La Blogothèque

La vie d’après

Avec Minuit dans tes bras, Michel Cloup et Patrice Cartier se réinventent et creusent à même le quotidien un sillon politique et poétique qui détonne dans le paysage musical.

Il leur en a sans doute fallu du courage à ces deux-là, pour retourner en studio. Affronter la plus paradoxale des situations : se trouver malgré les années, malgré les disques, face à l’écriture de ce qui semble bien être un deuxième album. Après tout, Notre silence, autoproduit en 2011 et quasiment distribué à la main, aurait très bien pu rester sans suite. Sorti de nulle part, le disque signait le retour inespéré d’une voix singulière que l’on n’avait pas entendue si nue depuis les chansons de Peter Parker Experience. Il laissait irradier d’un noyau de douleur indicible les plus belles vibrations que le rock français avait connues depuis longtemps. Le succès critique et la lumière qu’il a apportée sur le visage des deux musiciens ont été une belle surprise. Les concerts se sont enchaînés, formant une sorte de never-ending tour, et ont ajouté un paquet de kilomètres à leurs compteurs qui en ont vus d’autres.
Mais après. Qu’est-ce qu’on fait après ? Si ça se trouve, la beauté de ces chansons devait tout au pacte qu’elles avaient passé avec la mort. Et peut-être que l’intérêt de la presse musicale et du public tenait surtout à un grand malentendu, obnubilés qu’ils étaient par les espoirs vains de voir se reformer un groupe devenu mythique.

MDTB

Peut-être, ou peut-être pas. Et peut-être qu’il faut s’en foutre, quoi qu’il en soit. Qu’il n’y a pas d’autres solutions qu’écrire, jouer fort et prendre la route à nouveau.
Et puisqu’on n’est pas mort, puisqu’on reste malgré ceux qui sont partis, il faut bien qu’on apprenne à vieillir. C’est cette vie d’après que Minuit dans tes bras explore et documente, cette vie qui ne fait que continuer. En peu de mots, Michel Cloup arpente l’ordinaire de nos jours trop froids et de nos nuits agitées. Il s’attarde sur les vacillements. Les chuchotements d’un couple qui dure depuis toujours, le sommeil qui n’en finit pas de se dérober, le coma qu’on n’atteint plus aussi souvent qu’on le voudrait. Avec la guitare qui s’est étoffée, la batterie de Patrice Cartier a pris une nouvelle dimension, plus rêche, plus dure. Le son a pris de l’ampleur, indéniablement, et celui qui s’y plonge se fait sacrément secouer par ce disque hors du commun. « Ma vieille cicatrice », « J’ai peur de nous » et « Nous vieillirons ensemble » en forment la trame la plus conventionnelle. Les trois chansons imparables gardent du rock l’essentiel de ce qu’on peut en faire à deux, mêlant textes troublants d’honnêteté et riffs bruts d’une efficacité redoutable. Dans les interstices, le duo lâche les rênes et n’hésite pas à se perdre.

Le contraste qu’apporte le tremolo tout en retenue de « Coma » à la fureur progressive de « Sortir, boire et tomber » donne une idée de la liberté que les deux hommes ont finalement gagnée en s’attelant à ce nouvel opus. « Minuit dans tes bras, pt. 2 » en est évidemment la pièce maîtresse, qui s’achève par le retour de Françoise Lebrun, en chair et en os cette fois-ci. À l’issue d’un parcours sonique tout en turbulences, nous voilà sonnés, allongés sur un lit défait qui semble autant un refuge qu’un piège. L’actrice nous tient la main. Elle accompagne de sa voix si rassurante les battements de nos tempes et nous aide à sombrer doucement dans le sommeil, à moins que ce ne soit la mort.

Publié par l’impeccable label Ici d’ailleurs, Minuit dans tes bras va pouvoir bénéficier d’une distribution plus solide que son prédécesseur, moins éprouvante pour ses protagonistes. Et même si aucun de ses titres n’est taillé aux normes du matraquage radiophonique, qui sait, peut-être qu’un public un peu plus large est prêt aujourd’hui à entendre ces chansons pas tout à fait comme les autres.