René Guénon [René Guénon, Le Règne de la quantité et les signes des temps, NRF/Gallimard.] considérait que notre époque correspondait à ce moment particulier de l’histoire où le temps, dans notre expérience du monde, avait définitivement supplanté l’espace. Le spécialiste en ésotérismes réglait ses comptes avec le rationalisme et de la science moderne.  A une moindre auteur de vue, la phrase garde sa pertinence. Que reste-t-il de l’inscription du corps dans l’espace lorsque les distances se réduisent et ne correspondent plus nécessairement à une expérience physiquement perceptible, lorsque les ailleurs communiquent entre eux et tendent à s’homogénéiser réduisant par là les possibilités d’expériences et de rencontres avec l’autre ? Enfin que reste-t-il de cet “espace sauvage”, ce lieu sans limite, souvent investi par l’imaginaire, ce terrain de jeu des libertés qui aiment faire l’expérience de leurs limites, à l’heure du quadrillage, du balisage et du contrôle toujours plus étroit des territoires que nous imposent les conceptions bio-politiques de l’Etat moderne ?

On se promène beaucoup dans le monde, on circule avec plus ou moins de mal selon sa nationalité, mais on l’habite souvent moins. Cet intérieur dans lequel Vincent Moon filme Tigran Hamasyan, – avec sa configuration propre, la disposition de ses objets, ce confort sans luxe mais accueillant, délicieusement insensible à toute conception issue du design – ne pourrait pas être ailleurs qu’en Arménie. J’en ai vu de semblables en Turquie. J’en imagine de semblables, en Iran ou en Géorgie, tant les cultures s’imbriquent, se mêlent dans cette région du monde, indépendamment de frontières politiques qui sont aussi des frontières vivantes parce qu’elles continuent de marquer dans leur chair ou dans une mémoire encore vive, les histoires des uns et des autres. On ne sait pas exactement comment nommer cette région du monde. Cette “petite planète”, Moon l’appelle le Sud Caucase. La désignation géographique a sa pertinence. J’imagine qu’elle replace les enjeux de la région autour de ses relations avec le grand voisin, qui a vu – et qui voit toujours à quelques heures des Jeux de Sochi – dans la possession du Caucase le symbole de sa puissance impérialiste. On sait gré en tous les cas à Vincent Moon de nous faire entrer en Arménie, à Erevan, et chez Tigran Hamasyan.

Car c’est en entrant chez lui qu’on comprend ou qu’on ressent exactement ce que les enregistrements studios de Tigran Hamasyan  ne disent pas assez clairement peut-être : ce retour au pays après dix années de concerts, de prix, d’enregistrements à travers le monde, la pertinence de cette nouvelle étape dans la carrière de ce musicien venu à la musique par Led Zeppelin, Queen ou les Beatles, élevé à Art Tatum, Thelonius Monk ou Herbie Hancock mais aussi admirateur de groupes comme Sigur Rós ou Efterklang. Hamasyan s’est donc penché sur les traditions populaires de son pays : celles des fables de Vardan Aygeketsi et Mkhitar Gosh, sur l’album précédent, et puis sur celle du théâtre d’ombres, sur le nouveau. Il se glisse également dans les compositions liturgiques de Makar Yekmalyan ou se replonge dans l’important catalogue des berceuses arméniennes : ces oror dont le nom-même, avec le redoublement de la voyelle et de la consonne, viendrait mimer ce mouvement de balancement, qui est comme le fondement universel d’un geste mais aussi d’une tradition de chant.

Un poète espagnol adepte de la “pensée-écureuil”, autant que des “idées-lièvres”, dit avec humour que : “chercher des racines est une manière souterraine de s’accrocher à toutes les branches“. Tigran Hamasyan fait l’écureuil. Il a décidé de prendre la culture arménienne comme source et matière de son travail, et ce sont les fruits de cette inspiration que l’on trouve sur son dernier album Shadow Theater. Si on connaissait jusque là la virtuosité et le sens musical du pianiste, notamment lors de concerts en solo abrasifs, le coeur et l’os semblent parfois inaccessibles sur disque. La faute probablement à une production souvent écrasante, trop léchée et d’une précision parfois clinique qui contraint la beauté d’exécution. Le coeur et l’os, nous y voilà. Erevan, une maison, un piano droit d’origine tchèque, une petite horloge accrochée, quelques photos d’une jeunesse pas si ancienne (Tigran a 26 ans), et une très ancienne berceuse arménienne. Talishi Oror.

 

 

Cette berceuse vient d’un petit village de la région d’Achtarak à quelques dizaines de kilomètres d’Erevan. Il s’appelle Talishi. Les berceuses aussi ont leur ancrage géographique. Dans ces quelques phrases qui tournent sur elle-même comme dans une prière ou une invocation, une mère semble offrir amoureusement la nature pour berceau à son nourrisson, des feuilles longues et sauvages, la branche d’un arbre pour le suspendre. Elle semble comme l’y abandonner, en le remettant à d’autres puissances tutélaires:  la mère-lune, le père-soleil, et elle lui recommande la biche pour son lait. Elle le met aussi en garde contre ce bel animal, vif, au lait précieux, mais sans coeur, comme pour lui dire qu’il faudra apprendre à faire avec le manque d’amour, de lait et qu’il faudra se contenter du peu qu’il lui sera offert. La berceuse est consolatrice, elle adoucit l’angoisse de la séparation, celle qu’introduit la nuit, entre la chaleur des corps, et entre les objets visibles devenus imperceptibles et hors d’atteinte. Il faut être en paix pour s’abandonner au sommeil, accepter une forme de solitude ontologique. Ici, la berceuse tisse autour de la souffrance de cette séparation, qui est le sujet de la berceuse elle-même, une histoire qui semble pouvoir consoler de toutes les séparations, et de toutes les souffrances à venir, car la lune et le ciel sont, certes, lointains, inaccessibles mais aussi indéfectibles, comme la voix qui s’éteindra avec l’arrivée du sommeil, mais dont les inflexions amoureuses du chant restent à jamais gravées dans le souvenir. Elles accompagnent le dormeur dans un voyage, dans lequel elles ne subsisteront qu’à l’état d’origine mystérieuse et retirée.

Dans la berceuse, la voix est première. L’accompagnement est second. La berceuse appelle le murmure, plus que le chant, la proximité du corps, le prolongement par le geste tendre ou réconfortant. La caresse et l’oscillement. Il y a toujours quelque chose d’une gageure pour un musicien de cet acabit de se confronter à une telle forme musicale. Elle demande de la retenue et de la fragilité, deux qualités dont Tigran Hamasyan fait ici preuve avec une grâce sans artifice. Il les tient par sa manière de convoquer le silence, de travailler sur la résonance, ou de se mettre dans une situation de relatif inconfort : c’est un pianiste qui met cette voix, parfois tremblante et approximative, au centre de l’interprétation, et qui délaisse d’abord le clavier, pour jouer avec ce piano, ainsi ouvert : l’intérieur de la caisse, les marteaux recouverts de feutre, les chevalets, les agrafes et les cordes tendues qu’il pince avec une pièce d’un autre territoire.  Lorsque Tigran Hamasyan approche sa tête de la table d’harmonie, pour faire résonner les cordes à l’unisson avec la voix, je pense à nouveau à José Bergamín. Bergamín voyait volontiers dans le piano un cercueil dans lequel on aurait enterré secrètement une harpe, une harpe ou une lyre dont il dit qu’elle est l’âme de poésie. Cela remonte à Orphée. “Abyssale et sous-marine, couchée sur sa queue de sirène, ou bien souterraine et infernale, paradisiaque et terrestre“, elle “rêve depuis sa cachette harmonieuse, entre quatre planches, entre quatre murs de lumineusement ressusciter[José Bergamín, Les Idées lièvres, "Le Clavecin étouffé", trad. Yves Roullière, Les Fondeurs de Briques, p.97).] .

Tout au long de cette séquence, il me semble que Tigran Hamasyan rend le piano à son devenir lyre ou son devenir harpe : harpe d’abord arrachée à la mécanique des marteaux, pincée dans un fragile et intime scintillement, puis emportée dans l’euphorique du plein majeur, des hymnes à la joie, et des mouvements ascensionnels, puis délicatement lâchée dans cette reprise qui révèle les aspérités et les creux du mineur, pour venir s’échouer, comme sous un effet de la pesanteur, sur cette note étouffée, frappée comme les trois coups d’une représentation théâtrale ; une note bien moins conclusive qu’elle ne semblerait annoncer en réalité un commencement. Avec cette interprétation toute en anamorphoses, Hamasyan semble extraire de cette courte et simple mélodie, tous les états de l’âme humaine. Il la presse mais sans l’assécher dans un acte qui tient de l’exhumation et de la création : il la caresse, la manipule, l’étire. Talishi oror redevient notre contemporaine, ni figée dans la forme classique du Lied pour voix et piano, ni dans cette tentation un peu vaine de reconstituer un passé ou une origine en la jouant sur ces instruments traditionnels. C’est peut-être cela, le “lendemain des folklores” L’expression est de Moon. . En écartant duduk, oud ou kamanche, et en explorant toutes les virtualités sonores et modales de son instrument, Tigran Hamasyan tire amoureusement la mélodie de son repos mélancolique et la rend à sa vibrionnante mais aussi indécise clarté. Il nous adresse d’Erevan une berceuse qui est un vrai rite de passage mais dont la signification semble inversée. Elle n’est non pas ce chant qui accompagne le repos et annonce l’avènement du temps des songes, mais celui qui accueille un réveil et nous invite à nous lever et à peupler nos journées avec ce que nous y avons puisé : la césure qu’induit toute expérience de la nuit et le goût des unions merveilleuses.

La césure et l’union. Ararat est de l’autre côté de la frontière, mais il n’est pas un endroit d’Erevan où l’on ne l’aperçoive. Cette version de Talishi Oror nous dit peut-être aussi quelque chose des hommes, des cultures et de leurs rapports aux frontières géo-politiques, à l’heure des états-nations.

La plupart des contes arméniens s’achèvent par la chute de trois pommes : la première tombe pour celui qui a conté, la seconde pour celui qui a écouté, et la troisième pour celui qui a compris. Ossip Mandelstam dit que la plupart d’entre eux ont aussi été composés à Achtarak. Si on vous dit que Moon et Hamasyan ont passé le reste de l’après-midi à boire et à écouter des disques, vous le croirez sans peine.

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  • Cette berceuse arménienne s’appelle “Pagan Lullaby” sur le dernier album de Tigran Hamasyan, Shadow Theater (Verve).
  • Tigran Hamasyan est en concert cette semaine à Massy (Centre Culturel Paul Bailliart), Soissons (Le Mail-Scène Culturelle), Colombes (L’Avant-Scène) et Paris (Gaîté Lyrique).
  • Cette séquence est extraite d’un des moyens métrages que Vincent Moon a tourné au Sud Caucase. Il sera intitulé Arménie par la grâce de Dieu et sera visible sur son site.
  • Le label Le Saule en association avec Petites Planètes a lancé une souscription pour la parution d’un vinyle intitulé “Chansons de Russie”. Il comportera 10 titres que Vincent a enregistrés lors de ses voyages en Circassie, en Ossétie, en Tchétchénie, au Daghestan et en Carélie. Vous pouvez soutenir ce projet, et pré-commander votre exemplaire : ICI.